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La Grève Générale de 1918 en Romandie :

La Nation (française) et la classe (ouvrière)

La situation dans le Jura bernois

La situation dans le canton de Vaud

La situation à Genève

Le socialisme suisse, entre radicalisation et intégration

 

Comme on le sait, la grève générale fut un échec en Romandie et au Tessin (malgré son relatif succès à Genève et Lausanne). Cet échec semble dû au poids du choix " francophile " de l’opinion publique, y compris ouvrière, en Romandie, et à l’intense campagne de presse lancée par les quotidiens " bourgeois " contre une grève qu’ils qualifièrent, sans grand souci de vraisemblance mais avec une incontestable efficacité politique, de " russe " (c’est-à-dire " bolchévique ") et d’ " allemande " -par quoi il se confirme que la vraisemblance d’une accusation ne saurait que fortuitement mesurer son efficacité.

En Romandie, une partie importante des ouvriers syndiqués, et plus importante encore de la classe ouvrière et des salariés du tertiaire, fit donc défection ; moins sans doute dans les deux " grandes " villes de Genève et Lausanne que dans le reste de la Suisse " française " (française, elle ne le fut jamais tant que le 11 novembre 1918), mais beaucoup plus, à contextes sociaux comparables, en Romandie qu’en Alémanique.

Ainsi, dans le Jura (actuels canton du Jura et Jura bernois), particulièrement francophile en raison inverse de son appartenance bernoise : sur 30'000 travailleurs de l’industrie et de la fonction publique, dans une région marquée, s’il en fût, par le mouvement ouvrier et socialiste, le Comité d’Olten aurait dû pouvoir compter sur plus de 6000 syndiqués. La grève s’annonçait donc sous de favorables auspices... Las ! Le jour même de son déclenchement, et avant même que soit rendu public l’appel du Comité d’Olten, la nouvelle de l’armistice (et donc de la défaite de l’Allemagne, et surtout de la victoire de la France) tombe. La joie est immense : la population pavoise aux couleurs françaises, envahit les rues, festoie ; des patrons donnent congé à leur personnel... Sur quoi tombe cette autre nouvelle : la proclamation de la grève générale. Immédiatement, le Comité d’Olten (et ses chefs " alémaniques ") passe pour un trouble-fête (ce que, littéralement, il fut) et un rabat-joie, mais bientôt, au surplus, pour un repaire d’agents de Berlin et de Moscou, les uns revanchards et les autres subversifs, ou d’agents doubles berlino-moscovites. L’assemblée populaire de célébration de l’armistice à Saignelégier adresse sur le champ un message de fidélité " patriotique " au Conseil fédéral, face aux " menées révolutionnaires " ; le Conseil municipal de Saint-Imier demande l’intervention de l’armée pour faire respecter la " liberté du travail et l’ordre " ; les ouvriers de Péry-Reuchenette constituent, avec l’appui des autorités, une " garde civique " anti-grévistes ; les Conseils municipaux des deux Tramelan appellent à la reprise du travail (tout en défendant le principe -non sa réalité présente- du droit de grève : Tramelan compte un bon millier de syndiqués FOMH). Le 12 novembre, dans le Jura, la cessation du travail ne peut être imposée que localement et partiellement, contre un vent " patriotique " et une marée " francophile " dévastateurs. Ainsi, à Tavannes, lors d’une " assemblée ouvrière " convoquée... par les patrons, et après harangue patronale, discours du Maire et prêches du Pasteur et du Curé, la grève recueille 13 voix sur un millier de travailleurs présents. Elle sera tout de même très fortement suivie par les cheminots de Delémont, mais partout ailleurs, l’échec du mouvement est manifeste.

La grève générale suscite une véritable répulsion dans les colonnes de la presse jurassienne : Le Pays (catholique) dénonce le " pitoyable " manifeste du Comité d’Olten et encense l’ " Appel à la raison " lancé par un " groupe d’ouvriers contre-révolutionnaires " pour faire pièce aux " agitateurs étrangers et à quelques révolutionnaires suisses ". Le Jura Bernois titre, le 11 novembre : " Le Soviet d’Olten travaille pour les Boches " (et naturalise allemands, pour l’occasion, Robert Grimm et Fritz Platten), puis s’apitoie sur les grévistes, " malheureuses victimes d’un socialisme inconscient "... De quelque bord politique qu’elle soit, catholique conservatrice ou radicale, la presse jurassienne tire à boulets... rouges sur les grévistes, dans l’ambiance très particulière d’un armistice consacrant la défaite " germanique ". La droite et le patronat ont beau jeu de diviser les ouvriers et de constituer un bloc face à leurs revendications :

François Kohler, La Grève générale dans le Jura in La Grève générale de 1918 en Suisse, op.cit.bilio, pp 73, 74

A Saint-Imier, Delémont et Tramelan, ces gardes sont créées par les Municipalités elles-mêmes. A Moutier, où les socialistes forment la moitié du Conseil communal (et avaient réussi à empêché que l’on fasse appel à la troupe pour mâter les grévistes, c’est le Club Alpin Suisse qui prend la tête du mouvement " anti-révolutionnaire " afin de " réveiller la conscience des patriotes suisses, de les grouper en un faisceau national puissant, afin de purger notre sol helvétique des éléments étrangers qui cherchent à bouleverser notre République plusieurs fois séculaire "... Discours xénophobe et littéralement protofasciste  (grouper les patriotes en un " faisceau national "...)

Cela étant, la grève terminée, la " vague patriotique se brisa assez rapidement sur les écueils des querelles partisanes ", note François Kohler (op.cit. p. 75), querelles attisées par la fondation du Parti agrarien jurassien le 21 décembre. Les non-grévistes furent récompensés par leurs patrons (gratifications, paie des jours de service militaire pendant la grève etc...) alors que les grévistes étaient sanctionnés (licenciements, lock-out, retenues de salaires) et les " meneurs " traduits devant les tribunaux militaires. Dans le Jura comme dans le reste de la Suisse latine, hors les villes de Genève et Lausanne, mais avec une acuité particulière due à la situation non moins particulière des districts francophones de Berne, la solidarité de classe, en se heurtant à la solidarité " nationale-culturelle " avec la France, s’était révélée bien plus fragile que ne l’espérait le Comité d’Olten.

On va retrouvé, plus atténuée mais non moins réelle, cette contradictions de deux solidarités dans le canton de Vaud, comme on y constatera le même rôle décisif joué par la " grande presse " (de droite, mais c’est un pléonasme). L’antibolchévisme s’ajoutant à l’anti-germanisme : ce cocktail vigoureux se répand à travers tous les éditoriaux et commentaires de la presse, y compris du Grütli social-patriote. L’alliance fantasmatique du Kaiser et de Lénine, la manipulation du Comité d’Olten depuis Berlin et Moscou, furent les thèmes constants des campagnes de presse " anti-ouvrières " suggérant que le déclenchement du mouvement se fit sur ordre de l’étranger. Le chroniqueur social-patriote du journal grutléen vaudois fulmine :

Cité par Eliane Baillif, La grève générale dans le canton de Vaud, in La Grève générale de 1918 en Suisse, op.cit. p. 80 (note)

Francophilie et germanophobie, patriotisme " suisse " et faiblesse du mouvement ouvrier se conjuguent pour faire échouer la grève dans le canton de Vaud, sauf à Lausanne. Dénoncée comme une entreprise " étrangère " par la grande presse, perçue comme anti-démocratique par l’aile droite du mouvement ouvrier, décidée, enfin, " depuis Olten " (ou Berne, ou Zurich -bref, depuis la Suisse alémanique) par les responsables nationaux (et alémaniques) d’organisations plus fortes dans les centres urbains alémaniques qu’en Romandie, la grève n’est proclamée dans le canton de Vaud que par discipline et solidarité, mais sans conviction : Charles Naine reconnaît que les socialistes vaudois ne sont pas assez forts pour assumer la confrontation décidée par le Comité d’Olten (Eliane Baillif, op.cit. p. 82). La conduite du mouvement vaudois s’accompagnera constamment du souci de se démarquer de la gauche socialiste et syndicale alémanique : c’est au nom de leur propre civisme, de leur attachement aux droits démocratiques et, finalement, de leur volonté de s’insérer dans la vie politique et sociale vaudoise que les chefs socialistes protestèrent contre l’engagement de la troupe contre la grève -une grève qui suscita bien moins d’effervescence populaire que la célébration coïncidante de la défaite allemande. Les autorités ne se privèrent pas d’accentuer encore ce qu’elles percevaient comme un désaveu populaire du mouvement : d’abord en obtenant de Wille qu’il renonçât à mobiliser les troupes vaudoises pour mater la grève en Suisse alémanique ; le gouvernement vaudois et le Chef de la 1ère Division de l’armée voulaient disposer des soldats de cette même division (en majorité formée de petits paysans foncièrement anti-socialistes, et à plus forte raison " anti-bolchéviks ") pour le contrôle du mouvement de grève " chez eux ", en Pays de Vaud. Le Général accepta, ne gardant pour la Suisse alémanique qu’une brigade de cavalerie. Les gendarmes vaudois furent mobilisés, les services de renseignements chargés de surveiller les Russes résidant à Lausanne (le 14 novembre, une quinzaine d’entre eux furent arrêtés et expulsés... à Neuchâtel), Lausanne fut " entourée de Dragons ", constate Paul Golay.

Face à cette mobilisation des " forces de l’ordre ", le mouvement ouvrier était sur la défensive. Les typographes lausannois eux-mêmes, aile marchante du mouvement syndical, refusèrent le 11 novembre au soir leur adhésion à l’appel d’Olten, par 69 voix contre 63. Par contre, les cheminots, dont la décision était sans doute la plus importante (puisqu’ils pouvaient à eux seuls paralyser les échanges et l’activité économique en paralysant les transports ferroviaires) se révélèrent comme étant la " colonne vertébrale " du mouvement, en choisissant de cesser le travail -ce qui du coup fit changer d’avis les typographes, mais non les employés des PTT, les " tramelots " lausannois, les employés des services industriels et de l’administration publique qui, tous, décidèrent de poursuivre le travail. La grève ne fut donc que partiellement (mais significativement) respectée à Lausanne, et dans sa région immédiate. Dans le reste du canton, la situation était encore moins favorable aux grévistes, qui ne pesèrent réellement de quelque poids que dans la région d’Yverdon.

Une telle division des travailleurs ne pouvait qu’amener à l’échec de leur mouvement. Le secteur paralysé (il est vrai que c’était le plus important)fut celui des transports. L’offensive du " parti de l’ordre " se concentra donc sur les cheminots :

Eliane Baillif, op.cit. p. 89

Les agriculteurs menacèrent de ne plus livrer de lait aux familles des cheminots en grève ; l’église protestants (officielle) proclama son attachement à l’armée et aux autorités ; la majorité parlementaire bourgeoise du Grand Conseil se déchaîna contre les socialistes accusés de " faire le jeu des Allemands " et de se mettre " à la remorque de ces égarés " du Comité d’Olten qui veulent leur faire faire " le jeu d’un impérialisme déchu ". En réponse à quoi Paul Golay leur renvoya la référence à la Grande Révolution (et du radicalisme du XIXème siècle, son héritier : " Si vous voulez retrancher la violence du patrimoine intellectuel qui nous a été légué, vous supprimez l’essence même de la démocratie " (Baillif, op.cit.).

L’annonce de la suspension de la grève fut donc accueillie par le mouvement ouvrier vaudois avec un sentiment en lequel le soulagement entrait pour une forte part. Les cheminots firent exception : ils avaient été les seuls à être confrontés directement à l’armée, ils avaient été la cible principale des attaques de la droite et de l’extrême-droite, ils furent pratiquement les seuls à rechigner à la reprise du travail. Ils y mirent la condition que leurs camarades emprisonnés pour refus d’obéissance à l’autorité militaire soient libérés, ce qui leur fut accordé par le Conseil d’Etat. Le vendredi 15 novembre, tous les grévistes avaient repris le travail dans le canton de Vaud.

Cela étant, l’après-grève ne fut pas moins traversée de polémiques que la grève elle-même. La presse bourgeoise accusa les grévistes (les cheminots en particulier) d’avoir facilité la propagation de la mortelle épidémie de " grippe espagnole ". La Sentinelle, il est vrai, avait eu l’imprudence de titrer " La grippe venge les grévistes " un article sur la mort (de la grippe) de soldats mobilisés en novembre contre la grève. La presse de droite, saisissant ce titre au vol, se déchaîna contre les " assassins ouvriers et socialistes ", alors que les socialistes peinaient à expliquer, après coup, les raisons de la grève et la légitimité des revendications du manifeste d’Olten. Mais cette campagne d’explication, dans la presse socialiste, dans les Conseils communaux et au Grand Conseil, s’accompagna d’actes de contrition destinés à répondre à l’accusation de trahison dont on se sentait souillé : dans les Conseils communaux de Vevey et de Lausanne, et au Grand Conseil, les élus socialistes votèrent les crédits destinée à " dédommager " (et à récompenser) les soldats mobilisés contre la grève. En même temps, les ouvriers qui avaient rechigné à suivre le mot d’ordre de reprise du travail firent connaître haut et fort les raisons de leur résistance : ainsi des employés du train Lausanne-Echallens-Bercher et des employés des PTT. Et dans de nombreuses sections syndicales, les militants débattirent longuement du problème de la répartition des compétences entre les directions locales et centrales des syndicats : la participation à la grève, en effet, était la participation à une action nationale impliquant la subordination des directions locales à une direction nationale que les premières tenaient en suspicion, moins pour des raisons idéologiques d’ailleurs que par défense du pouvoir de décision de la structure locale.

