Manifeste de la Commission Socialiste de Solidarité Internationale

Changer de millénaire ? Rien à foutre :

C'est de monde que nous voulons changer !





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Mise à jour : 24 decembre 2002
©Pascal Holenweg, Geneve, 2002

RISORGIMENTO, Manifeste de la Commission Socialiste de Solidarité Internationale,(Genève, septembre 1997, suivi de son palimpseste : AGGIORNAMENTO (Champ-Dollon, octobre-novembre 1999)

Globalisation, mondialisation, internationalisation : Thèses pour un programme politique. Contribution au débat sur la globalisation. (Propositions des Femmes Socialistes Suisses au Congrès du PSS (24-25 octobre 1998) en alternative au projet du Comité central


De " la gauche " au " mouvement social "

VIVE LA COMMUNE : Fragments d'un programme socialiste municipal


USA, 11 SEPTEMBRE 2001 : "NI RIRE NI PLEURER, MAIS COMPRENDRE"


RISORGIMENTO

Manifeste de la Commission Socialiste de Solidarité Internationale

(Genève, septembre 1997)

Suivi de son palimpseste :

AGGIORNAMENTO

(Champ-Dollon, octobre-novembre 1999)



La Sinistra in Europa non è da rinnovare, o da ricostruire, o da ripensare, o da ricomporre, ma da inventare. Radicalmente e dacapo.
(Paolo Flores d'Arcais)

S'il fallait en un mot qualifier l'état de la gauche politique en Europe, et plus précisément encore l'état de ses partis politiques, nous userions sans doute du mot de "débilité" -en son sens premier, qui est celui d'une faiblesse maladive. Certes, cette débilité des partis de gauche ne les frappe pas eux seuls : en vérité, depuis la Guerre Mondiale, les partis politiques ne sont plus nulle part dans notre monde (celui du "centre", celui qui se qualifie lui-même de "développé") les lieux de l'inventivité sociale, et tout au plus psuvent ils encore être les réceptacles de la créativité sociale telle qu'elle s'exprime ailleurs. Cette dernière ambition est, pour l'heure, la plus haute que nous puissions avoir pour les partis politiques de la gauche européenne.

Reste que le maximum du possible ici et maintenant n'atteint pas le minimum du souhaitable, ni même le médian du nécessaire.

Nous serons sans doute nombreux à tomber d'accord sur le constat de l'inacceptabilité, et pour des millions d'habitants de notre semi-continent, de l'invivabilité, du monde tel qu'il est, de la société telle qu'elle est, des règles du jeu social telles qu'elles nous sont imposées. Nous savons que la "gauche" institutionnelle (de la social-démocratie au "communisme", des partis politiques aux syndicats) a pris sa part de la constitution de ce monde, de la construction de cette société et de la définition de ces règles. Nous conviendrons enfin que nous ne sommes pas sortis du capitalisme, et que notre problème est toujours celui que se posèrent les fondateurs du mouvement ouvrier international : celui du dépassement du capitalisme. Mais nous ne nous trouvons plus dans la situation ni dans le rôle de ces grands anciens. Si le problème est toujours celui du capitalisme, et si nous persistons à penser sa solution par le socialisme, nous devons aussi admettre que la gauche telle qu'elle est fait désormais partie du problème, non plus de la solution.

Il nous faut par conséquent faire ressurgir une gauche qui, pour être porteuse d'une réponse socialiste au problème du capitalisme, soit aussi radicalement socialiste que radicalement anticapitaliste. Or nous savons que ces deux radicalités ne se confondent pas forcément. Il importe donc de préciser les conditions de leur conjugaison, conditions sans lesquelles le projet socialiste se dissolverait dans la quotidienneté des pratiques institutionnelles, en même temps que l'anticapitalisme dans la démagogie des populismes réactionnaires.


Note : Nous userons du mot de "gauche" comme d'un synonime de "mouvement socialiste" au sens le plus large du terme, de la social-démocratie au socialisme libertaire, la question de la propriété étant finalement celle sur laquelle se joue le clivage entre ce mouvement et ses adversaires : est socialiste toute organisation pour qui la propriété collective prime sur la propriété privée. Tout le reste est accessoire, et plus accessoires encore que tout, les références au "progrès" et à la "modernité".

1

Un spectre hante la gauche européenne : celui de son impotence.

Pour conjurer ce spectre, les intellectuels organiques de cette gauche, et de chacune de ses composantes nationales, scandent depuis une dizaine d'années les mots d'ordre de la rénovation, du "big bang" ou de l'"aggiornamento". Ces mots d'ordre ont un présupposé commun : il y a encore quelque chose à faire avec la gauche dans l'état où l'histoire nous la laisse. Ce présupposé, nous le récusons. Il y a certes "quelque chose à faire avec la gauche", mais à la condition qu'elle soit autre que ce qu'elle est devenue.

2

La réforme ou la recomposition de la gauche telle qu'elle est, c'est-à-dire telle que nous en héritons, est à la fois hors délai et hors sujet. Hors délai parce qu'il est trop tard, et que le double fardeau de l'impotence social-démocrate et de la nuisance stalinienne n'est pas à alléger, mais à abandonner. Et hors sujet, parce que les bases théoriques, la culture politique, les thèmes privilégiés et les méthodes d'action traditionnelles de la gauche ne répondent plus à rien de ce qui doit désormais nous requérir et dont, paradoxalement, nous pouvons trouver prémices aux origines du mouvement dont nous disons participer et dont nous constatons la sénéscence. En fait, la gauche socialiste n'a pas besoin d'un "aggiornamento", mais d'un "risorgimento", d'une résurgence de ses ambitions fondatrices et de sa radicalité première.

3

Nous en sommes à un moment de l'évolution de la social-démocratie (mais cela vaut en grande partie pour ce qu'il reste du communisme) où sa capacité d'action et sa compétence politiques ne sont plus que celles de pouvoir (parfois) gagner des élections, mais sans plus savoir ni pourquoi, ni que faire d'une éventuelle victoire électorale, qui marquerait une différence fondamentale d'avec la droite démocratique (dans le cas de la social-démocratie) ou la droite populiste (dans le cas du néo-communisme).

4

Est-elle électoralement victorieuse -et encore : à la condition préalable d'avoir été rejetée dans l'opposition lors d'une élection précédente- que la social-démocratie ne sait donc que faire du pouvoir politique qui lui échoit sinon s'y lover comme un renard dans son terrier, en renonçant à s'en servir pour changer les règles du jeu social et les codes de l'ordre du monde. Le socialisme démocratique a sans doute trop bien intégré les normes et les références libérales (le marché, les "grands équilibres" et les "lois de l'économie") pour pouvoir s'en extirper. Comment en effet être une alternative à ce que l'on a accepté ?