L’échec de la grève en Pays de Vaud convainquit les responsables socialistes et syndicalistes que " la masse n’est point préparée pour une action de grande envergure, la seule qui donne à la grève générale sa signification et sa vraie portée : un mouvement insurrectionnel et révolutionnaire cherchant à s’emparer du pouvoir et de la production " (Paul Golay). Explication intéressante : ce ne serait pas par refus de l’action " insurrectionnelle " que les travailleurs auraient en partie boudé le mouvement de novembre 1918, mais du fait du décalage entre ses buts explicitement réformistes et le moyen " révolutionnaire " utilisé pour les atteindre. Pas prêts au changement révolutionnaires, les travailleurs ne l’auraient pas non plus été à une action réformiste usant de moyens révolutionnaires sans en assumer les buts.

En fait, la situation du mouvement ouvrier dans le canton de Vaud n’y laissait guère augurer d’un succès de la grève : le Parti ouvrier socialiste de Charles Naine et Paul Golay existait depuis moins de dix ans, il était encore fragile, et vivait la même contradiction que le PSS entre des références théoriques (et des rhétoriques) révolutionnaires et une pratique politique réformiste. Par ailleurs, la " division du travail " entre parti et syndicat n’était pas très bien établie et chacun des deux pôles du mouvement ouvrier se gardait des initiatives de l’autre.

L’organe du syndicat des typographes l’exprimait clairement lorsqu’il présentait le cahier de revendications du Comité d’Olten en ces termes : " Il s’agit là de revendications exclusivement politiques, d’un intérêt médiocre, ne pouvant en aucun cas servir de prétexte à une grève générale " : regrattait-il la grève ou la " médiocrité " de son prétexte ? En tous cas, il rechigna à s’y engager, et distinguait strictement ces revendications " politiques " de celles qui auraient pu justifier qu’il s’y engageât spontanément, au lieu que d’y être contraint par le développement du mouvement.

Et puis enfin, on ne rappellera jamais assez le poids de la date du 11 novembre : ce jour où la grève est proclamée est d’abord, pour des dizaines de milliers de syndicalistes et de socialistes romands, celui de la fête de la victoire des Alliés en général et de la France en particulier, et de la défaite des empires germaniques. Le mot d’ordre de grève tombant en pareil moment, et venant de Suisse alémanique, ne pouvait pas tomber plus mal. La solidarité " nationale " avec la France prenant souvent le pas sur la solidarité de classe avec les ouvriers alémaniques, le mouvement ouvrier romand vit un peu, et en petit, en novembre 1918 ce que vécut le mouvement ouvrier français en août 1914 : la submersion de la solidarité de classe par la solidarité nationale.

On ne s’étonnera pas que ce phénomène, cette contradiction des solidarités nationale et de classe, se soit tout particulièrement manifesté à Genève ; il y a cependant plus que des nuances dans le déroulement des événements à Genève et dans le reste de la Romandie ; la situation particulière de la République l’explique avec évidence : 40,4 % d’étrangers au sein de la population en 1910, 42 % au sein de la population active en 1913 ; plus de 60'000 étrangers sur 176'000 habitants en 1918 encore, après quatre années de fermeture relative des frontières, et alors qu’une grande partie des ressortissants des pays en guerre, mobilisés ou expulsés, ont quitté GENEVE : l’impact de la situation internationale est plus considérable à Genève que partout ailleurs en Suisse (seules Bâle et Schaffhouse peuvent y être comparées), et par conséquent l’influence sur la politique locale de ces étrangers qui ne votent pas mais qui sont souvent, notamment au sein du mouvement ouvrier local, politiquement fort actifs.

Particulière, la situation genevoise l’est aussi de par la gravité des situations sociales créées par la guerre, et par leurs conséquences sur la vie des travailleurs. Plus dure encore que dans le reste du pays (le canton est presque totalement enclavé dans la France, c’est-à-dire enclos d’une frontière particulièrement difficile à passer en temps de guerre), la crise le fut donc pour les couches populaires en raisons des spécificité locales : d'abord l’importance du " bassin français " de Genève pour son approvisionnement en denrées de premières nécessités. Or la guerre a fermé les frontières, réduisant par exemple l’apport français de lait à Genève en novembre 1918 au tiers de ce qu’il était en août 1914, Genève ne produisant que le quart de ses besoins en ce domaine. Soucieux de limiter autant que possible le risque d’une crise alimentaire, et donc d’une crise sociale, le gouvernement genevois avait créé en août 1914 déjà, 4 ans avant le Conseil fédéral, une commission d’approvisionnement à laquelle le député socialiste Albert Naine collabora de manière permanente dès septembre 1915 (la gauche du parti assimilant cette participation à une " manœuvre du gouvernement genevois pour freiner les revendications ouvrières " (Eliane Baillif, op.cit. p.110). Le risque était grand en effet de voir l’aggravation de la situation matérielle des travailleurs déboucher sur un conflit social de première ampleur. Aux difficultés d’approvisionnement s’ajoutait la dégradation du rapport entre les prix et les salaires : le coût de la vie ne cessait d’augmenter alors que les salaires stagnaient, quand ils ne baissaient pas (moins 6 % en valeur nominale entre 1914 et 1918, moins 25 à 30 % en valeur réelle entre 1914 et 1917). Les prix des denrées de premières nécessités explosent littéralement : 500 % d’augmentation moyenne du prix des œufs entre 1914 et 1918, 468 % du prix des boulets d’anthracite, 200 % du prix des pommes de terre, 108 % du prix du pain (Eliane Baillif, op.cit. p. 111). Les ouvriers sont frappés de paupérisation, mais aussi les petits salariés des services publics municipaux, cantonaux et fédéraux, d’où une radicalisation croissante des revendications et des comportements de ces travailleurs, une tendance à l’unité syndicale, et finalement la création d’une " Ligue du personnel à traitement fixe " à la tête de laquelle ne tardera pas à s’illustrer un certain Léon Nicole. Et puis, contrastant avec la réelle misère de nombreux travailleurs, et la paupérisation de presque tous, la richesse de quelques commerçants et industriels travaillant pour les industries et les services de guerre, aggravait encore le ressentiment, et attisait la colère populaire.


Cela étant, même progressivement poussés à la révolte par leurs conditions d’existence, les travailleurs genevois eux aussi, eux surtout peut-être, baignent dans un véritable climat de délire francophile, entretenu par une presse dont Romain Rolland put dire qu’elle était plus chauvine encore que celle de Paris, et qui était d’ailleurs parfois directement aux ordres des autorités françaises. Ouverte sur la France, Genève l’est depuis que Genève et la France existent, et la République vit l’histoire du pays voisin comme la sienne propre. Presque entièrement enclavée dans la grande République, la petite, historiquement constituée par la Réforme "calvinienne (c’est-à-dire la Réforme française...) abritait une colonie française considérable (un habitant sur cinq en 1913), fort bien organisée en un réseau de dizaines d’organisations de tous ordres, et totalement intégrée à la vie culturelle, sociale, économique, et même politique (le droit de vote en moins, évidemment) genevoise. Pourtant, la francophilie genevoise, et celle des travailleurs de Genève, n’était pas " automatique ", ni d’une spontanéité à toute épreuve ; aussi le " parti pris " en faveur de la France dut-il être " habilement alimenté part une presse acquise corps et âme aux intérêts de l’Entente " (Mauro Cerutti, in " La Grève Générale en Suisse ", op.cit. pp 117, 118). Et par " acquise ", il faut ici, souvent, entendre " vendue " au sens le plus crapuleux du terme. En 1917, le socialiste André Oltramare, futur Conseiller d’Etat, constate que jamais un article d’un des quotidiens genevois " n’eût mérité le coup de ciseaux d’une censure franco-anglaise ", mais assure que les sentiments populaires sont " loin d’être aussi violents que ceux de nos principaux journalistes ", dont les articles ont " le ton des feuilles les plus médiocres de la presse française " (Cerutti, ibid.). En octobre 1916, Romain Rolland dénonce en le Journal de Genève une " feuille " se faisant " la pourvoyeuse de l’abattoir (...) plus acharnée et haineuse que les journaux français " (Cerutti, ibid.). La Tribune de Genève et La Suisse ne sont pas en reste de chauvinisme français : le 17 novembre 1917, la première affirme que Lénine a été hébergé pendant quatre mois par l’entourage de la Cour impériale allemande... Or ces deux quotidiens sont les plus lus par la classe ouvrière genevoise (étrangers compris), en l’absence de tout quotidien de gauche et compte tenu de la faible diffusion des feuilles socialistes. Si, comme l’affirme André Oltramare, les sentiments populaires n’ont pas le caractère outrancier de ceux exprimés par la presse, il n’en sont pas moins, en partie, déterminés (quant à leur orientation), et en tous cas accentués, par elle.

La dénonciation constante et sans nuance de la " germanophilie " de la presse alémanique (dont certains titres étaient effectivement germanophiles, mais au même degré que la presse romande était francophile), et de la presse socialiste et pacifiste accusée d’être à la " solde de Berlin ", ne pouvait pas être totalement sans effet sur ceux qui, jour après jour, lisaient La Tribune de Genève, La Suisse ou le Journal de Genève, sans savoir qu’en fait de " presse aux ordres ", " à la solde " ou " vendue ", la presse genevoise était une sorte de modèle. La Chambre de commerce française, le consulat, les sociétés françaises présentes à Genève, l’Ambassade à Berne, et à travers eux les services officiels ou officieux français, ne cessèrent d’exercer des pressions sur le patronat local pour qu’il n’engageât pas de déserteurs et de réfractaires français réfugiés à Genève, et sur la presse locale pour qu’elle ne dévie pas de l’ornière chauvine. Une " Association des correspondants de la presse alliée en Suisse romande ", présidée par un journaliste lié à l’Ambassade de France (et par ailleurs indicateur de la police genevoise), Georges Casella, entretenait des rapports étroits avec les commentateurs de la presse locale. La violation de la neutralité belge, puis, en Suisse même, l’ Affaire des colonels, fournirent les premiers excellents motifs d’une dénonciation de la " menace germanique " que les " neutres " (et donc sur la Suisse) et d’un appel vibrant à l’union des " latins " par delà les pays, les classes et les partis contre cette menace. L’ " Affaire des colonels ", en particulier, engagera les socialistes dans une campagne de dénonciation qui eût menacé, si elle n’avait été contrôlée, de les intégrer à cette " union sacrée latine ", germanophobe, si justifiée que pussent être ces dénonciations de la caste militaire suisse. Et lorsque furent connues les discussions entre Arthur Hoffmann et Robert Grimm, les " sondages " auprès du gouvernement Kerenski sur les tentatives de paix sur le front oriental et l’histoire du " train plombé " de Lénine, la presse se déchaîna. Le lendemain de la démission de Hoffmann, le 18 juin 1917, pas moins de 15'000 personnes (près d’un habitant de Genève sur dix) participèrent à une manifestation de dénonciation de ces tentatives, pourtant bien plus maladroites que traîtresses. Le socialiste Pons déclara au nom du PSG que les socialistes genevois désavouaient Grimm, et s’en désolidarisaient (Journal de Genève du 20 juin 1917). Le Parti socialiste genevois n’a rien, en 1914-1918, d’un parti de masse, ni même d’un parti que son statut minoritaire eût poussé plus à gauche que le PSS. Le " grand " parti socialiste genevois, tenant la rue, attaquant frontalement le pouvoir en place, houspillant le parti suisse, ce sera la parti de Léon Nicole, quinze ans plus tard. En 1918, le PSG ne compte que 450 membres... et au seuil de la guerre, il avait perdu son journal hebdomadaire, Le Peuple Suisse, laissant la presse de droite maîtresse du terrain de l’information (et de la désinformation). Enfin, le parti était dominé par la personnalité de Jean Sigg, pacifiste avant la guerre, mais violemment francophile (et de l’espèce jusqu’au-boutiste) pendant, représentant de l’aile droite liée aux radicaux. Face à lui, le syndicaliste Charles Hubacher, fondateur avec Henri Guilbeaux du journal " zimmerwaldien " La Nouvelle Internationale, et Emile Nicolet. Dès le début de la guerre, l’aile droite, social-patriote et francophile, majoritaire, pousse le PSG à adhérer à l’expression locale de l’Union Sacrée, sans cesser de combattre pour l’amélioration (ou à tout le moins la non-dégradation) des conditions de vie des couches populaires. Mais face à la guerre, les socialistes genevois sont, pour la plupart, des patriotes français jusqu’en 1915. Mauro Cerutti :

Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois durant la première guerre mondiale et la grève générale, in La grève générale de 1918 en Suisse, op.cit. p. 128

Quelques semaines après le début de la guerre, Jean Sigg fut réélu " dans un fauteuil " au Conseil national : son nom avait été porté sur toutes les listes présentées, y compris celles de la droite : c’est la " trêve politique " de l’Union Sacrée. Quant à la section genevoise du Grütliverein, " parti dans le parti " après son intégration dans le PSS, forte à Genève d’une centaine d’adhérents, son " patriotisme suisse " n’avait au fond rien de contradictoire du " patriotisme français " de Sigg et de ses amis. La gauche internationaliste, minoritaire, repliée sur quelques sections (celle de Plainpalais, celle des femmes, la Jeunesse socialiste), sans organe de presse jusqu’à la création de La Nouvelle Internationale, réussit tout de même à maintenir une présence " internationaliste ", entretenant de nombreux contacts avec les réfugiés pacifistes et révolutionnaires étrangers. Au bout de deux ans de guerre, elle réussit à renverser la majorité interne, faisant adopter en mai 1916 par l’Assemblée des délégués du PSG une résolution soutenant les thèses de Zimmerwald. La crise interne était ouverte, qui devait conduire à la scission, et qui fut attisée par la dénonciation de Zimmerwald par la presse locale, les politiciens " bourgeois " et l’aile droite du parti.

Les progrès de la gauche socialistes pendant les quatre années de guerre furent facilités par l’antimilitarisme de la majorité des socialistes et des syndicalistes genevois : l’institution militaire était pour les internationalistes une cible facile (l’armée était à plusieurs reprises intervenue pour mater des grèves à Genève) et les conséquences économiques et sociales de la guerre (la paupérisation des couches populaires) était un argument d’évidence. Cible si facile et argument si constant que Sigg lui-même ne se privait pas de la viser et de l’utiliser. S’agissant de l’antimilitarisme, la germanophilie de la case militaire suisse (alémanique) n’était pas pour rien dans l’ampleur et l’impact de sa récusation populaire à Genève. Se refusant certes à " faire dans la germanophobie ", le PSG n’en bénéficiait pas moins, indirectement, de ses effets, avant que de devoir en payer le prix, en novembre 1918. L’antimilitarisme genevois se mesure au succès de l’initiative socialiste pour l’abolition des tribunaux militaires : 6000 signatures recueillies dans le seul canton de Genève, soit environ un électeur sur sept !


Luigi Bertoni

Minoritaire au sein des organisations " hégémoniques " du mouvement ouvrier local, la gauche révolutionnaire n’y était pas confinée. Une forte présence anarchiste renforçait la gauche syndicale et socialiste, au moins en ce qui concernait la lutte contre le militarisme, le " social-patriotisme " et la " collaboration de classe ". Implantés en particulier au sein de la colonie italienne, les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, autour de Luigi Bertoni et du Réveil, poussèrent constamment les organisations réformistes du mouvement local à " durcir " leurs positions. Bertoni s’était séparé dès 1914 de ceux des libertaires (Jean Grave, Pierre Kropotkine) qui avaient rallié " objectivement " l’Union Sacrée au nom de la lutte contre la " barbarie impériale germanique ". Le Réveil servit dès lors de tribune à tous les libertaires restés fidèles à l’idéal internationaliste et aux principes (ou aux réflexes) antimilitaristes de la Première Internationale.

Très actifs au sein du mouvement syndical, et à sa marge, les libertaires contribuèrent à en radicaliser les positions et les actions, et cela jusqu’au moment, dans les années quarante, où un certain nombre d’anarcho-syndicalistes " firent le pas ", avec Lucien Tronchet, de l’adhésion au PS " officiel ". En 1911 était née l’Union Ouvrière Genevoise, qui regroupait les syndicats issus de la Fédération des Syndicats Ouvriers, syndicaliste révolutionnaire. En 1912, rompant avec le syndicalisme révolutionnaire, l’Union Ouvrière avait adhéré à la Confédération Romande du Travail créée par l’USS et s’était rapprochée du Parti Socialiste, avec lequel elle édita Le Peuple Suisse. Mais ce processus d’intégration du syndicalisme révolutionnaire genevois au syndicalisme réformiste suisse ne s’était pas accompagné du départ des partisans d’une ligne plus radicale : une tendance révolutionnaire active subsistera donc au sein des organisations syndicales locales. L’Union Ouvrière comptait environ 200 membres en 1914, et 4000 en 1918 ; elle attendra la fin de la guerre pour entrer officiellement et de plein droit dans l’USS, la Grève Générale n’étant pas étrangère à ce rapprochement : l’USS avait montré que, si réformiste qu’elle soit, les actions " radicales " pouvaient ne pas lui répugner.

La paupérisation réelle de la classe ouvrière genevoise pendant les années de guerre fut évidemment le terrain de lutte privilégié du syndicalisme locale, lutte dans laquelle, dès 1918, s’illustrera particulièrement la " Ligue du personnel à traitement fixe " créée à partir des unions locales du personnel fédéral, cantonal et municipal formées en 1917 par Léon Nicole, auxquelles se joignirent les tramelots de la CGTE. La Ligue regroupera en 1918 autant de membres à elle seule que toute l’Union Ouvrière (environ 4000). Se plaçant jusqu’en 1919 exclusivement sur le terrain syndical " trade-unioniste ", c’est-à-dire ne poursuivant que des buts "salariaux et professionnels (congés, conditions de travail, horaires), elle unit ses forces à l’Union Ouvrière en 1918, formant avec elle un Comité d’action ouvrier qui fut un peu au plan genevois ce que le Comité d’Olten fut au plan suisse ; en son sein, Léon Nicole, qui présidait l’Union du personnel fédéral, joua rapidement un rôle moteur.

Au cours des quatre années de guerre, le PSG et le mouvement syndical genevois connurent un processus de radicalisation comparable à celui du PSS et de l’USS, quoi qu’il en soit du problème, spécifique à la Romandie, du " social-patriotisme " français, facteur à Genève d’une scission du parti. La lutte contre la " vie chère " aboutit à des grèves dès 1915, et surtout en 1916, avec une grève des typographes qui s’étendis à plusieurs villes romandes et permit aux typos genevois, après sept semaines de grève, d’obtenir des allocations de renchérissement. Le mouvement de grève atteignit en 1917 le secteur clé de l’industrie des munitions, avec le débrayage en mai des ouvrières de Piccard-Pictet. Le PSG et l’Union Ouvrière participèrent à ces luttes et soutinrent ces grèbes, auxquelles Charles Hubacher et Emile Nicolet prirent une part active. Le 30 août 1917, une importante manifestation ouvrière eut lieu à Genève, à laquelle participèrent (notamment) nombre de membres de la Jeunesse Socialiste et de la gauche du parti, organisée au sein de la section de Plainpalais. A la suite de heurts, le Président de la JS, Ernest Brunner, fut arrêté, et la presse locale dénonça le rôle des " suborneurs  étrangers ", en réponse à quoi le syndicat des électriciens dénonça, lui, l’attitude de " cosaques russes " de la police : il y a déjà cinq mois que la révolution a éclaté en Russie, et son exemple, mythifié, est là.

L’accusation portée par la presse bourgeoise contre le mouvement de 1918, d’être " téléguidé " de l’étranger, est, de toute évidence, sans fondement, s’agissant d’un mouvement dont les buts politiques (la réforme des institutions) étaient nationaux, et les raisons fondamentales essentiellement économiques (alimentaires, salariales). Pour autant, le rôle des socialistes et des révolutionnaires de toutes tendances réfugiés à Genève depuis le début de la guerre (ou depuis plus longtemps, pour certains) ne peut être, s’agissant de cette ville et de l’aspect qu’y prit ce mouvement, sous-estimé. Ainsi, à deux reprises, en mars et juin 1916, Lénine tint à Genève des conférences publiques (devant un auditoire restreint, d’ailleurs) sur l’internationalisme et la paix. Des militants russes (comme les bolchéviks Karpinski, Olga Ravitch, Grigori Sokolnikov), allemands (comme le futur cher du DKP Paul Levi) ou français (comme Henri Guilbeaux) menèrent une action incessante tant auprès de leurs compatriotes qu’auprès de la gauche genevoise, sur les thèmes de l’internationalisme et de la lutte contre la guerre puis, du soutien à la révolution russe. Un bimensuel bolchévik (en russe), Le social-démocrate, fut édité et imprimé à Genève sous la responsabilité d’Emile Nicolet (syndicaliste, Conseiller municipal et député socialiste).

En décembre 1915, Lénine avait fait parvenir à Karpinski et Ravitch des exemplaires de la première " Feuille volante internationale " éditée par Fritz Platten afin de diffuser les thèses de la gauche zimmerwaldienne, et les avait priés de la diffuser à Genève et de la faire connaître à Henri Guilbeaux. Lénine s’intéressait au débat suscité par le référendum interne lancé par la gauche socialiste pour convoquer un congrès extraordinaire du PSS sur le thème de la défense nationale (Congrès qui eut lieu les 9 et 10 juin 1917 à Berne et qui aboutit à la condamnation, par 222 délégués contre 77, du principe de la défense nationale). Le débat à Genève était en effet passionné, entre une aile " patriotique " et droitière (celle du Grütli et de Jean Sigg) et une aile gauche (pacifiste, internationaliste, zimmerwaldienne), la première dénonçant les tentatives de la seconde de pousser le PSS à " renier " son engagement à participer à la " défense du pays ". Enfin, Lénine intervint afin de soutenir la constitution d’un " solide noyau internationaliste à Genève " . Karpinski et Ravitch, tous deux membres du PSG, adhèrent également au " Groupe socialiste international " fondé le 20 décembre 1916, sous la forme d’une sorte de " petite Internationale genevoise " et regroupant autour de Guilbeaux et de Grigori Sokolnikov des militants allemands, autrichiens, français, russes, italiens, serbes, bulgares, grecs... et suisses (Sokolnikov, menchévik de gauche, collaborateur du Natche Slovo de Trotsky, membre du PSG en 1916, adhérant à la section " gauchiste " et " internationaliste " de Plainpalais, sera l’un des négociateurs de la paix de Brest Litovsk, puis Commissaire du Peuple aux Finances en 1922).

La gauche socialiste et syndicaliste genevoise fut donc zimmerwaldienne, dès que furent connues d’elle les thèses de la conférence bernoise, et elle fut zimmerwaldienne avait tout ce que cela impliquait d’ambiguïtés et de contradictions entre pacifisme et " révolutionnarisme ", entre la ligne " centriste " de Grimm et la ligne " gauchiste " (le terme lui aurait fort déplu...) de Lénine. Au centre de ce nœud de contradictions, et les partageant toutes, on trouve le Français Henri Guilbeaux. Pacifiste " rollandien ", socialiste " jauressien ", syndicaliste révolutionnaire lié au groupe de la Vie Ouvrière, Guilbeaux est arrivé à Genève le 3 juin 1915, après avoir été réformé, pour prendre une plane de secrétaire à l’Agence internationale des prisonniers de guerre, place que lui avait trouvée Romain Rolland. Sitôt à Genève, Guilbeaux s’employa à " nouer les fils d’une correspondance étendue et s’occupa activement d’entrer en contact avec les personnes et les groupes qui œuvraient pour la paix " (Mauro Cerutti), comme le Suisse Jean Debrit, " ni marxiste, ni internationaliste " mais qui avait " la naïveté de croire que son pays devait se tenir à l’écart des courants impérialistes ", selon les termes mêmes de Guilbeaux. Le 11 novembre 1915, le militant français s’attire les foudres de la presse locale par une conférence sur le pacifisme de Romain Rolland. De ce pacifisme-là, il passe à celui de Zimmerwald puis, insensiblement, à celui, révolutionnaire de Kienthal (sans d’ailleurs réussir à entraîner Romain Rolland dans cette évolution). En contact avec la " Mission Ford pour la paix ", lié au professeur Auguste Forel (membre du PSS dès 1916, pacifiste et libre-penseur), Guilbeaux l’était aussi avec Grimm. Il participa en avril 1916 à la conférence de Kienthal, s’y proclamant encore zimmerwaldien quand on tentait précisément de dépasser Zimmerwald (par la gauche). Lorsque le PSG proclama son adhésion aux principes de Zimmerwald, Guilbeaux adhéra au PSG et s’inséra dans le groupe de Plainpalais. Etroitement surveillé à la fois par la police genevoise et par les services français à Genève, il fut l’objet, durant tout son séjour à Genève, d’une campagne de plus en plus violente de la presse locale francophile (il n’en était guère d’autre) au fur et à mesure que ses positions personnelles se radicalisaient, notamment sous l’influence proche des bolchéviks réfugiés à Genève, et, plus lointaine et épistolaire, de Lénine lui-même.