5

Il y a cependant la possibilité d'une gauche résurgente dans cette gauche moribonde -et moribonde de s'être abandonnée à l'air libéral du temps. Cette gauche résurgente est dispersée, dans et hors les organisations traditionnelles, mais ni à leur tête lorsqu'elle en est, ni en quête d'organisation nouvelle à créer lorsqu'elle n'en est pas. Si le déclin de la gauche traditionnelle est irréversible (du moins en tant que gauche : elle peut toujours en effet convoiter le "centre mou" auquel la social-démocratie ressemble de plus en plus, ou le populisme protestataire sur quoi repose la survie des partis communistes non "social-démocratisés"), la résurgence de la gauche est possible en usant des quelques points d'appui que peuvent encore offrir, notamment, partis socialistes et syndicats. Il s'agit alors non d'en prendre le contrôle, mais de les subvertir -de transformer ces organisations en autre chose que ce qu'elle sont en état d'imaginer, ce qui il est vrai n'impose guère de limites à cette transformation.


La gauche doit aujourd'hui son échec à elle-même. La résignation au chômage, la coupure avec les milieux populaires, des pratiques trop éloignées de nos idéaux, voilà les raisons de notre affaissement.

(Lionel Jospin, en 1993, lors de sa démission de la direction du PS français)

6

Le déclin du socialisme européen s'amorce en un moment même (le début des années '80) de grandes victoires électorales, notamment en France, en Espagne, au Portugal, en Grèce et en Italie. La social-démocratie ayant remporté les batailles qui lui importaient le plus, elle perdait la guerre qu'elle aurait dû mener dans le temps même où elle investissait les palais présidentiels et les ministères. Ce qu'elle gagna en poids institutionnel, elle le perdit en hégémonie culturelle et en légitimité sociale; elle ne tarda guère à mener la même politique que la droite, c'est-à-dire à faire le contraire de ce pourquoi elle avait été élue.

Or ce qui fonde la légitimité d'un mouvement politique est ce qui le distingue de ses concurrents et le sépare de ses adversaires.

Dès lors que cette distinction ne porte plus que sur les détails de politiques aux bases communes, et ne s'exprime plus que par le style et les références des discours tenus pour les justifier, cette légitimité se dissout et se réduit à un clientélisme tôt menacé de dérives purement mafieuses, que manifesta jusqu'à la caricature l'errance craxienne en Italie, et que les ombres du théâtre mitterrandien permirent un temps de cacher -sans l'éviter- en France.

7

Le destin du PS français a de ce point de vue quelque chose d'exemplaire : vainqueur en 1981 sur la promesse rimbaldienne de "changer la vie", défait en 1986 pour n'avoir réussi qu'à changer celle de ses chefs et pour avoir abandonné toute ambition authentiquement réformatrice après 1983. L'échec de la social-démocratie n'est en effet pas en soi celui du réformisme, mais la sanction de sa rétraction dans le conservatisme et le conformisme (fussent-ils parés de "modernisme"). Les socialistes français, italiens, espagnols, n'ont pas été défaits parce qu'ils étaient réformistes, mais -entre autres raisons- parce qu'ils ne l'étaenit même plus...

Dirigé par de hauts fonctionnaires, des aspirants ministres, des ministres en exercice ou d'anciens ministres en attente de le redevenir, le PS français n'était plus après cinq années de pouvoir que l'ombre d'une force politique socialiste, et il fallut toute la bêtise de la droite française conjuguée à toute la malignité mitterrandienne pour permettre aux socialistes français de "revenir aux affaires" (dans tous les sens du terme, d'ailleurs) en 1988. Le parti n'était déjà plus alors que l'arrière-Cour du Monarque, et plutôt celle de Louis XI ou de Napoléon III que celle de Louis XIV. L'adhésion des "socialistes de gouvernement" (dira-t-on quelle contradiction entre ses termes contient l'expression "culture de gouvernement" ?) aux dogmes économiques libéraux a fait le reste en défaisant le socialisme à la française, si le parti lui-même lui a survécu -mais comme la carapace d'un insecte à la mort de son hôte.

8

Le sort du PSOE est assez comparable à celui du PS français, quoi qu'il en soit des spécificités espagnoles. Si son arrivée au pouvoir manifeste la "dernière mort du franquisme" et signifie la page tournée, ses déboires ukltérieurs marquent son entrée dans la normalité politico-marchande et son cortège de clientélismes et de corruptions (si tout est économique et que l'économie est régie par les lois du marché, il est absurde de s'étonner qu'un politicien puisse s'acheter et se vendre, et stupide ou hypocrite de s'en indigner). Il fallut la pesante suspicion de nostalgies franquistes planant sur la droite espagnole pour retarder son retour au pouvoir. Jusqu'alors dans une situation de quasi monopole de la légitimité démocratique, le PSOE a pu développer à l'extrême la tendance à la confusion de ses intérêts, de ceux de sa clientèle et de ceux du pays tout entier.

9

Plus tristement caricatural encore est le cas du PS italien, parti de Pietro Nenni devenu le gang de Bettino Craxi. Si les partis français et espagnol ont pu devenir, à la faveur de leur crue, de quasi-partis-Etat, le parti italien, lui est devenu un parti-famille -mais au sens mafieux du mot "famille". Exaltant une "culture de gouvernement" sans projet, c'est-à-dire sans autre projet que d'être précisément au gouvernement (mais avec la droite, pas avec la gauche), procédant par colonisation des grandes administrations, régies et entreprises publiques, le PSI n'était plus une organisation politique mais un holding, coordonnant un activisme fait de racket, de prébendes et de corruption.

10

Le cas italien est en outre fort intéressant par la place qu'y prend le PCI, devenu PDS : cette transformation d'un PC authentique en un PS non moins authentique, réinterprétant son rôle et son histoire comme ceux d'un parti réformiste, est à la fois un cas unique et un symptôme. Un cas unique en ce sens que l'évolution du PCI-PDS n'a rien à voir avec l'opportunisme de la transformation des anciens PP.CC d'Europe centrale et orientale en partis rhétoriquement sociaux-démocrates, mais n'ayant réellement changé que d'étiquette et de mode de contrôle du pouvoir. Mais symptôme, aussi, de la proximité historique du communisme et de la social-démocratie : on ne passerait pas si facilement du premier à la seconde si de la seconde le premier n'était pas le surgeon. Il ne s'agirait en somme que d'un retour à la "vieille maison", rendu possible par une lourde et lente tendance à la laïcisation du politique et donc à la relativisation des projets et des idéologies.

Reste qu'au bout du compte, le plus puissant des PP.CC d'Occident a pris la place "normale" que convoitait le plus corrompu des PP.SS d'Europe, après que ce dernier se fût effondré. L'implosion de la démocratie chrétienne a fait le reste, en libérant le champ où planter l'Olivier (en même temps, d'ailleurs, que l'espace où faire défiler la Lega au nord et renaître le fascisme au sud). Relégué pendant 50 ans dans l'opposition, le PCI-PDS arrive finalement au pouvoir au prix d'une métamorphose préparée de longue date par l'évolution de la société, et désormais assumée par lui-même, mais au risque du même affadissement qui ailleurs a délité la social-démocratie et l'a coupée des forces de contestation du système politique et de changement des règles du jeu social, laissant du coup en jachère un espace que les populismes fascisants et les nostalgies tribales menaçent d'occuper : "Ceux qui veulent rompre avec le Régime rejoignent la Lega plutôt que le PDS", constate Paolo Flores d'Arcais. C'est dire que s'il venait à la populace l'idée de reprendre une Bastille, il aurait quelque risque que son gouverneur fût "de gauche".