Lénine ne tenait cependant pas Guilbeaux en très haute estime (" lui, Guilbeaux, n’a pas de base, c’est un homme de l’humeur du moment. Il n’a ni théorie ni bas. Il est dangereux ", écrit-il à Inessa Armand le 13 janvier 1917), mais il considérait tout de même que le Français avait quelque utilité comme propagandiste des thèses de la gauche zimmerwaldienne au sein de la gauche genevoise. C’est d’ailleurs le texte que Lénine adressa aux socialistes suisses, " La tâche des représentants de la gauche de Zimmerwald dans le Parti socialiste suisse ", qui servit de discussion aux membres du Groupe socialiste international de Genève. Le texte de cet appel fut confisqué par la police genevoise au domicile de Guilbeaux en 1918 et ne lui fut rendu que quinze ans plus tard. L’homme " sans théorie ni base " décrit par Lénine passa insensiblement, durant son séjour genevois, du pacifisme " rollandien " et " jauressien " à l’ "insurrectionnalisme" léniniste, et signa finalement le " protocole " internationaliste appuyant le retour en Russie de Lénine, à travers le Reich, dans le fameux wagon " plombé " par les douanes suisses et allemandes. Il devint après la révolution d’Octobre correspondant et informateur régulier des bolchéviks, de la Pravda puis du Comintern sur l’état et l’activité des mouvements socialistes francophones. Guilbeaux ne cachant rien de ses rapports avec les Soviets, et ceux-ci ayant proclamé la paix séparée, la campagne de dénigrement diffamatoire du militant français reprit de plus belle, attisée par les services français intéressés à affaiblir le courant social-pacifiste, et tout particulièrement son aile " zimmerwaldienne ". Finalement, Guilbeaux sera arrêté le 11 juillet 1918 sur pression de l’attaché militaire français à Berne. Après un mois d’écrou, il est remis en liberté provisoire le 12 août, aucune charge n’ayant pu être retenue contre lui et la victoire alliée se dessinant désormais avec suffisamment de netteté pour que les " zimmerwaldiens " soient laissés désormais libres de leurs actes, ceux-ci ne portant plus guère à conséquences.

Guilbeaux avait adhéré eu PSG lorsque celui-ci avait adopté les thèses de Zimmerwald. Et c’est donc en tant que membre du parti qu’il assista aux tentatives " droitières " et francophiles de remise en cause de ce choix ; tentatives droitières ou francophiles, devrait-on plutôt dire : des socialistes marqués à gauche, comme Emile Nicolet, se retrouvèrent au côté de Jean Sigg pour contester (pour d’autres raisons que les siennes, cependant) les choix " zimmerwaldiens " du parti. Au sein même de la section (du " groupe ") " gauchiste " de Plainpalais, le manifeste de Zimmerwald et l’adhésion du PSG à son contenu furent contestés, notamment par le socialiste allemand Schiff qui demanda que le PSG rediscutât de cette cette adhésion -demande acceptée par le PSG, quoique le groupe de Plainpalais maintint sa position zimmerwaldienne et désigna Guilbeaux pour la défendre au sein du parti cantonal. Appuyé par Charles Hubacher et par Jacques Dicker (secrétaire, et futur président, du parti genevois, et d’origine russe), Guilbeaux fut fraîchement accueilli par les participants à la séance plénière du PSG, qui ne virent pas d’un bon œil ce " mauvais  Français réfugié en Suisse pour fuir le front venir leur faire la leçon ". Guilbeaux fut accusé par Sigg d’être " vendu à l’Allemagne ", et rendit lui-même sa propre position plus précaire en récusant le parlementarisme dans une assemblée qui y était presque unanimement acquise, au sein d’un parti présent dans tous les législatifs du pays -de la commune à la Confédération- et aspirant à l’être également dans tous les exécutifs. La " droite patriotique " ne fut pas seule à contester Zimmerwald : Emile Nicolet, jusqu’alors proche de la gauche et des internationalistes, fit de même -avec il est vrai des arguments d’une autre nature que ceux de Sigg :

Cité par Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois, op.cit. p. 149

Si l’on excepte l’ignorance qu’elle prône à l’égard de Zimmerwald, cette analyse des faiblesses de la première conférence bernoise a quelque chose de " léninien ", sinon de léniniste : Lénine ne poussait en effet les thèse de Zimmerwald en avant que pour aller plus loin qu’elles.

La droite social-patriote reprit donc le dessus au sein du PSG à l’automne 1916, aidée par la presse locale qui avait transformé Guilbeaux en " agent de l’Allemagne " et Zimmerwald en " entreprise financée par le Kaiser " et la gauche internationaliste du PS en alliée objective (comme on ne disait pas encore) de l’adversaire germanique. Mais -comme cela sera constamment le cas dans toute l’histoire du socialisme suisse (et genevois), la gauche du parti est sur-représentée dans les instances de décision politique, au regard de son influence réelle sur la " base " des membres, actifs ou le plus souvent inactifs, du parti : malgré le retour en force de Sigg et de ses amis, les thèses de la gauche " zimmerwaldienne " s’imposaient au sommer, au sein de la direction du parti, après chaque recul " à la base ".

En juin 19176, le congrès de Berne du PSS récusa le principe de la défense nationale. La droite socialiste condamna cette décision, qualifiée de " victoire des zimmerwaldiens germaniques ", et proclama que " les quelques libertés que nous possédons en Suisse doivent être protégées contre un envahisseur quel qu’il soit " (cité par Mauro Cerutti, op.cit. p. 149). Jean Sigg et sept autres conseillers nationaux signèrent une déclaration en faveur de la défense nationale que l’organe suprême du parti venait de répudier. Sigg participa au lancement à Lausanne du journal L’Après-guerre, destiné à " combattre l’invasion et l’infiltration des austro-allemands en Suisse " (Collart, Le PSS et l’Internationale, op.cit. biblio, p. 78), alors que la gauche socialiste genevoise lançait de son côté l’hebdomadaire La Nouvelle Internationale, " journal des ouvriers socialistes internationalistes ". Le premier numéro du journal, sorti le 1er mai 1917 (quelques semaines après la révolution russe) annonçait clairement la couleur en éditorial :

Cité par Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois...op.cit. p. 150

... position qu’on ne peut manquer de trouver quelque peu " léniniste ", et qu’assumera le rédacteur responsable du journal, Charles Hubacher. La Nouvelle Internationale avait salué la révolution russe de février (mars) ; elle saluera aussi celle d’octobre (novembre) : " puisse la révolution socialiste entreprise par nos camarades russes, dont plusieurs ont été nos compagnons de lutte et furent même membres de notre Groupe, puisse cette œuvre formidable réussir " (cité par Mauro Cerutti, op.cit. p. 150). Surveillé, séquestré (en décembre 1917) par la police, la journal évita de justesse l’interdiction, et contribua ainsi à durcir (et à clarifier) les positions au sein du parti. Le 15 octobre 1917, par 43 voix contre 41, le PSG abandonnait la tactique électorale de l’ " Union nationale " (accord de " non-belligérance politique " avec les partis bourgeois) au profit du combat autonome (liste socialiste non apparentée à celle de la droite traditionnelle). Sigg, qui risquait d’y perdre son siège de Conseiller national, dénonça une décision acquise grâce aux voix de militants étrangers et fit scission, créant le Parti Ouvrier Socialiste (hors du PSS) et l’hebdomadaire Le Socialiste. Il y avait désormais deux partis socialistes à Genève, et deux journaux socialistes, ouvertement adversaires et électoralement concurrents.

Dans un premier temps, la scission fit merveille : Sigg, aidé par la droite et défendu par Albert Naine (et plus curieusement par Emile Nicolet) attira à lui et à son point de vue " patriotique et genevois " la majorité des membres du parti et la totalité de ses députés. Restaient au PSG : la Jeunesse Socialiste, le Groupe des Femmes Socialistes, le Groupe Socialiste International et le Groupe de Plainpalais -la gauche du parti, en somme, et quelques éléments de son " centre ", ainsi que les socialistes " confédérés " attachés au PSS -PSS que Sigg ne voulait pas rejoindre, pour cause de " zimmerwaldisme " du parti suisse. La plupart des révolutionnaires russes exilés à Genève faisaient défaut au PSG, non par choix, mais parce qu’ils étaient retournés dans le pays en révolution. Une exception notable (d’entre quelques autres) : Jacques Dicker, qui fera une brillante et tumultueuse carrière politique cantonale (président du PSG, député) et nationale (Conseiller national) aux côtés de Léon Nicole, dont il devint le Mentor), avant que de la voir brisée par la scission de 1939, l’interdiction de la Fédération socialiste suisse " nicoléenne) et sa propre exclusion du parlement.

Le scission venait d’être consommée que les deux tendances du socialisme genevois, désormais concurrentes en sus d’être adversaires, étaient soumises au verdict des urnes. Un verdict sans ambiguïté : le PSG officiel, zimmerwaldien, n’obtint le soutien que de 500 électeurs, alors que Sigg fut élu avec plus de 11'000 voix, dont 3000 socialistes (le reste provenant de la droite). A court terme, la scission profitait indiscutablement aux sociaux-patriotes ; à moyen terme, cependant, le PSG réussit à reconquérir le terrain perdu, et le Parti Ouvrier Socialiste de Sigg finit par disparaître au début des années vingt. Avant cela, la polémique se sera engagée sur l’évaluation de la Révolution d’Octobre, que le PSG et La Nouvelle Internationale (devenue son organe officiel) avaient chaudement saluée, et en laquelle le POS et Le Socialiste voyaient une tentative utopique commise par des rêveurs irresponsables (dont les " sociaux-patriotes " avaient côtoyés quelques uns lorsqu’ils étaient tous membres du même parti, le PSG). Telle était par exemple la position de Liebmann Hersch, professeur et membre du Bund. La Paix de Brest-Litovsk acheva de couper les ponts qui subsistaient entre le PSG et le POS, mais en même temps convainquit certains socialistes partis avec Sigg de l’absolue intégrité des bolchéviks, qui tenaient leurs promesses (" la paix immédiate ") quel qu’en soit le prix (et celui de Brest-Litovsk était lourd), et à l’égard de qui l’Allemagne, dont on avait dit qu’elle les manipulait, se montrait impitoyable. Les premières mesures prises par les Soviets (nationalisation du sol et du crédit, par exemple) sortaient tout droit du catéchisme socialiste. Emile Nicolet, qui fut successivement internationaliste, zimmerwaldien et allié de Sigg, reconnue publiquement le caractère socialiste de la politique bolchévique, et donc du gouvernement de Lénine. En février 1918, Holzmann, secrétaire des syndicats de la Russie soviétique et membre du Soviet de Petrograd, prit à Genève le poste de représentant officieux des Soviets en Europe occidentale. Ce premier " diplomate " soviétique en Suisse, non reconnu comme tel et étroitement surveillé par la police, exposa à plusieurs reprises devant des auditoires de militants socialistes et syndicalistes le sens et la réalité de la révolution russe. Un meeting auquel il devait participer, organisé par le Groupe Socialiste International, fut interdit -alors que les " banquets " organisés en faveur des Alliés se multipliaient, avec la participation régulière de Jean Sigg qui y décrivait la " lente mais continue descente de (la) décevante doctrine (zimmerwaldienne) dans les cerveaux de milliers et de milliers de prolétaires suisses " (cité par Mauro Cerutti, op.cit. p. 156). Le " zimmerwaldisme " n’était déjà plus d’actualité, mais ce qui le remplaçait (le léninisme) était encore plus étranger que lui aux conceptions " social-patriotiques " et " républicaines " de Sigg et du POS...

Le rôle important, voire parfois déterminant, joué à Genève par les exilés pacifistes e/o révolutionnaires durant le conflit n’était évidemment pas passé inaperçu des services de police. Insoumis et déserteurs, militants pacifistes et révolutionnaires avaient cru pouvoir trouver en Suisse une " terre d’asile ", mais dès 1916 une stricte surveillance fut instituée par Berne sur les insoumis qui risquèrent, dès novembre 1917, l’expulsion vers leur pays d’origine (ou vers tout pays frontalier de la Suisse -mais ils étaient tous en guerre les uns contre les autres...) s’ils étaient reconnus coupables de " menées anarchistes ou antimilitaristes ". Une caution fut exigée de ceux qui ne possédaient pas de papiers de légitimation et les insoumis étrangers purent être astreints à des travaux " dans l’intérêt public ". Les réfugiés furent ainsi progressivement soumis à des mesures qui manifestaient clairement la piètre confiance politique en laquelle " on " les tenait. " On " ? Le pouvoir fédéral, bien sûr, mais aussi celui des cantons de refuge -dont évidemment Genève. Le Conseil d’Etat genevois avait lui-même demandé et obtenu l’introduction du visa obligatoire pour les déserteurs se réfugiant en Suisse : la pression de l’opinion publique " francophile " et de la presse n’y fut pas étrangère, ni une sensible montée de la xénophobie comme réaction récurrente aux crises économiques et sociales. Les insoumis durent même répondre par une affiche à une campagne de presse les assimilant à des criminels de droit commun.