11

La mort (apparente) du "communisme" comme mode de gouvernement n'est d'ailleurs ni la mort du communisme comme espérance, ni la mort du communisme comme mouvement politique : se nourrissant des effets du libéralisme économique, occupant le terrain de la contestation sociale déserté par les sociaux-démocrates, le "néo-communisme" peut trouver ancrage social dans les conséquences mêmes de la défaite du système "soviétique" : l'apparition dans des sociétés qui auparavant s'en étaient préservées (mais au prix exorbitant du travail forcé) du chômage de masse, par exemple. De ce point de vue aussi, la conversion de la social-démocratie aux dogmes économiques libéraux laisse ouvert à qui veut y pénétrer un espace politique considérable, qu'un "populisme de gauche" peut occuper aussi bien qu'un "populisme de droite".

12

La gauche est certes diverse, "plurielle" pour reprendre l'expression de Lionel Jospin, mais pas assez différente de la droite, et lorsqu'elle tente de marquer une différence d'avec son adversaire historique, c'est soit en manquant par trop de conviction pour être convainquante, soit en procédant, comme les communistes "refondateurs" italiens ou leurs homologues français à l'intérieur du PCF, par simplifications et démagogie, sans détenir ni présenter un projet alternatif à la réalité sociale -sauf à considérer le conservatisme comme une alternative à la réaction et le fétichisme des "droits acquis" comme une réponse au néo-libéralisme. Les électeurs des partis de gauche, dont la plupart sont sans doute "de gauche" avant que d'être plus précisément socialistes, communistes ou écologistes, ne lui pardonneront durablement ni l'abandon de ses ambitions alternatives, ni les caricatures populistes qui lui servent parfois de refuge, ni les grands écarts entre les discours et la pratique, les promesses et les réalisations.

13

Le "peuple de gauche" ne s'étonne pas, ni ne se scandalise excessivement, que la droite soit cynique, intéressée, mercantile : il n'en attend rien d'autre. Il n'accepte pas pareil comportement de la gauche : il en attend précisément une "autre politique" et une "autre manière de faire de la politique". C'est du moins ce que semble signifier le choix des électeurs socialistes français, italiens, espagnols, britanniques. Celles et ceux qui, se sentant "de gauche", se prononcent pour un parti socialiste, en attendent qu'il soit fidèle aux principes qu'il professe et proclame, et privilégient sans doute ce critère de fidélité éthique, c'est-à-dire de cohérence politique, à celui de l'efficacité. Tout se passe en somme comme si pour le "peuple de gauche", mieux valent de "vrais socialistes" dans l'opposition qu'une "mafia rose" au pouvoir.

Du point de vue même de l'efficacité politique, les choses ne sont d'ailleurs pas si simples qu'il semblerait : socialement et culturellement, l'emprise des projets et des références de la "gauche" sur la société française était sans doute plus forte sous Giscard, et contraignaient la droite elle-même, que sous Mitterrand, où l'on vit après deux ans les socialistes se transformer en apôtres de la monnaie forte, des "grands équilibres" économiques libéraux et de la bonne santé de la Bourse. Ainsi les années '80 -celles du mitterrandisme- furent-elles en France les "années fric" quand les années '70 -celles du pompidolisme et du giscardisme- avaient été celles de l'inventité sociale.

14

De la gauche, "On" attend donc beaucoup : plus de justice, de liberté(s), de solidarité(s), mais surtout qu'elle soit fidèle à ce qu'elle a proclamé, fasse ce qu'elle a promis, respecte ce à quoi elle a formellement adhéré. Cette attente a sa logique, et cette logique n'est pas celle du pouvoir, pas plus que la raison du changement n'est soluble dans la raison d'Etat. L'exercice même du pouvoir, ou du moins (et à défaut) la participation à ses rites, ses pompes et ses ors, éloigne inéluctablement la gauche de sa propre base, jusqu'à finir par l'éloigner du pouvoir réel lui-même à moins qu'un surcroît de stupidité politique de la droite ne l'y maintienne ou l'y ramène -mais dans un désabusement politique à peu près général, et comme l'on choisit de deux maux le moindre : d'inefficaces socialistes valent en effet mieux que d'efficaces libéraux, mais dans la seule mesure où l'immobilité vaut mieux que le recul.

15

L'exercice du pouvoir politique par la gauche conduit en outre à l'identification de son programme ("ce qui doit être") à la légalité donnée ("ce qui est"); or cette identification est une réduction, quand elle n'est pas plus rudement une amputation. Elle coule en effet des forces qui n'ont de légitimité qu'en tant que forces de changement dans le moule du droit positif, c'est-à-dire de l'expression normative de cela même qui est à changer.

Change-ton les règles du jeu en faisant serment de les respecter ?

Ces règles ne sont pas celles du socialisme (qu'il soit démocratique ou libertaire), et à trop obstinément s'y cramponner, les socialistes ne se conforment qu'au Canon de leurs adversaires : le Marché, l'Ordre public, la Propriété, le salariat, l'Etat...

16

L'identification de la gauche à la légalité est la conséquence logique de celle, plus fétichiste encore, de la gauche à l'Etat -la légalité à laquelle la gauche s'identifie étant évidemment, et par définition, celle de l'Etat. Or l'Etat dont la gauche se fait porte-glaive, porte-drapeau et porte-voix n'est toujours que l'Etat bourgeois, même si à ses fonctions policières et judiciaires originelles (que les "libéraux" n'ont d'ailleurs de cesse de vouloir renforcer, tout en clamant "moins d'Etat") se sont ajoutées des fonctions éducatives, idéologiques et culturelles d'abord, économiques et sociales ensuite.

De l'égalité

On aura touché la dernière limite de la perfectibilité, alors seulement que le droit du plus faible aura remplacé sur le trône le droit du plus fort.

(Auguste Blanqui)

17

L'idéologie (le terme n'est pas en soi péjoratif) du service public, à laquelle la gauche adhère probablement sincèrement, apparaît moins aujourd'hui comme le projet d'un service au public que comme la mise en valeur du service à l'Etat. Il ne s'agit dès lors plus d'une alternative à la conception bourgeoise de l'Etat, mais de la perfection de son mensonge -le perfection étant dans l'habillage d'une réalité fondamentalement inégalitaire par un discours égalitaire.