Actifs, les militants " étrangers " l’étaient, comme Guilbeaux ou comme Claude Salives, pacifiste libertaire éditant à Genève la revue Les Tablettes, prônant une non-violence rigoureuse et à laquelle collaborèrent Romain Rolland et Pierre Jean-Jouve. C’est dans cette revue que parut en janvier 1918 l’appel d’un " groupe de déserteurs et insoumis " qui, sous le titre " Pourquoi nous n’obéirons pas ", expriment leur refus de l’arrêté du Conseil fédéral permettant aux cantons d’obliger les réfractaires à des travaux supposés être d’utilité publique (ce que fit le canton de Zurich en faisant assécher des marais par 180 insoumis). Les réfractaires " genevois " interrogent : " Ce droit d’asile tant vanté, que la Suisse nous garantit et qui est en somme sanctionné par la caution assez élevée que les autorités fédérales exigent de nous, n’est-il pas violé outrageusement ? " (cité par Mauro Cerutti, op.cit. p. 159)... Et d’exiger, de manière provocatrice, que nulle discrimination ne soit faite en fonction de la nationalité et que par conséquent la collaboration à des travaux d’ "utilité publique " puisse être également imposée aux Suisses... ce texte avait une origine : le groupe libertaire du Réveil de Luigi Bertoni, qui s’était enrichi de réfractaires anarchistes italiens comme Leonida Mastrodicasa, et qui refusait non seulement toute intégration dans l’armée mais aussi tout concours indirect (par la production notamment) à l’effort de guerre ou de " défense nationale ". Le groupe des déserteurs et insoumis liés au Réveil décida d’entrer en contact avec les groupes semblables du reste de la Suisse afin d’organiser un refus concerté du " service civil " imposé par le Conseil fédéral, et fit même appel... au Conseil des Commissaires du Peuple de Russie afin qu’il protestât auprès du gouvernement helvétique contre le traitement infligé aux déserteurs et insoumis russes : les insoumis du Réveil poussèrent la provocation jusqu’à solliciter l’asile politique en Russie et la naturalisation russe. Le message aux Soviets, remis à Guilbeaux (correspondant à Genève de la Pravda) resta trop longtemps chez lui et fut saisi par la police. Une telle démarche, venant d’anarchistes et s’adressant à des bolchéviks, témoigne bien de l’impact symbolique de la révolution russe, en l’occurrence auprès de militants libertaires qui, philosophiquement, éthiquement, n’avaient guère de points communs avec Lénine ou Trotsky, mais des adversaires communs.

Le Conseil fédéral interna dans les plaines de l’Orbe une trentaine d’insoumis en février, dont 18 Français et 10 Italiens. Soumis au travail obligatoire, ils avaient été " sélectionnés " parmi les 4800 déserteurs et insoumis que comptait Genève, la sélection étant faite par une commission au sein de laquelle siégeait Jean Sigg (pourtant opposé au service civil obligatoire). Le Socialiste, organe du parti de Sigg, n’en publiera pas moins, comme La Nouvelle Internationale, organe du PSG, l’appel des réfractaires étrangers réfugiés en Suisse. Le PSS condamnera l’arrêté fédéral du 1er mai 1918, qui interdisait l’entrée en Suisse aux déserteurs étrangers et imposait le refoulement chez eux de ceux qui auraient réussi à franchir tout de même la frontière -et risquaient pour cela, parfois, le peloton d’exécution dans leur pays. Mesure si excessive que même les radicaux genevois la réprouvèrent.

Le 22 mai 1918, Luigi Bertoni tombe dans le piège de l’ " affaire des bombes " : providentielle découverte en novembre 1917 à Zurich d’armes et d’explosifs introduits par les services allemands dans les milieux anarchistes italiens afin de contribuer à la déstabilisation de l’Italie. Bertoni est arrêté pour complicité : qu’il pût être mêlé à pareille histoire parut immédiatement assez invraisemblable à ceux qui le connaissaient. La " léniniste " Nouvelle Internationale prit fait et cause pour l’anarchiste du Réveil et le 4 juin 1918, socialistes et anarchistes ensemble tinrent meeting pour exiger sa libération. Ernst Brunner, représentant de l’Union Ouvrière, exprima sa déception de la passivité de la classe ouvrière genevoise face à l’arrestation de quelqu’un qui ne cessait de lutter pour son émancipation. Bertoni passera un an en prison, avant d’être acquitté, en juin 1919. Il fut ainsi au moment de la grève générale dans la même situation que Blanqui lors de la Commune de Paris : embastillé quand au dehors ses camarades et ses " disciples " combattaient.

Bertoni était arrêté depuis un mois et demi lorsque Guilbeaux le fut à son tour (pour un mois). Comme l’anarchiste tessinois, le zimmerwaldien français fut défendu par le PS, La Nouvelle Internationale et Charles Hubacher. Mais Guilbeaux ne fut pas en butte aux seules attaques de la droite bourgeoise : dans la socialiste Sentinelle, E.-Paul Graber se livra à une violente campagne contre Guilbeaux, mettant en cause son honnêteté personnelle. Aux habituelles accusations de manipulation par l’Allemagne des pacifistes de gauche suisses, provenant de la presse " patriotique " romande, Graber ajouta la suspicion de manipulation par le riche pacifiste russe Rosenberg. Mais contrairement à Bertoni, Guilbeaux sortit de prison à temps pour assister à la grève générale de novembre et put, sinon y participer, du moins la commenter et la soutenir.

De soutien, la grève générale en avait besoin, à Genève. Le mouvement syndical local ne se sentait pas prêt à assumer la charge d’un tel mouvement. Lorsque le Congrès général ouvrier de Bâle, les 27 et 28 juillet 1918, émit l’idée d’une grève générale nationale, les syndicalistes genevois craignirent son échec local. Au début du mois, le PS avait perdu les élections municipales et, si la classe ouvrière genevoises et ses organisations approuvaient pleinement les revendications du Congrès, seule La Nouvelle Internationale souhaita qu’elles fussent portées par une grève générale, en refusant même toute autre forme d’action : " (Ou) nous sommes assez forts pour entrer en lutte, et qu’on en finisse avec ces menaces de grève générale, ou nous ne sommes pas assez forts, et alors c’est ridicule de vouloir menacer sans pouvoir laisser suivre l’action " (cité par Mauro Cerutti, op.cit. p. 165) ; et d’affirmer que la grève générale est le seul moyen dont dispose encore la classe ouvrière pour se faire entendre, et agir. Le concessions faites par le gouvernement fédéral convainquirent temporairement le PSS et l’USS de renoncer, le mois suivant, au mouvement préconisé à Bâle ? La Nouvelle Internationale n’en démordit pas : " La classe ouvrière (...) n’a rien à perdre, mais tout à gagner à démontrer une fois sérieusement sa puissance d’action " (ibid. p. 166). Le Comité d’action ouvrier, regroupant désormais les organisations syndicales genevoise, utilise ce répit pour manifester contre le renchérissement et dénoncer le chauvinisme et le " jusqu’au-boutisme " de la presse romande, qui " bafouait " l’action du Comité d’Olten et attaquait les " zimmerwaldiens " et les " bolchéviks " en les désignant comme " agents des empires centraux " cherchant à " exciter la population " (Journal de Genève 24 novembre 1918).

En attendant, les grèves se succèdent : en juillet, les métallurgistes de " Motosacoche ", en octobre, surtout, les employés des transports publics cantonaux, la CGTE, dont l’assemblée du personnel décide la grève à la majorité écrasante de 579 voix sur 588 votants... Revendication principale : une allocation de renchérissement. La Compagnie proposa la moitié de ce que les travailleurs demandaient ; ceux-ci se mirent en grève le 5 octobre et défilèrent, drapeaux rouges en tête, à travers la ville. Le gouvernement cantonal fit pression sur la Compagnie pour qu’elle accordât à ses employés ce qu’ils demandaient ; après une semaine de grève, la CGTE céda, à la condition que le canton avance les fonds nécessaires, mais refusa (contre l’avis du gouvernement) de garantir l’absence de représailles contre les grévistes et de payer les heures de grève. Fin août, lorsque les employés de banque zurichois se mirent en grève et annoncèrent ainsi le mouvement qui, un peu plus d’un mois plus tard, allait se déclencher dans toute la Suisse, les syndicats genevois avaient " rodé " leurs pratiques de gestion d’une grève.

Dès avant le déclenchement de la Grève Générale, la presse genevoise s’était mise à attaquer violemment les leaders du Comité d’Olten, en particulier Robert Grimm et Fritz Platten. Ainsi, le quotidien radical Le Genevois :

Cité par Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois... op.cit. p. 172

La boucle est bouclée : Lénine est un agent allemand, Grimm et Platten sont des agents de Lénine, donc le Comité d’Olten est un organisme " boche ". Le Journal de Genève attribue quant à lui la radicalisation du mouvement ouvrier suisse aux directives de Lénine. Début novembre, les attaques contre le PS se durcissent, à la faveur de l’arrivée en Suisse d’Angelica Balabanoff (Balabanova), représentante des Soviets, connue depuis plusieurs années en Suisse -et à Genève- où elle avait représenté le PS italien, et dont on disait qu’elle arrivait les valises pleines d’or pour financer la révolution en Helvétie et dans les pays circonvoisins. La chute des empires centraux, l’approche du premier anniversaire de la révolution d’Octobre, accroissent encore la tension et incitent la presse à exiger que l’on sévisse contre les " agents étrangers ", faute de quoi le " peuple genevois " se chargera lui-même du " nettoyage " pour lequel s’organisait, à Genève comme ailleurs, ce que le Journal de Genève baptisait " rassemblement patriotique " et qui était en fait un rassemblement de toutes les forces anti-socialistes et anti-syndicalistes. Ce rassemblement aboutit à la formation d’une Union Civique Genevoise qui ne devait être officialisée qu’après la grève, mais qui naquit en fait début novembre à l’initiative de Théodore Aubert (qui créera par la suite une Entente Internationale contre la Troisième Internationale), du Club Alpin et de représentants des sociétés " patriotiques " traditionnelles (tireurs, gymnastes, pompiers, sociétés estudiantines etc...). De cette initiative découlera, logiquement, celle de créer des " gardes civiques " qui tenteront quelques interventions pour " casser " la grève, notamment dans les transports publics.

Face à cette mobilisation de la droite, le mouvement ouvrier était à la fois pessimiste quant aux chances de victoire de la grève (sentiment assez répandu au sein des syndicats), et de surcroît divisé par la scission socialiste : Jean Sigg était candidat au Conseil d’Etat et soutenu en cela non seulement par son parti, le POS, mais aussi par le parti radical, alors que le PSG invitait à l’abstention et exprimait son soutien fervent à la révolution bolchévique et son espérance d’une révolution sociale en Suisse.

Le vendredi 8 novembre, Charles Hubacher fut informé par Conrad Ilg de la décision du Comité d’Olten d’organiser une grève générale de protestation contre l’occupation militaire de Zurich, dans les principales villes du pays -dont Genève. Le Comité d’action ouvrier était chargé d’organiser la grève genevoise. Il dut immédiatement faire face à d’innombrables difficultés : la publication de l’appel du Comité d’Olten sous forme de tracts ne put se faire faute d’imprimeur acceptant un tel travail ; la Ligue du personnel à traitement fixe refusa de s’associer à une grève nationale le 9 novembre sans instructions de sa " centrale ". Et si le 9 novembre la grève paralysa une bonne partie de l’activité économique dans les principales villes alémaniques, Genève " fonctionna " comme si de rien n’était (la presse locale ne se fit d’ailleurs pas faute de féliciter les ouvriers genevois pour leur attitude " patriotique " -qui n’était cependant que de l’indifférence). Le Comité genevois se proposait d’organiser une grève locale " compensatoire " le lundi 11 novembre, afin de manifester tout de même sa solidarité avec les travailleurs du reste du pays. Cette proposition ne fut acceptée que par une majorité étriquée de 45 voix contre 44 lors d’une assemblée des délégués du mouvement syndical genevois, en l’absence des tramelots, ce qui incita l’assemblée à renoncer au projet de grève et à se contenter d’une déclaration publique :

Cité par Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois..., op.cit. p. 178

Un grand meeting était prévu pour le lundi soir, 11 novembre. Tombèrent alors, successivement, les deux nouvelles de l’armistice et de la grève générale. La première fit qu’une " véritable liesse populaire (s’empara) d’une ville qui se sentait un peu responsable, au moins moralement, de la victoire de l’Entente " (op.cit.). Le seconde provoqua la colère des " patriotes " contre les trouble-fête socialistes. Les dirigeants du Comité genevois renoncèrent à leur meeting, de crainte d’apparaître comme des perturbateurs à la solde des empires vaincus. Les sociétés " patriotiques ", Club Alpin, gymnastes et gardes civiques, avaient d’ailleurs prévu d’empêcher par tous les moyens la tenue du meeting. La foule mal informée qui se rendit le lundi soir au meeting annoncé se retrouva devant une salle bouclée par la police, les " gardes civiques " et leurs auxiliaires " sportifs " se trouvant dans les environs, " au cas où ". Le Président du PSG, Georges Hoffmann, fut séquestré pendant des heures par ces " auxiliaires ". Faute de meeting, la gauche manifesta en cortège à travers la ville, chantant l’Internationale au milieu d’une foule qui chantait la Marseillaise. Après quelques heurts, la liesse " patriotique " (française) submergea la manifestation socialiste.

La grève générale avait été proclamée la veille, pour le soir même, dans tout le pays par le Comité d’Olten. Des deux côtés, on mobilisa en prévision de l’événement. Le Conseil fédéral ordonna la levée de nouvelles troupes et invita le gouvernement genevois à mobiliser les troupes " cantonales " et les unités de Landsturm et de Landwehr, ce qui fut fait le soir même par la gendarmerie, qui fit le tour de la ville pour l’annoncer, accompagnée des cris de Vive la Suisse, à bas les bolchéviks ! Le soir du 11 novembre, Genève est en état de siège : les bâtiments municipaux et les services publics, les gares, les usines électriques, la poudrière et l’arsenal, le dépôt des tramways, sont sous le contrôle de l’armée ou de la police, qui a reçu l’ordre d’intervenir pour permettre aux " jaunes " de franchir les piquets de grève, et de prêter si besoin est main-forte aux " gardes civiques " (auxquelles le Conseil d’Etat, le 13 novembre, exprimera sa reconnaissance). Un seul soldat, André Dubouchet, refusera d’obtempérer aux ordres " anti-ouvriers " et déclarera publiquement ses sympathies révolutionnaires. Dénoncé par le Maire de Plan-les-Ouates, il sera déféré à l’autorité militaire et condamné en janvier 1919 à six mois de prison ferme et trois ans de privation des droits civiques.

Face à la mobilisation militaire, policière, patronale et " patriotique ", la mobilisation socialiste et syndicale est organisée par le Comité d’action ouvrier, malgré le pessimisme qui animait nombre de ses responsables. Le CAO fut, en ces quelques jours, un modèle d’unité politique et syndicale : dirigé par Emile Nicolet, membre du Parti Ouvrier Socialiste de Sigg, il était animé par Charles Hubacher, membre du Parti socialiste genevois (" officiel "), et Léon Nicole y représentait la Ligue du personnel à traitement fixe. La grève genevoise fut en fait décrétée par le comité genevois par discipline envers le mouvement national, alors que les perspectives locales du conflit étaient médiocres. La défection des employés des Services Industriels était attendue, et se produisit effectivement, et l’on craignait celle des fonctionnaires fédéraux, cantonaux et communaux, et celle des tramelots, tous regroupés au sein de la Ligue de Léon Nicole. Ces craintes-là, toutefois, se dissipèrent dans la nuit du 11 au 12 novembre lorsque les tramelots, puis les cheminots, décidèrent de rejoindre le mouvement. Le 12 novembre au matin, Genève était pratiquement coupée de la Suisse (et de la France) : de toute la journée, seuls deux trains purent partir, et un seul arriver ; le 13 novembre, plus aucun train ne put franchir la " frontière " genevoise, lors même qu’il avait été décidé de réquisitionner militairement (de " mobiliser sur place ") le personnel de l’administration fédérale et des chemins de fer, sous menace, en cas de grève, de prison (jusqu’à un an) ou d’amende. Une liste de cheminots réquisitionnés pour assurer le service pendant la grève fut militairement portée aux cheminots grévistes, qui refusèrent d’obtempérer ; ils refusèrent également d’obtempérer aux " ordres de marche " qui leur furent nuitamment portés par deux soldats, à leurs domiciles personnels. Ces pressions eurent même pour effet de durcir la grève des cheminots, que les tramelots avaient rejoint alors que leur Compagnie leur avaient affirmé qu’eux aussi étaient militairement réquisitionnée par analogie avec les cheminots et qu’elle communiquerait les noms de tous les grévistes à l’autorité militaire. Les seuls tramways qui purent circuler furent conduits par des cadres ou des contrôleurs, et protégés par des " gardes civiques ", alors que des renforts de troupe étaient acheminés de Suisse vers Genève, par bateau faute de trains.

Malgré les craintes du Comité d’action ouvrier, les grévistes furent également fort nombreux dans le bâtiment et la métallurgie. Par contre, le mouvement fut fort peu suivi dans l’horlogerie et l’alimentation. Face à une grève plus massive que prévu, le gouvernement cantonal, les partis de droite, le patronat et les organisations " patriotiques " entonnèrent le refrain connu de la manipulation par l’étranger. Une affiche du Conseil d’Etat dénonça " une propagande étrangère dont les origines sont connues " (si connues sans doute que l’affiche ne les désignait pas clairement) et affirmait  " Nous n’entendons pas que notre pays devienne la proie d’agitateurs étrangers " (cité par Mauro Cerutti, op.cit., p. 188). Une autre affiche, anonyme celle-là, accusa le mouvement d’être " pro-boche ", et s’attira en réplique une " contre-affiche " du Comité de grève des cheminots, de la Ligue du personnel à traitement fixe et de l’Union du personnel postal : " Notre grève est un mouvement ouvrier purement national. Nous ne voulons que le bien du pays, le respect de la volonté populaire, mais non la révolution " (ibid. p. 189) ; proclamation du caractère à la fois réformiste (quoi qu’il en soit du moyen employé) et " national " d’un mouvement au sein duquel des militants révolutionnaires et internationalistes étaient fort agissants, mais dont la base était effectivement à l’unisson des sentiments exprimés par des grévistes outrés par l’accusation d’anti-patriotisme et de subversion. Cette accusation fut évidemment amplifiée par la presse, malgré une grève des typographes qui laissa pendant un jour le Journal de Genève seul de toute la presse genevoise à paraître.

Le mouvement prit donc à Genève une ampleur inespérée, malgré une ambiance " patriotique " qui eût du le vouer à l’échec. Le gouvernement cantonal accrut sa pression sur les grévistes, mobilisant un bataillon de Landwehr (composé entre autres d’une centaine de tramelots en grève, qui auraient donc été ipso facto considérée comme déserteurs si, le jour même de leur entrée prévue en service, le 14 novembre, le Comité d’Olten n’avait appelé à la reprise du travail). A Genève, le mouvement ne donna aucun signe d’essoufflement (les postiers s’y étaient même joints) jusqu’à ce que le comité national ne décide d’y mettre fin.

La nouvelle de la décision de reprise du travail prise par le Comité d’Olten fut triomphalement annoncée par une édition spéciale du Journal de Genève -qui se garda bien de préciser que la grève ne devait cesser qu’à minuit. Le Comité d’action riposta en diffusant lui aussi une édition spéciale de son Bulletin de grève, dont la police tenta physiquement (avec l’aide des " gardes civiques ") d’empêcher la diffusion : le bulletin précisait que la grève devait se poursuivre encore toute la journée du 14.

Le local du Grütli fut assiégé par les " patriotes " et défendu par les grévistes, gendarmes et soldats prêtant main forte aux gardes civiques, aux " bourgeois " et aux " étudiants ", qui passèrent à tabac les dirigeants du Comité d’action ouvrier, à commencer par son président, Emile Nicolet. Une cinquantaine de militants furent arrêtés, ainsi que Nicolet, Nicole et Hubacher. Le local du Grütli et l’imprimerie des Unions Ouvrières furent fermés par la police. La grève s’achevait dans un désordre dont les " défenseurs de l’ordre " étaient seuls responsables. Les grévistes, eux, clamèrent haut et fort leur déception, leur indignation parfois, de la décision du Comité d’Olten. Le succès de la grève dans la plus francophile des villes suisses rendait moins acceptable encore, pour ses artisans, la décision brutale d’y mettre fin. Les métallurgistes décidèrent de ne mettre fin au mouvement que si les dirigeants ouvriers arrêtés étaient relâchés. Des milliers de grévistes indignés tinrent une assemblée et, à l’appel d’un député " jeune radical " (c’est-à-dire radical de gauche), Louis Willemin, décidèrent de s’abstenir de toute agitation dans la rue, mais exigèrent la libération de leurs camarades. Willemin télégraphia cette exigence aux autorités fédérales -en la prenant à son compte. Les syndicats, le PSG et le POS de Sigg en firent autant. La libération de ceux que l’on avait arrêtés calma considérablement le jeu, d’autant que les grévistes avaient tous repris le travail le 15 novembre. Emile Nicolet et Léon Nicole furent traduits devant un tribunal militaire pour avoir incité des employés de la CGTE et des PTT, militairement réquisitionnés, à cesser le travail. L’un et l’autre furent acquittés. Le 15 novembre, Henri Guilbeaux fut arrêté (alors qu’il s’était soigneusement abstenu de toute activité publique pendant la grève). Incarcéré par ordre du Conseil fédéral, expulsé de Suisse le 16 janvier 1919, Guilbeaux, qui avait pris la nationalité soviétique, partit pour Moscou. Hélène et Israël Horowitz, collaborateurs russes de La Nouvelle Internationale, furent expulsés en même temps que le Français. Symboliquement, la grève générale se concluait par l’expulsion de militants internationalistes étrangers : la guerre était finie et la grande frayeur de la bourgeoisie suisse surmontée, du moins en apparence : le choc de la Grève Générale fut tel qu’elle en devint un véritable mythe, à usage d’épouvantail, pendant le quart de siècle qui suivit..

La fin de la grève fut saluée par la presse " bourgeoise " romande avec un soulagement qui confinait au triomphalisme : c'était la " capitulation " du Comité d’Olten que l’on fêtait, quelques jours après celle (il ne s’agissait pourtant que d’un armistice) de l’Allemagne, et c’était de la mise en échec d’une présumée tentative révolutionnaire dont on tirait gloire. Le Journal de Genève tire sa " morale " de l’événement :

Journal de Genève du 15 novembre 1918

Cette même presse invitait le gouvernement fédéral à expulser de Suisse les étrangers qui auraient pu participer à la grève. Mais cette grève était bien suisse, tant dans ses motivations que par ses acteurs, et il fallut bien se rendre à cette évidence. Le Journal de Genève, encore, s’astreignit à l’analyse des revendications du Comité d’Olten (après avoir proclamé qu’elles n’étaient d’aucune importance, puisque les " bolchéviks " étaient les seuls acteurs décisifs du mouvement), et finit même par en appuyer une : le scrutin proportionnel (auquel les libéraux avaient, il est vrai, quelque intérêt). Mais sur tous les autres points, et en particulier sur la réduction de la durée du travail, le quotidien patronal adopta la position traditionnelle de la droite libérale : " moins d’Etat ", sinon pas d’Etat du tout, dans les domaines économiques et sociaux, " plus d’Etat " (le plus d’Etat possible) pour ce qui concerne la police et l’armée ; pas d’intervention étatique dans un domaine qui doit ne faire l’objet que de solutions privées, mais la garantie absolue de l’intervention de l’Etat pour mater les mouvements de contestation de l’ordre social.

L’ultime polémique provoquée par la grève fut liée... à la grippe. La presse bourgeoise accusa en effet les grévistes d’être responsables de la mort de soldats mobilisés pour contrer la grève, et ayant succombé à l’épidémie de " grippe espagnole " (pourtant antérieure à la grève, et dont les victimes étaient en considérable diminution au moment du conflit). Ces morts étaient d’ailleurs en grande partie le résultat d’un état sanitaire très détérioré de la population " pauvre ", sous-alimentée et victime, à Genève notamment, d’une pénurie de lait.

Les premiers moment de dépression passés, la grève fut évaluée par les organisations ouvrières avec prudence et sans apparat idéologique. En décembre 1918, Léon Nicole présente à l’Association du personnel fédéral de Genève, qu’il préside, un rapport politique d’un ton " très modéré " (Cerutti, op.cit., p. 202), qui tranche encore avec la vigueur du ton par lequel le même Nicole s’illustrera par la suite. Pour lui, l’issue de la grève a été doublement heureuse : les organisations ouvrières ont montré leur capacité de lancer et de contrôler un tel mouvement, de faire cesser le travail puis de le faire reprendre, et de faire conserver aux grévistes un comportement " digne et réfléchi ", le conflit lui-même n’ayant fait ni vainqueur, ni vaincu. Et de conclure :

Cité par Mauro Cerutti, Le mouvement ouvrier genevois... op.cit. p. 202

On est loin, avec cet éloge de la démocratie sociale et du bulletin de vote (qui sera effectivement l’arme essentielle du " révolutionnaire " Nicole dans les années trente), d’un projet révolutionnaire. L’évaluation politique de la grève par les socialistes de gauche de Genève ne fut pourtant pas sensiblement différente, sous la plume de Charles Hubacher : le mouvement fut un succès parce qu’il fut unitaire, et son insuccès apparent n’est que celui du cahier de revendication du Comité d’Olten -ce qui, pour le rédacteur de La Nouvelle Internationale, compte pour peu. Jamais solidarité plus effective ne s’est produite entre les travailleurs de Suisse : ce test de combativité apparaît donc comme positif, même si Hubacher voit dans la grève, avec raison, un mouvement de protestation bien plus qu’un mouvement révolutionnaire, et attribue, toujours avec raison, au cahier de revendication du Comité d’Olten un caractère réformiste tel que même s’il avait été tout entier satisfait, cela n’aurait " rien enlevé, ou pas grand chose, à l’autorité de la bourgeoisie suisse ". Et le porte-parole de la gauche internationaliste genevoise d’accepter les justifications données par le Comité d’Olten à l’appui de son ordre de reprise du travail (éviter la guerre civile), quant on aurait pu croire que cette même gauche internationaliste fût, début novembre, tentée par un " octobre " helvétique.