Le service public comme service au public ne peut en effet se fonder que sur l'absolue égalité des droits de tous ses usagers, au-delà de l'inégalité de leurs moyens et de leurs situation, ce qui implique forcément la gratuité du service fourni -et donc son absence de rentabilité économique. Cette égalité absolue qui est la condition du service public est donc absolument contrecarrée dans la réalité par la double inégalité des ressources et du pouvoir, et l'est de surcroît par la recherche obsessionnelle des équilibres budgétaires. L'inégalité des ressources manifeste un dualisme social où s'ignorent, quand ils ne s'opposent pas, ceux qui ont les moyens de se passer des services publics (parce qu'ils ont les moyens de se payer des services privés) et ceux qui ne peuvent avoir que par eux accès aux droits sociaux fondamentaux (l'éducation, les soins, la sécurité personnelle etc...). Quant à l'inégalité du pouvoir (entre ceux qui en disposent et ceux qui le subissent), elle détermine un accès différent, en qualité, en quantité et en rapidité, aux services publics et aux informations nécessaire à leur bon usage.

Le service public dont la gauche fait à la fois un bastion et un objectif, un principe et un instrument, ne peut qu'être atteint dans sa réalité même, et dans sa légitimité, par le clientélisme et l'inégalité. Or l'un et l'autre sont les produits du système social et des règles de son jeu, système sur quoi repose précisément (ne serait-ce que par son recrutement et pour son financement) le service public. On se retrouve donc dans une contradiction insoluble, entre une société foncièrement inégalitaire et des services publics qui ne peuvent être services au public que s'ils sont égalitaires, gratuits et fondés sur des règles contraires à celles de la société qui les instaure, qui en use et qu'ils organisent. La gauche au pouvoir (ou aspirant à y être) est ici à la fois piégée par et complice de ce dont la droite s'accomodera toujours bien mieux qu'elle : l'inégalité sociale.

18

Le principe "de gauche" d'égalité ne peut signifier qu'une absolue égalité des chances dans tous les domaines de la vie sociale; or la gauche elle-même rompt avec ce principe dès lors qu'elle use à son profit ou à celui de sa "clientèle" politique du pouvoir dont, le cas échéant, elle dispose. Qu'en agissant ainsi elle ne fasse pas autre chose, ni plus, ni pire que ce que dans la même position fait la droite n'est certes pas une raison de l'accepter. Mais la logique du pouvoir prévaut toujours, à court terme, sur la logique du projet, et c'est ainsi que la droite libérale use de l'Etat qu'elle fait mine de vomir, et le fait intervenir dans le champ économique pour la sauvegarde des profits, et que la gauche rompt avec l'égalité des chances qu'elle affirme vouloir promouvoir, en peuplant les appareils d'Etat de ses propres cadres et militants, en fonction d'un critère premier d'appartenance politique.

19

Au surplus, le principe d'égalité est évidemment contradictoire des "lois du marché" auxquelles la social-démocratie s'est ralliée, quoi qu'elle proclame par ailleurs. L'égalité devant la loi commune ne peut en effet signifier autre chose que l'égalité des droits indépendamment de l'inégalité des moyens; en d'autres termes, l'espace de la politique est à définir par opposition radicale à l'espace de l'économie, comme l'espace de la gratuité par opposition à l'espace du paiement, comme l'espace du don (voire du gaspillage) par opposition à l'espace de la rentabilité, comme l'espace de la consumation par opposition à l'espace de la consommation : bref, plutôt que de bégayer Keynes, la gauche ferait mieux d'apprendre à lire Bataille.

Précisons cependant que s'opposent ici la gratuité et le paiement, le don et le profit, la consumation et la consommation, au sens économique de ces termes et non au sens social : tout droit et toute liberté ont un prix, mais qui n'est pas quantifiable en unités monétaire parce qu'il se paie de valeurs plus grandes et plus lourdes -la responsabilité, la liberté, l'intégrité, la vie même. La gratuité reste un échange, mais un échange social dont les acteurs sont rendus égaux par le fait même qu'aucun des deux ne paie l'autre ni n'est payé par l'autre. Seule la gratuité met le riche et le pauvre sur pied d'égalité. Or, convertie aux critères (ou aux dogmes) "libéraux" de l'équilibre des budgets, du profit des entreprises et du primat de l'économie monétaire de marché, la social-démocratie au pouvoir (à son faîte ou sur ses marches) a accepté du même coup que l'on fasse payer, et payer de plus en plus cher, ce qu'elle continue à définir comme des droits fondamentaux : l'éducation, la santé, la culture...

20

Le principe d'égalité ne peut, sauf en situation d'anarchie, se traduire en respect de la légalité que si la loi-elle-même est fondée sur l'égalité -et sur une égalité réelle, non pas seulement sur une égalité théorique. La situation des socialistes au pouvoir (seuls ou avec d'autres) ou aspirant à y être est dès lors marquée d'une contradiction majeure, à la particulière visibilité : la contradiction entre le projet égalitaire dont ils sont supposés être porteurs et de la réalité inégalitaire que codifie la loi qu'ils s'engagent à respecter et à faire appliquer. La visibilité particulière de cette contradiction est offerte par leurs actes : promettant plus et mieux, puisque promettant autre chose, ils doivent faire plus, faire mieux et faire autrement, et on leur pardonnera évidemment moins de ne pas le faire qu'à ceux dont on n'attend rien.

Le respect de la légalité est en outre contraignant : la gauche est en démocratie organisée légalement, publiquement, visiblement. Cette organisation qui se fait pour changer la loi dans le respect de la loi dont on veut changer, doit donner des garanties de ce respect (sans quoi : pas de droits syndicaux, pas de conventions collectives, pas de limites à la suresploitation du travail, pas de partis politiques acteurs et bénéficiaires du processus démocratique). Le respect de la loi est donc à la fois une assurance et une entrave : il est une assurance de pouvoir jouir des droits et des libertés garantis par la loi, et une entrave à la capacité de la changer, c'est-à-dire à la possibilité de changer les règles du jeu social.

21

La gauche démocratique, réformiste, a donc besoin pour agir de la loi qui l'empêche d'agir sur ce qui importe, à la racine du mal social.

Le respect de la loi, au sens d'un "légalisme fort" et non d'une soumission résignée, est certes la condition d'une Justice indépendante (Justice au sens, ici, de l'appareil judiciaire) et de media libres, justice indépendante et media libres étant eux-mêmes des conditions de l'action politique réformatrice. Mais la loi que l'on respecte pour pouvoir disposer des instruments nécessaires à la changer, contraint à n'user de ces instruments que dans le cadre qu'elle fixe -autrement dit, son respect exclut son changement fondamental. La justice garantira en outre d'autant mieux la propriété privée et le pouvoir de l'argent qu'elle sera plus autonome des ukazes gouvernementaux, étant bien entendu qu'elle ne peut l'être de l'Etat dont elle est l'un des appareils constitutifs (avec l'armée et la police). Quant aux media, ils seront d'autant plus facilement l'outil ou la cible des puissants que la loi aura donné à chacun selon le principe de l'égalité formelle, c'est-à-dire à quelques uns selon la réalité de l'inégalité matérielle, la possibilité d'en prendre le contrôle et de réduire (juridiquement et concrètement) l'audience et les moyens de qui résiste, conteste, divulgue ce qui ne doit pas l'être ou proclame ce qu'il convient de taire.