Le caractère réformiste du mouvement est également souligné, sur le mode évidemment de la critique, par les anarchistes du Réveil qui constatent la déception des grévistes au moment de la reprise du travail, mais considèrent cependant que le " résultat moral " de la grève est positif. Le Réveil n’en attaque pas moins durement les socialistes, les directions syndicales et le Comité d’Olten, accusés de " manquer de psychologie " à l’égard des Romands, et de s’être eux-mêmes condamnés à l’échec en fonctionnant de manière " centraliste ".

Dans l’ensemble, dont, les organisations et les journaux du mouvement ouvrier genevois dressent un bilan nuancé du mouvement -un bilan exempt de triomphalisme (il eût été peu de mise) autant que de désespoir (il eût été excessif). Léon Nicole et Charles Hubacher constatent que la grève e renforcé la solidarité et l’unité ouvrières, Le Réveil attribuant son échec final à la manière dont elle a été décidée et " gérée ". D’entre les aspects positifs du mouvement de novembre 1918, il faut en outre relever celui-ci : l’unité forgée pour mener la grève permettra, à terme, la réunification du PS et son essor. Deux semaines après les " troubles " de novembre, le PSG de Hubacher et le POS de Sigg appuient en commun la candidature d’Emile Nicolet au Conseil national -une candidature que soutient également la Ligue de Léon Nicole. Nicolet échoue (l’élection se fait encore au scrutin majoritaire, et la gauche est minoritaire), mais l’électorat socialiste est réunifié, l’alliance avec les radicaux jetée aux oubliettes et le mouvement syndical prêt à appuyer électoralement le mouvement politique. En juillet 1919, le PSG et le POS, après intervention de la direction du PSS (notamment de Graber et de Reinhard) fusionnent et Nicolet est élu président du " nouveau " Parti socialiste genevois, né des retrouvailles de ses deux composantes " de " droite " et " de gauche ", ou plutôt " patriotique " et " internationaliste "). L’automne suivant, le PSG fera élire, le scrutin proportionnel aidant, Emile Nicolet et Léon Nicole au Conseil national, avec l’appui de la Ligue du personnel à traitement fixe, désormais " émancipée " de tout apolitisme, puis remporte une victoire éclatante lors des élections cantonales (le groupe socialiste passe d’un coup de 11 à 27 députés). " Une nouvelle page de l’histoire du mouvement ouvrier genevois s’ouvrait ", comme le constate Mauro Cerutti (op.cit. p. 204) ; elle ne sera pas moins tumultueuse que celle qui venait d’être tournée, comportera aussi sa part de scissions et de réunifications, et vivra aussi les conflits intérieurs nés des conflits internationaux...

1914, 1918 : le 3 août, le groupe socialiste des Chambres fédérales avait entériné la version helvétique de l’Union Sacrée ; le 11 novembre 1918, il soutient la Grève Générale... le vote de 1914 était-il un accident, après le lyrisme pacifiste du congrès de Bâle et avant la rupture zimmerwaldienne ? L’histoire du socialisme suisse avant la Grande Guerre fait en tous cas apparaître deux mouvements contradictoires : un mouvement de radicalisation, sous la pression de luttes ouvrières de plus en plus dures et d’une Internationale proclamant son refus de tout soutien socialiste aux guerres nationales, et un mouvement d’intégration au jeu politique national, que la fusion avec le Grütli était certainement de nature à favoriser -d’autant que la " diffusion " du parti à l’échelle nationale avait pour conséquence son entrée dans les institutions politiques à tous les niveaux (sauf encore celui du gouvernement central), avec à la clef des responsabilités croissantes dans la gestion politique de " ce qui est ", contradictoirement à la proclamation de " ce qui devrait être ". Cette implication du PS (et des syndicats) dans les institutions publiques le conduire logiquement, sinon " naturellement ", à développer des pratiques nettement plus réformistes que les discours tenus pour les justifier. En 1897, le premier Conseiller d’Etat socialiste avait été élu à Genève (avec l’appui des radicaux), et le second à Bâle, en 1902. En même temps, une aile révolutionnaire est constamment présente au sein du parti et à ses marges, désavouant les élus socialistes pour " opportunisme " et soutenant les mouvements populaires lors même qu’ils s’affrontent aux pouvoir auxquels des socialistes participent -ou aspirent à participer.

Le syndicalisme révolutionnaire, inspiré de celui de la CGT française d’alors, dénonce le pouvoir des " bonzes " syndicaux et les pratiques du parti socialiste ; des groupes anarchistes se créent et se maintiennent aux franges des organisations hégémoniques du mouvement ouvrier, des immigrés révolutionnaires proches du mouvement local lui insufflent une culture politique faite de révolte et d’ " insurrectionnalisme " romantique. Les socialistes suisses communient à la Grand-messe de Bâle en 1912, mais se retrouvent deux ans plus tard, comme la plupart de leurs camarades européens, engagés dans le soutien à une politique de " défense nationale " que les textes fondateurs du mouvement et les décisions de ses congrès internationaux condamnaient ; l’année suivante, c’est Zimmerwald, puis Kienthal. Et en 1918, la Grève Générale... Il y a donc contradictions, aux limites de la rupture, non entre la " base " et le " sommet " du mouvement (il y a une base " patriote " et une base internationaliste, un " sommet " de droite et un " sommet " de gauche...), mais entre les différents niveaux d’insertion du parti, ainsi qu’entre ses discours et ses pratiques. Un programme " marxiste " s’accompagne d’une pratique " bernsteinienne ", le parti dans la société n’est pas le parti au parlement. En août 1914 comme en novembre 1918, cette contradiction se résoudra, on ne peut plus dialectiquement, par la disparition apparente de l’un de ses termes (le terme " révolutionnaire " en août 1914, le terme " droitier " en novembre 1918). Disparition apparente, puisque l’on sait bien que ni la droite social-démocrate, ni la gauche socialiste ne disparurent, lors même qu’elles parurent un temps succomber. Entre ces deux crises, celle de 1914 et celle de 1918, le débat et parfois l’affrontement entre les deux ailes, les deux cultures politiques du mouvement ouvrier suisse, sera constant, dès lors que son aile gauche (" pacifistes " et " révolutionnaires " mêlés jusqu’à Kienthal) aura surmonté le choc des premiers mois de la Grande Guerre :

Marc Vuilleumier, La grève générale de 1918 en Suisse, op.cit. p. 55

Le socialisme suisse, comme les autres socialismes européens, est donc en crise. Et notamment en crise de référence. Le modèle social-démocrate allemand s’est effondré en août 1914, en même temps que, pour les Romands, la référence socialiste française. Le mouvement ouvrier suisse est poussé par la déliquescence du mouvement international à s’ " inventer une politique étrangère ", comme il est, par la situation suisse, incité à employer des moyens de lutte auxquels il n’est guère accoutumé. Sa politique étrangère, c’est-à-dire sa conception propre de la solidarité internationale, le mouvement suisse (bon gré, mal gré) l’inventera à Zimmerwald et à Kienthal ; le recours à des moyens de lutte " radicaux ", il le manifestera en novembre 1918. Et dans les deux cas, un homme comme Robert Grimm jouera un rôle déterminant, et avec lui moins l’aile gauche qu’un nouveau " centre " socialiste suisse.

Robert Grimm est donc exemplaire de cette " invention " du socialisme suisse entre 1914 et 1918, en ce qu’il tente de conjuguer les traditions nationales à l’ " impératif présent ", c’est-à-dire au bouleversement de l’Europe, de guerres en révolutions. Tentative qui n’alla ni sans heurts, ni sans improvisations. Zimmerwald ? Grimm l’impose à la direction du PSS... La grève générale ? Le Comité d’Olten la proclame en catastrophe pour éviter d’être débordé par une partie de sa " base ", et sans pouvoir réellement en contrôler les effets... La lutte contre le militarisme ? Le PSS s’était lui-même privé des moyens de la conduire efficacement en renonçant à toute action antimilitariste au sein de l’armée : la Ligue des Soldats, créée en 1917 par Walter Bringolf, se plaçait " sur le terrain de la défense nationale et se bornait à défendre les droits démocratiques élémentaires et les revendications matérielles des soldats " (Marc Vuilleumier, La grève générale de 1918..., op.cit. p. 57). On est très loin des Soviets de soldats dénoncés par la presse de droite.

De plus, le PSS n’est pas à l’image de Grimm. L’exécutif municipal de Berne, à majorité socialiste et dont Grimm lui-même était membre, intima l’ordre, lors de la grève générale, aux employés de la fonction publique municipale de continuer à travailler, menaces de sanctions contre les récalcitrants à l’appui ; deux des signataires de cet appel à briser la grève (Gustav Müller, Conseiller national, et Oskar Schneeberger, dirigeant de l’USS, avaient auparavant signé également l’appel à la grève elle-même, lancé par le Comité d’Olten... La double appartenance, pour ne pas écrire la double allégeance, des socialistes aux pouvoirs dans lesquels ils siègent et au mouvement dont ils font partie, ne cessera de poser problème. En novembre 1918, ce problème confine à sa propre caricature. Si forte que soit, pour des milliers de militants, la référence symbolique à la révolution russe, la démocratie des Conseils n’est pas à l’ordre du jour du mouvement ouvrier suisse de 1918.

Il n’y a donc pas eu " capitulation " du Comité d’Olten devant la bourgeoisie, et moins encore " trahison " de l’espérance révolutionnaire : d’espérance révolutionnaire il n’y avait guère, et la défaite de la grève ne fut que la conséquence logique de l’absence de conditions pour sa victoire -et la tautologie n’est qu’apparente : nombre de militants de la gauche socialiste et syndicale, et à leur suite nombre d’historiographes de l’événement, ont pu croire (ou se sont convaincus) que la révolution était possible en Suisse en 1918. Il n’en était rien : si imparfait, incomplet, injuste et oligarchique qu’il restât, le système démocratique " bourgeois " absorba la secousse, quitte à se réformer lui-même par la suite. La misère était réelle pour des centaines de milliers de travailleurs, mais elle ne se traduisit pas en volonté de bouleversement, et moins encore en capacité de bouleverser. La guerre, enfin, était aux portes, mais comme la révolution : aux portes, seulement, et encore : derrière...

Les conditions d’une rupture révolutionnaire n’étaient donc que fort partiellement réunies, et la capacité d’en profiter plus improbable encore. Les forces " révolutionnaires " au sein du PSS et de l’USS étaient dispersées, minoritaires, inefficaces, et celles qui subsistaient hors de ces organisations restaient marginales. Au sein du mouvement ouvrier suisse, l’échec de la grève générale fut d’abord celui de la gauche révolutionnaire -et, a contrario, la victoire paradoxale du " centre " dont Robert Grimm était le représentant et qui déterminera jusque dans les années trente la ligne politique du mouvement.

Provoqué par une manifestation (interdite) de soutien à la révolution russe, marqué dans tout son déroulement par l’ " ambiance internationale " des révolutions au centre et à l’est de l’Europe, le mouvement de 1918 s’achève donc, fort helvétiquement, par l’affirmation du droit du PSS et de l’USS à participer désormais à la gestion du pays : " à l’avenir, (il sera) encore moins possible (à la bourgeoisie) de gouverner le pays contre la volonté des ouvriers que par le passé " se convainc le Comité d’Olten (Les grèves de novembre 1918 en Suisse op.cit. o, 123). Nul doute que cette conviction n’était pas du goût de la gauche révolutionnaire : nombre de travailleurs furent, reconnaît le Comité, " d’abord incrédules lorsqu’ils eurent connaissance de la proclamation donnant l’ordre de cesser la grève ", et ils donnèrent ensuite " libre cours à leur mécontentement et à leur irritation ". A la réelle secousse provoquée dans tout le pays par le développement du plus important mouvement de grève qu’il connue jamais, succédait, à la gauche de la gauche, une brutale perte de confiance et des dirigeants que les années de guerre avaient fait prendre pour ce qu’ils n’étaient pas, et n’entendaient sans doute pas être : des révolutionnaires. Là aussi, le " localisme " joue, et ils ne furent pas rares ceux qui jugèrent de la totalité du mouvement d’après ce qu’ils en connurent dans leur seule ville. Or si dans les grandes villes ouvrières du Nord-est de la Suisse, et dans une moindre mesure à Genève, la grève avait été assez largement suivie, il n’en avait pas été ainsi partout. En Romandie, Genève et Lausanne exceptées, la grève ne fut que très minoritairement suivie (quand encore elle le fut), et les grévistes partout accusés d’être à la solde d’agents allemands.

Le Comité d’Olten n’en fait pas moins preuve d’un optimisme (de commande) excessif lorsqu’il proclame que non seulement l’ " esprit de lutte " n’a pas souffert de l’interruption de la grève, mais qu’il s’est développé avec elle et que " les travailleurs sont sortis de cette grève grandiose avec la conscience de leur force " (Les grèves de novembre 1918 en Suisse, op.cit. p.20). Sans doute la secousse provoquée a-t-elle fait naître l’espoir de reprendre la lutte et d’aller, cette fois, " jusqu’au bout " (mais au juste, quel est le bout ? la révolution ? la prise du pouvoir ? l’abolition du capitalisme ? ou la perfection de la démocratie ?) ; mais en même temps, la décision du Comité d’Olten de se plier à l’ultimatum du Conseil fédéral, fût-ce pour éviter un massacre, a pour effet de nourrir à la fois l’opposition interne aux directions politiques et syndicales et la certitude qu’il ne sera pas possible de provoquer une rupture révolutionnaire en Suisse sans se lier de manière plus directe et plus décisive au mouvement révolutionnaire internationaliste (que l’Internationale Socialiste, même rénovée, à supposer que l’on considérât encore qu’elle pût l’être, ne représentait plus aux yeux des militants de la gauche révolutionnaire). Paradoxalement, la conclusion " helvétique " du mouvement de 1918 va conforter les certitudes internationalistes de l’aile la plus combative du mouvement ouvrier, en particulier au sein du PSS. Certitudes dont il convient d’ajouter qu’elles ne se nourrissaient guère -et ne se nourriront pas plus pendant les trente années qui suivirent- que des exemples européens et soviétiques : il faudra les secousses de la décolonisation et des mouvements de révolte dans le " tiers-monde " dès la fin des années quarante pour que naisse, lentement, une conscience solidaire " tiers-mondiste " aux marges des grandes organisations de la gauche suisse.

Le 13 novembre, avant même que la grève n’ait réellement cessé, le Comité d’Olten se préoccupe de l’ " après " : il demande à toutes les organisations locales et nationales ayant participé au mouvement de lui faire rapport sur son développement et son étendue, sur les représailles qu’il a provoqué et les lock-out qui lui ont répondu. Un congrès ouvrier est annoncé afin de tirer les leçons du mouvement et de préciser les stratégies nouvelles qui, sur les mêmes objectifs de " réformisme radical " que ceux qu’exprimait le Comité, devront désormais le relaxer. Le Comité affirme,. en préalable à ce congrès, la nécessité de l’union et de la solidarité entre toutes les organisations et tous les courants du mouvement ouvrier. Un tel appel s’impose, en effet : les débats au sein de la gauche et de ses organisations, les divergences et jusqu’aux moins conciliables des contradictions, vont très rapidement s’approfondir et s’aggraver, jusqu’aux scissions qui marqueront toute l’entre-deux-guerres et la Guerre Mondiale. Le Comité d’Olten exprime ainsi les nécessités de l’heure :

Les grèves de novembre 1918 en Suisse, rapport du Comité d’Olten, op.cit. p. 23

*Par exemple : la réduction de la durée du travail, l’élection à la proportionnelle, l’Assurance vieillesse et invalidité...

Dans son " testament ", le Comité d’Olten affirme donc la volonté d’un réformisme radical, appuyé sur un mouvement combatif, mais ne remettant au fond pas en cause la nature du système politique et économique (la démocratie semi-directe et représentative, la propriété privée des moyens de production) que ses programmes lui enjoignent d’abattre. Le socialisme ? Bien sûr (ou pourquoi pas ?), mais à long terme, et par l’accumulation patiente de réformes qui, s’additionnant quantitativement, finiront par provoquer le saut qualitatif d’une société à l’autre.

Finalement, la " bourgeoisie " est au moins aussi " coupable " du déclenchement de la grève que ceux qui en prirent, formellement, la responsabilité. Le conflit de novembre 1918 est autant, sinon plus, l’œuvre de Wille que de Grimm. Envenimé par la presse, dramatisé par la formation de " gardes civiques " et autres milices " patriotiques " (patronales et de droite), le moment de confrontation est d’abord celui de l’affirmation de la montée en puissance du mouvement ouvrier et de ses deux grandes organisations hégémoniques, même si ces organisations furent en fait " débordées " par leurs bases de gauche et " contournées " par Grimm et le Comité d’Olten. C’est cette montée en puissance, plus que les revendications exprimées par le mouvement, qui suscita la riposte à maints égards provocatrice du pouvoir et de ses tendances les plus réactionnaires.

La grève générale fait enfin apparaître avec netteté les limites de la sensibilité du mouvement ouvrier suisse aux " événements internationaux ". sensibilité que l’engagement zimmerwaldien avait sans doute poussé à surestimer, et qui est à la fois relative et réactive : relative, parce qu’elle est le fait d’une " minorité " dans la base (voire au sommet) des organisations hégémoniques du mouvement, le PSS et l’USS ; cette minorité fut assez agissante et assez habile pour que l’on crût agonisant le " patriotisme " du Grütliverein et surmontée l’insularité de ses conceptions et de sa vision du monde... elles resurgissent pourtant en 1918, aussi vivaces qu’en 1914. Mais cette sensibilité est aussi réactive, dans la mesure où les grands mouvements révolutionnaires extérieurs provoquent en Suisse, au sein de la majorité des syndiqués, de l’aile droite du parti et, au-delà, de la classe ouvrière inorganisée, une réaction de rejet confinant à la frilosité et qui s’exprime bien plus par le " pas de ça chez nous ! " que par la recherche d’une voie spécifique à la suisse de passage pacifique au socialisme.

Cela étant, la grève générale est bien, comme le relève Marc Vuilleumier, l’événement " le plus important de l’histoire suisse depuis la guerre du Sonderbund " :

Marc Vuilleumier, in Le Courrier (Genève), 11 avril 1987

De la période de la Grande Guerre, de Zimmerwald à la Grève Générale, accède aux responsabilités une nouvelle génération de dirigeants, de militants et de cadres politiques et syndicaux, à la fois plus " radicaux " dans leurs choix nationaux que leurs prédécesseurs, et plus sensibles que leurs contemporains aux principes de l’internationalisme et de la solidarité. C’est l’émergence d’un " centre " (Grimm, Ilg) et d’une " gauche " (Platten, Nicole) qui vont faire l’histoire du mouvement ouvrier suisse pendant plusieurs décennies, en s’affrontant autant qu’en affrontant la droite. Le mouvement socialiste sort régénéré de ces quatre années de luttes intérieures. La Grande Guerre et la Grande Grève l’ont poussé, l’une à un engagement internationaliste auquel il n’était guère accoutumé, l’autre à un engagement social qui en fait l’un des acteurs déterminants de la vie politique nationale, quelles que furent les amertumes provoquées par l’échec -dans l’immédiat- des tentatives pacifistes d’une part, de la grève d’autre part. Si la naissance formelle du PSS peut être datée des " Noces de Soleure " de 1901, sa naissance comme force politique au plein sens du terme -comme force sans laquelle, ou contre laquelle, rien de décisif ne peut se faire dans ce pays- c’est de la période de 1912-1918 qu’on peut la dater. Les groupes socialistes du XIXème siècle purent être parfois plus " radicaux " dans leurs propositions et leur langage, plus " révolutionnaires " dans leurs références symboliques et leurs espérances : ils n’avaient pas les moyens de leurs intentions de rupture. Leur espérance était un rite ; elle deviendra un projet raisonné, plus prudent et plus rationnel. Le parti et les syndicats, dès la fin de la guerre, peuvent se considérer comme détenteurs des moyens de leur projet, s’il leur manque l’expérience (et la volonté) de la Révolution majuscule. D’où, précisément, l’accusation d’avoir trahi en mettant fin à la grève générale : " Vous deviez provoquer le Grand Chambardement et vous en avez eu peur ! ". D’où aussi l’accusation d’avoir été bien moins internationalistes dans les faits que dans les discours. Mais les discours n’étaient-ils pas, consciemment, située sur un plan autre que celui des faits ?

Régénéré, le mouvement ouvrier sort aussi, paradoxalement, renforcé de ses tentatives pacifistes-internationalistes et de la grève, alors que les unes et l’autre furent, pragmatiquement, des échecs. En une année, le Parti socialiste genevois triplera le nombre de ses membres (350 en 1918, 1200 en 1919, soit autant qu’aujourd’hui, 80 ans plus tard...). Lors de l’élection (à la proportionnelle, pour la première fois) du Conseil national, les socialistes passent de 19 à 41 représentants d’un coup, et des hommes nouveaux (comme Léon Nicole, entre autres) accèdent à la tribune parlementaire fédérale. En même temps, ce qui subsistait de liens avec le parti radical est rompu : les socialistes se présentent désormais seuls face à l’électorat. Les années qui vont suivre seront pourtant des années de division, de scissions, de débats internes dramatiques, d’affrontements politiques furieux à gauche, entre socialistes et communistes. La raison de cette impossibilité dans laquelle se trouvera le mouvement socialiste suisse de capitaliser complètement sa nouvelle force est internationale : la révolution d’Octobre a provoqué non pas la " reconstruction de l’Internationale ", comme le voulait la direction du PSS, mais la construction d’une Internationale nouvelle, comme le voulait Lénine. Dans les milieux " internationalistes ", l’exemple de la révolution russe, on l’a vu, suscite l’enthousiasme. Même ceux qui, plus tard, seront à la pointe du combat anti-stalinien saluent avec lyrisme l’avènement de la Russie nouvelle ; ainsi, Paul Golay, en 1918 :

Et Golay de poursuivre, sur le même ton prédicateur :

Paul Golay, Terre de Justice, op.cit.biblio p. 173

Devant l’Assemblée des délégués du PS genevois, Pillonnel, au nom du Comité central, déclare :

(Archives du PSG)

Le parti cantonal qui salue en ces termes, en 1918, la révolution russe, est encore mal remis de la scission " patriotique " de Sigg. Le PSG s’appuie sur un électorat à peine plus large que l’effectif de ses membres : 500 électeurs, en tout et pour tout. Mais en un an, tout change : les deux tendances adversaires du parti se sont réunifiées, et Georges Hoffmann peut déclarer que " les événements poussants ont fait du PSG un noyau avec lequel la bourgeoisie doit compter" " Les " événements poussants " ? La révolution russe, les révolutions allemande, autrichienne, hongroise, toutes saluées dans la future ville de la Société des Nations par les applaudissements d’une gauche très " cosmopolite " et dont le " noyau indigène " est, par la force des choses et des temps, particulièrement sensible au vent de l'extérieur. Mais l' " événement poussant ", c’est aussi la Grève Générale. Le parti, dès lors, se sent investi d’une mission :

Georges Hoffmann, Rapport à l’Assemblée des délégués du Parti socialiste genevois, 1919 (Archives du PSG)

Le chemin, pourtant, n’apparaît guère plus clairement aux " guides " qu’à ceux qu’ils veulent guider. Ces partisans de la Troisième Internationale se réfèrent encore au mouvement de Zimmerwald, brocardé et condamné par Lénine dès la conférence bernoise terminée. Ces " révolutionnaires ", ironise Illitch, prétendent conjuguer une action pacifique au refus de tout compromis avec la bourgeoisie... C’est exactement la position du PSG en 1919  

Georges Hoffmann, op.cit.

Il y a quelque distance entre l’intention et la réalité : ce mouvement " révolutionnaire " ne repose que sur quelques centaines de militants enthousiasmés par l’ " exemple russe ", mais dont l’audience est limitée à quelques centres urbains. Il repose de plus, théoriquement, sur un malentendu : le prolétariat genevois, si combatif qu’il ait été lors de la grève de 1918, n’est pas -tant s’en faut- gagné à un projet révolutionnaire qu’il ne s’agirait plus que d’organiser. La grève générale fait écran : la volonté révolutionnaire des plus "radicaux d’entre les militants socialistes et syndicalistes, si elle trouve facilement écho dans les congrès, est loin d’avoir les moyens de ses ambitions. Fortement engagés dans l’action politique et syndicale, les militants de la gauche révolutionnaire sont plus actifs que nombreux. Ils donnent l’impression (comme les " gauchistes " des années ’70) d’une force qu’ils n’ont pas, jusqu’à s’illusionner eux-mêmes. L’échec des espoirs insurrectionnels mis en la grève générale le démontre : la classe ouvrière suisse n’est ni prête, ni même partisane, de la rupture révolutionnaire. Sans doute les bruits de l’histoire sont-ils ceux des révolutions, et la classe ouvrière suisse n’y est-elle pas insensible, mais en tirer la conclusion aventureuse d’un engagement massif dans la solidarité avec les révolutions " étrangères " tient de l’illusion lyrique. Si l’internationalisme a progressé, c’est surtout parmi les cadres du mouvement. La base (les syndiqués non-militants, les électeurs non adhérents) est bien moins réceptive à l’internationalisme que le " sommer " et, surtout, que l’ " appareil " : ces centaines de cadres des partis cantonaux, des unions ouvrières locales, des sections de gauche du parti ou des syndicats. D’une certaine manière, d’ailleurs, cette dichotomie perdurera jusqu’à nos jours : la solidarité internationale, la réceptivité au monde, sont affaires de militants et de responsables, non souci collectif des membres et des électeurs, de la " base " du PSS et de l’USS. La décennie qui suivit la fin de la guerre donnera moult occasions de vérifier cette différence de perception du monde, cette " inégalité " de l’internationalisme et de la solidarité internationales entre les " strates " du mouvement ouvrier et de ses organisations.