22

Si le respect fétichiste de la légalité "telle qu'elle est" (du droit positif, en somme) conduit à l'impasse, puisqu'à l'impuissance, son irrespect pose le problème de l'arbitraire -et de l'arbitraire du pouvoir autant que celui de ses adversaires. La capacité de violer les règles de droit est en effet aussi inégalement répartie que le pouvoir de les faire respecter, et les possibilités de contourner les prescriptions du droit sont fonction du pouvoir accordé ou garanti par le droit. En clair : l'illégalisme est un luxe dont, en démocratie, les risques pour qui s'y livre sont inversément proportionnels au pouvoir qu'il détient. Le "marginal" qui vole une voiture a toutes les chances de se retrouver en prison et d'y subir des conditions de détention d'autant plus désastreuses qu'il sera en outre immigré. En revanche, le potentat qui gruge une collectivité, s'il n'arrive pas à échapper à la prison en faisant jouer ses relations ou la compétences de ses avocats, subira une éventuelle détention dans des conditions bien plus acceptables. Même en prison, il y a un monde, et un fossé, entre le looser et le caïd, entre Mouloud et Bernard Tapie -la prison n'étant qu'une caricature du "monde du dehors", elle grossit les règles du jeu social comme une caricature les traits de son modèle : l'argent y règne en maître, et avec lui la violence et l'humiliation des plus faibles.

Une politique de "légalisme fort" respectera en outre la balance des pouvoirs, en quoi réside une autre de ses limites puisque cette balance n'établit d'équilibre que conforme aux intérêts des maîtres du jeu social. Mais à l'inverse, si la violation de la légalité, de quelque nature qu'elle soit, par des acteurs de ce jeu social peut modifier cet équilibre, ce sera le plus souvent en accroissant le pouvoir de ceux qui en ont déjà, et en réduisant notamment la capacité des media de jouer un rôle d'instruments de la liberté, c'est-à-dire de remplir une fonction critique. Une légalité incapable de s'imposer aux puissants renforce donc leur puissance, et accroît plus probablement les injustices sociales -au moins dans un premier temps- que les moyens des les combattre. Cependant, une légalité forte ne renforce les moyens de lutte que face à des inégalités fauteuses de trouble de l'ordre social et non face aux inégalités constitutives de cet ordre. Au surplus, le légalisme fort dans le mouvement même où il renforce les moyens de l'action politique, réduit les possibilité d'en user contre les règles du jeu politique. Le socialisme démocratique se trouve donc dans une impasse : un légalisme intransigeant le prive des moyens de changer les règles du jeu social et politique quand ce changement est sa raison d'être, alors que l'illégalisme le plus généralement pratiqué renforce le pouvoir de ceux qui profitent de ces règles et sont le plus souvent de ceux qui les ont édictées. Laquelle choisir, alors, de ces deux solutions douteuses -le légalisme impuissant et l'illégalisme nocif ? La troisième : le conflit.

La nature des conflits

On peut ainsi définir une situation de crise : l'ordre ancien est moribond, et ce qui est nouveau n'arrive pas à venir au monde. Durant cet interrègne, toutes sortes de symptômes de morbidité dont leur apparition.

(Antonio Gramsci)

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Bien des conflits sociaux et politiques qui requièrent une prise de position de la gauche (qui ne les provoque plus que trop rarement elle-même, du moins sur l'essentiel) sont en fait des conflits de répartition : répartition des ressources, répartition des pouvoirs. La place, le rôle et le devoir de la gauche dans ce type de conflits devraient être déterminés par ses propres sources historiques et par ses choix fondateurs : être du côté des démunis dans les conflits de ressources et du côté des dominés dans les conflits de pouvoir. Or l'adhésion de la social-démocratie aux fondements même du capitalisme libéral est contradictoire du premier engagement, et son engagement dans les institutions existantes contradictoire du second. Au surplus, la "défense des droits acquis" en quoi se résoud (ou se résorbe) souvent l'action syndicale est source, voire instrument, de division entre travailleurs, et d'"exclusion des exclus" du champ d'action du syndicalisme -qui défendra alors prioritairement ceux qui ont quelque chose à perdre plutôt que ceux qui "n'ont à perdre que leurs chaînes", ne serait-ce que parce que les premiers sont parfois syndiqués quand on n'offre aux seconds que d'être assistés -ou éliminés du champ social.

Résistance au "néo-libéralisme" et social-conservatisme

Ce n'est pas la crise d'un système qu'il faut affronter, mais la transformation en profondeur du système lui-même. Un monde meurt et un autre naît. Le temps n'est plus au règne des simples équilibreurs de comptes.

(René Passet)

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De même, la défense des intérêts des classes populaires ici peut-elle aboutir à la négation des droits des peuples de la périphérie, en même temps que la promotion là-bas des droits dont nous disposons encore ici, remet en cause les formes contingentes et arbitraires qu'ils ont pris dans "notre monde". La "mondialisation" de l'économie (dont il faut rappeler au passage qu'elle était considérée par Marx non comme une calamité, mais comme la condition du passage au socialisme) aboutit à la fois à la création de places de travail à la périphérie (mais à des conditions qui apparentent ce travail au servage) et à la suppression de places de travail au centre. Le modèle salarial s'impose et se diffuse sous sa forme la plus brutale dans le sud en même temps et pour les mêmes raisons qu'il s'effrite (avant que de s'effondrer ?) au nord. Or le mouvement ouvrier, né contre le salariat, s'y est finalement identifié au point d'en être devenu le plus fervent défenseur. En d'autres termes : la résistance à la déréglementation dans les pays "développés" (c'est-à-dire la défense du capitalisme "socialisé" par l'Etat), comme le combat pour la réglementation dans les pays en émergence (c'est-à-dire la volonté de "socialiser" le capitalisme libéral), manifestent une volonté d'opposer un capitalisme "civilisé" à un capitalisme "sauvage". On conviendra aisément qu'un capitalisme avec assurances sociales vaut mieux qu'un capitalisme sans, mais on rappelera tout de même qu'il ne s'agit toujours que de capitalisme, et non de socialisme.

S'il fallait énoncer le plus évident des symptômes de la défaite historique à quoi la gauche socialiste semble se résigner, nous proposerions le développement, au nom de la "résistance au néo-libéralisme", de comportements littéralement et fondamentalement conservateurs, faisant de la défense de ce qui est (et menace de ne plus être) l'essentiel d'un programme politique. Or ce qui est, c'est le capitalisme. Un capitalisme "socialisé", certes, par par l'action du mouvement ouvrier et de la gauche autant que par le jeu de ses propres intérêts, mais un capitalisme tout de même, qui n'est menacé que par une autre conception du capitalisme, plus proche de ses sources et plus rigoureuse dans l'articulation de ses intérêts économiques et de ses comportements politiques. Et nous voilà donc avec des organisations politiques et syndicales "de gauche" jouant face au "néo-libéralisme" le rôle que jouèrent les corporations lors de l'émergence du capitalisme.

En Europe, aujourd'hui, les sociaux-démocrates sont devenus les meilleurs garants de la pérennité du capitalisme et de sa capacité à s'auto-réformer, tandis que les héritiers du communisme se sont transformés en les plus fervents défenseurs du salariat et que les "néo-libéraux" se révèlent les plus efficaces sapeurs des bases d'un "capitalisme socialisé" arrivé à maturité. Le Capital a besoin de l'Etat social. En tendant son démantèlement, le "néo-libéralisme" remet en cause deux des conditions du capitalisme moderne : la stabilité du lien social et la capacité de tous à consommer. L'exportation à la périphérie de l'appareil de production d'entreprises dont les lieux de direction restent au centre, en constituant un prolétariat massif dans le "tiers-monde", le détruit en Europe et en Amérique du nord, où se reconstitue sur ses ruines une masse croissante d'exclus de la normalité sociale -toujours fondée sur le travail salarié, stable et à plein temps : une normalité sociale que la réalité sociale rend progressivement obsolète. Et c'est le mouvement socialiste, qui s'était constitué contre cette normalité et pour la renverser, qui s'en fait aujourd'hui le défenseur, en cultive la nostalgie en tous cas, le maintien souvent, la restauration parfois, mais toujours contre l'évolution historique des sociétés du centre, et contre sa propre vocation initiale.

Il est vrai que ce retournement n'est pas le seul qu'ait opéré le mouvement socialiste. Constitué à ses origines sur la triple récusation du salariat, de la propriété privée et de l'Etat, n'a-t-il pas généralisé le premier, diffusé la seconde et renforcé le troisième ? On aurait dès lors grand tort d'être surpris de son incapacité présente à proposer une alternative au cours du monde, à moins que l'on considère que l'inverser ou l'immobiliser ait quelque sens.

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La contradiction entre une normalité sociale en déshérence et l'évolution sociale qui la casse est au coeur des mouvements de la fonction publique de nos pays. L'on voit ainsi se constituer, au nom de la défense du service public et de celle des droits acquis, un "front du refus" social-conservateur qui exige de la gauche qu'elle se rallie inconditionnellement à la défense de l'Etat tel qu'il est, c'est-à-dire de l'Etat bourgeois contesté désormais par la "bourgeoisie" elle-même comme peut l'être un outil obsolète par qui pense avoir trouvé un outil plus "performant". Ce "front du refus du démantèlement de l'Etat" s'exprimant au nom de l'intérêt public, cette vieille ruse de tous les pouvoirs, est l'expression d'intérêts collectifs qui ne se confondent pas, ou plus, avec ceux de l'ancienne classe ouvrière, ni avec ceux des couches dominées de la société : il exprime l'ancienne normalité sociale résistant à l'émergence d'une nouvelle normalité remettant en cause des "acquis" -dont tous les salariés ne profitaient d'ailleurs pas équitablement.

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Lorsque ce mouvement de résistance à la contre-réforme libérale fait de la question salariale le "noeud" du conflit social, il se trompe à la fois de temps, de lieu et d'enjeu. De temps, car le salariat est un héritage du XIXème siècle, qu'il convient de répudier plutôt que de maintenir (comme l'on maintient en vie un mourant). De lieu, car le salariat ne rétribue pas le travail mais le temps de travail exo-déterminé (c'est-à-dire passé sous le pouvoir, extérieur au travailleur, de qui ou de quoi détermine le travail, son rythme, son contenu et sa finalité). D'enjeu, enfin, car l'enjeu de la résistance au libéralisme n'est pas le prix salarial de la domination du capital, mais cette domination elle-même.

Faire de la "question de l'emploi" (ou du chômage, ce qui revient au même) la question sociale fondamentale procède des mêmes confusions, en y ajoutant une confusion supplémentaire des termes et des concepts où l'on mèle et identifie emploi, travail et activité comme si l'on ne pouvait plus concevoir de travailler autrement que pour un patron ni d'être actif autrement qu'en vendant son temps.

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A partir de quoi, en s'appuyant sur quoi, résister au libéralisme économique (lequel s'accompagne toujours fort bien de l'autoritarisme politique et du moralisme social, quand il ne les exige pas explicitement) ? A partir de l'acquis de l'Etat social régulateur du libéralisme ? Une telle position ne peut se justifier pour la gauche que dans la mesure où elle a autre chose à proposer, et mieux à faire, que cela même sur quoi elle prend appui pour résister à l'offensive de ses adversaires. En d'autres termes, le "bon usage" de l'acquis social et politique ne tient qu'au projet de le dépasser et à la capacité de le critiquer -de critiquer, donc, l'Etat social, l'Etat de droit, la démocratie représentative, le salariat...

Du légalisme socialiste

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Le socialisme démocratique est légaliste. Il l'est par nécessité autant que par choix, mais son légalisme constitue (et limite) ses stratégies depuis un siècle, en tant du moins qu'il agit dans le cadre d'Etats démocratiques. Les socialistes, donc, respectent la loi. Pour autant, doivent-ils s'obliger à respecter toujours, forcément et à jamais toutes les lois, puisqu'il en est que nous voulons abolir, et rien que la loi, puisqu'il en est dont nous voulons changer ? Nous n'avons à être rigoureusement légalistes que dans la seule mesure où la loi garantit des droits qui lui sont supérieurs, ne serait-ce que parce qu'ils fondent la capacité même d'édicter des lois supportables. Or la loi ne peut être que contingente, et donc relative, quand les droits premiers ne peuvent être fondamentaux que s'ils sont absolus. C'est à une redécouverte du Droit naturel que nous avons donc à nous livrer (mais à un Droit naturel laïque), y compris, ou surtout, de ce droit plus naturel encore que tous les autres, puisque fondateur de la liberté humaine (individuelle et collective) qui est celui de dire "non" à la loi positive (relative) et à l'ordre qu'elle exprime, ce qui, pour des socialistes, implique d'opposer toujours le droit du plus faible à la loi du plus fort.

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Ainsi, aux règles données du jeu social, la gauche socialiste a-t-elle à opposer et à pratiquer elle-même de nouvelles règles, d'un nouveau jeu, où les rapports respectifs du politique et de l'économique, de l'économique et du culturel, du légal et du réel, de l'étatique et du social, sont purement et simplement à l'inverse de ce qu'institue le capitalisme. Mais ce renversement, si l'on tient à ce qu'il ne soit pas qu'un pur effet de rhétorique, a son prix, qui est celui de la cohérence de la pratique avec le projet. Pour user d'un conditionnel que la prudence impose quant aux capacités du socialisme démocratique à faire et à assumer un tel choix (éthique autant que stratégique), il faudrait que les organisations socialistes purgent leurs directions et leurs groupes parlementaires (à tous les niveaux) de tous les hauts fonctionnaires, chefs d'entreprises publiques ou privées, bénéficiaires de hauts revenus et de grosses fortunes -bref, de tous les détenteurs de pouvoirs importants- qui y siègent (il importe peu cependant que les organisations socialistes se défassent de ces poids par elles-mêmes, ou qu'elles se rendent si détestables à ces potentats qu'ils décident eux-mêmes de les quitter). Il faudrait en outre que les partis socialistes minoritaires dans les institutions parlementaires s'abstiennent de participer à leurs directions, qu'ils quittent les directions des institutions de régulation sociale, et évidemment cessent de participer à tout exécutif politique et tout gouvernement de coalition dans lesquels la gauche ne serait pas majoritaire ou qui ne reposeraient pas sur une majorité parlementaire de gauche. Il faudrait au surplus que le gauche se voue à un usage du parlement qui en subvertisse la fonction que lui assigne la démocratie d'héritage bourgeois, plusôt que de s'épuiser à la vouloir renforcer (ou en renforcer les moyens). Il faudrait enfin que le mouvement socialiste cesse de s'appuyer sur l'Etat pour s'appuyer à nouveau sur le mouvement social.

De tels choix, on en conviendra, seraient ceux de l'incertitude contre la sécurité et de la rupture contre l'habitude, mais à ce prix là, ils seraient aussi ceux de l'invention démocratique contre la reproduction oligarchique, et de l'alternative contre la conformité.

Le mouvement socialiste contre le mouvement social ?

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En limitant ses pratiques, ses ambitions et ses stratégies à l'occupation de l'appareil d'Etat, le socialisme démocratique a perdu à la fois sa raison d'être et sa légitimité, et se retrouve face au mouvement social dans la position qui était il y a un siècle celle du radicalisme bourgeois face au mouvement ouvrier : raisonneur plus que raisonnable, prédicateur de soumission aux règles du capitalisme au nom du réalisme et de la patience, héritier ingrat des révolutions requérant d'une base sociale réduite à ne plus être qu'un électorat (pour ensuite ne plus ressembler qu'à une clientèle) une "confiance" ne portant plus sur la capacité à réformer (c'est-à-dire transformer) la société, mais uniquement sur une compétence à la gérer.

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Le mouvement socialiste ne représentant plus des volontés de transformer la société s'est fait médiateur entre ce qui subsiste de ces volontés et celle des détenteurs du pouvoir de ne changer que le moins possible (et si possible, de ne rien changer du tout) des règles du jeu social. Ne recevant plus de mandat de personne (c'est-à-dire n'en recevant plus du mouvement social et n'en recevant pas encore de ceux qui ne veulent rien changer), les sociaux-démocrates ne représentent plus guère qu'eux-mêmes, ou leurs comités électoraux, défenseurs patentés d'une démocratie représentative à laquelle ils s'accrochent comme des naufragés à leur radeau mais à laquelle une part grandissante de leur propre électorat ne croit plus beaucoup, et qui n'a jamais été pour les privilégiés qu'un rempart contre une démocratie directe capable de menacer leurs privilèges. Qu'un mouvement social soit soluble dans le parlementarisme est devenu un acte de foi de la social-démocratie -qu'il soit récupérable dans le populisme ayant toujours été une certitude du "communisme" léniniste. Que le parlementarisme soit dissout par le mouvement social devrait redevenir un projet socialiste.

Sortir du spectacle pour refaire de la politique

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Ce qui aujourd'hui tient lieu de débat politique aux "démocraties occidentales" n'intéresse plus guère que celles et ceux qui le mènent. La politique n'étant plus la chose publique (res publica) au sens de "chose du public", elle est devenue chose pour un public, spectacle, donné à un public de plus en plus mécontent de la prestations des acteurs qui sollicitent ses applaudissement (ses suffrages), de plus en plus critique à l'égard de la pièce elle-même et de plus en plus sceptique quant au talent de ses auteurs -des auteurs qui lui sont enfin de plus en plus étrangers. Dans ces conditions, et pour continuer à user de la métaphore théâtrale, le devoir (et l'intérêt) des socialistes ne seraient-ils pas de quitter la scène pour se mêler au public avant que celui-ci, las de n'être considéré que comme la claque de cabotins, n'aille jouer lui-même sa propre pièce, ou si on le lui interdit, prendre part à de plus sombres réjouissances ?

La médiocrité de la politique, en tous cas, conforte la politique des médiocres -c'est-à-dire le populisme. Le ralliement manifeste de la social-démocratie aux dogmes économiques libéraux, l'identité des méthodes de gouvernement de la gauche et de la droite démocratiques et leur commune méfiance à l'égard des citoyens, l'échec manifeste (et culturel, plus encore qu'économique) du léninisme, enfin, ont en tous cas renforcé la certitude populaire que "les politiques sont tous les mêmes" et que la démocratie représentative n'est que le masque le plus récent du vieux clivage entre le château et la rue : que les locataires du château puissent être socialiste n'est finalement que la confirmation de l'inocuité de leur présence en ces lieux, et que les communistes n'aient eu pendant septante ans pour ambition que de prendre possession du château n'a au bout du compte qu'ancré plus profondément encore la conviction (erronée) que "c'est toujours le Château qui commandera".

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Que la gauche puisse aussi facilement qu'on l'a constaté prendre ses aises dans les palais et les allées du pouvoir, au point de ne plus s'y distinguer de la droite qu'elle cotoie, trouble, pour le moins, celles et ceux qui attendent d'elle qu'elle soit reconnaissanble par quelque différence fondamentale d'avec la droite. L'intégration de la gauche au monde des dominants rompt le lien légitimant qui en faisait le mouvement des dominés. "On ne règne pas innocemment", disait Saint-Just. On ne gouverne pas innocemment non plus, et il faut bien choisir sa culpabilité et ses juges. Les partis socialistes ont précisément ce choix à faire : se rendre coupables d'irrespect des règles du jeu social et politique, et être jugés par leurs adversaires (les maîtres du jeu), ou se rendre coupables de manquement au contrat qu'ils ont passé avec ceux qui les ont mandaté pour changer ses règles, et être jugés par les perdants et les dupes du jeu (leurs électeurs et leurs militants).

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La démocratie représentative en laquelle la gauche s'est coulée aurait du n'être pour elle qu'un pis aller, infiniment préférable sans aucun doute à la dictature, au fascisme, au lénino-stalinisme, à la théocratie ou au tribalisme, mais aussi éloigné du projet socialiste de démocratie directe et générale que la représentation l'est de la création, la reproduction de l'invention et le rite de la foi. Du coup, le rôle joué par les partis politiques de gauche est à mille lieues en deçà de celui auquel ils pourraient prétendre -et pour lequel ils ont d'ailleurs été fondés. Ces organisations réduites aujourd'hui à la triviale fonction de comités électoraux, d'offices de placement des cadres de la haute administration publique et d'instance de désignation des membres des conseils d'administration des régies et entreprises publiques, devraient être les instruments d'une redéfinition radicale des conditions de fonctionnement de la démocratie elle-même et de son élargissement aux domaines (l'économie) et aux groupes sociaux (les immigrés, les adolescents, par exemple) qui en sont concrètement exclus. Or ce travail historique est assez fondamentalement contradictoire de l'insertion dans le système existant, dont il suppose la volonté de mise à bas -ou à tout le moins de réforme radicale. Au lieu de quoi la gauche le pérennise comme un mécanicien entretient le rouage qu'il huile -et qui le broiera ensuite, mais dans le silence.

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Le procès d'intégration de la gauche dans les structures qu'elle est (ou devrait être) vouée à combattre va de pair avec celui de sa bureaucratisation, du formalisme de ses modes de prise de décision et de la notabilisation de ses instances dirigeantes. Cette évolution ankylosante des partis de gauche, qui les rend aujourd'hui incapables de répondre rapidement aux évènements et de promouvoir des initiatives et des projets politiques novateurs, est encore aggravé par la recherche systématique d'un consensus construit sur le plus petit dénominateur commun de groupes sociaux disparates, aux intérêts et aux cultures contradictoires, et qu'on ne nomme plus "base sociale" que par automatisme de langage. Au surplus, la politique devenant une carrière pour les dirigeants et les cadres de partis de gauche, ceux-ci constituent eux-mêmes un groupe social dont ils sont d'autant plus portés à satisfaire les attentes qu'ils en font précisément partie. Finalement, les directions des partis de gauche n'ont plus avec l'hypothétique "base sociale" de leurs partis que des rapports de producteurs à consommateurs.

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La reconstitution d'une identité sociale cohérente de la gauche apparaît ainsi comme une condition de sa propre re-création, ou plutôt de sa résurgence. Une telle identité ne peut être que collective au plein sens du terme, et donc dépasser la simple addition des identités et des histoires individuelles des femmes et des hommes de gauche -comme la volonté collective est plus que l'addition des volontés individuelles. Mais sur quelles couches sociales construire cette identité ? Il nous semble qu'il n'y en a que deux possibles : la petite bourgeoisie (pour ne pas user de l'improbable concept de "classes moyennes" en quoi l'on veut la requalifier), ou ce nouveau prolétariat que l'on nomme, par le même souci de requalification, du terme politiquement neutralisant d'"exclus" (les "nouveaux pauvres" ayant fait leur temps de nouveauté). La première identité sociale, petite bourgeoise, est celle vers laquelle se dirige, sans même l'avoir réellement décidé, la gauche démocratique (voire la gauche tout court); la seconde est celle que nous lui proposons.

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L'embourgeoisement des partis socialistes tient à la fois à un phénomène historique d'ascension sociale des membres de leur base sociale originelle et de leurs enfants, et aux conséquences logiques de leur participation au pouvoir. Le mouvement socialiste était construit sur la base sociale de la classe ouvrière qu'il a contribué à dissoudre; les enfants des ouvriers sont devenus employés ou petits fonctionnaires, leurs enfants sont devenus cadres et les enfants des cadres ont atteint les cimes de la fonction publique, de l'économie privée et du pouvoir politique.

Parallèlement, au fur et à mesure de son intégration dans l'appareil institutionnel de l'Etat démocratique (des Conseils municipaux aux gouvernements centraux), le mouvement socialiste a produit sa propre caste de policiens professionels, dont les compétences, initialement mesurées par leur capacité à concrétiser le contenu des programmes socialistes et syndicaux, ont fini par l'être à l'aune, au mieux de leur capacité à "faire tourner la machine de l'Etat" en fonction de règles qui sont restées fondamentalement celles de l'Etat bourgeois, au pire de leur seul talent à accéder, à rester ou à revenir au pouvoir. Mais dès lors que rien ne ressemble plus à un libéral ou un conservateur au pouvoir que le socialiste qui l'a précédé ou lui succède, il n'y a pas que du populisme dans l'apostrophe "tous les mêmes !" adressées aux politiques -surtout quand cette apostrophe est lancée par les victimes de l'ordre social à ses gérants, et que les "politiciens" de gauche la reçoivent de ces "exclus" dont ils font si grand cas rhétorique et leur politique sociale si maigre cas réel. La tentation de punir en bloc le "monde politique" n'est pas sans légitimité : le procès de l'impotence des "politiciens" (de droite et de gauche) se nourrit de leurs ressemblances et de leur commun refus de changer les règles du jeu social.

De la politique comme métier

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De fait, la "partitocratie" n'est pas qu'une "invention de journalistes" et de fortes solidarités se tissent entre politiciens de tous bords, agissant dans les mêmes institutions, y respectant les mêmes règles, usant des mêmes méthodes -et finalement frappés du même discrédit. On n'a même plus affaire ici à des "représentants du peuple" (comme si le peuple pouvait être représenté...), mais à un corps de métier vendant son savoir-faire comme le font les plombiers ou les électriciens; qu'il y ait concurrence entre les professionnels (de la politique ou de la plomberie) n'empêche pas la profession (de la plomberie ou de la politique) de faire au besoin "front commun", dans la bonne vieille tradition de tous les corporatismes, contre ce qui pourrait réduire ses libertés d'action et de profit économique ou politique (ce profit là se mesurant en pouvoir ou en influence).

Au bout du compte, le citoyen n'est plus au politicien que ce que son client est au plombier, et n'a pas plus de lien avec celui qu'il élit ou sanctionne qu'il n'en a avec celui qu'il appelle pour déboucher ses chiottes. D'où, aussi, la réduction des fidélités partisanes à des habitudes de consommateur, corollaire inévitable de l'affadissement des adhésions politiques que provoque celui des projets politiques.

Contre la politique professionnelle

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Que la politique soit devenue (ou redevenue) un "marché" et son exercice le fait de "professionnels" n'aboutit pas seulement à la dépossession des citoyens des possibilités de contrôle et de décision dont ils disposaient encore dans les quelques modèles (inaboutis) de démocratie directe rousseauiste (dont, par ailleurs, les femmes et les étrangers restaient exclus, comme ils l'étaient déjà de la démocratie athénienne), mais aussi à creuser plus encore le fossé qui sépare "ceux qui en ont" (du pouvoir...) de "ceux qui n'en ont pas". Or les socialistes, même dans l'opposition, sont passés depuis des décennies du "bon" côté de ce fossé, perçus et repérés comme tels par ceux qui sont du "mauvais" côté -et qui, lorsqu'ils soutenaient la gauche, le faisaient précisément pour que le fossé fût comblé. Rompre avec la politique professionnelle, c'est-à-dire la politique des professionnels de la politique, devrait donc être l'un des premiers engagements à être pris et tenu par la gauche.

Il s'agit de restituer le maximum de pouvoir aux citoyens, à tous les niveaux de l'institution politique (de la commune à l'Etat central, puis à l'entité supra-étatique), de leur donner en sus du droit d'élire (c'est-à-dire de déléguer) celui de démettre, d'étendre enfin au maximum, c'est-à-dire aux limites des droits de l'Homme, le droit des citoyens de décider directement et d'appliquer non moins directement les décisions prises. Il s'agit en outre, évidemment, de rendre citoyens ceux qui ne sont encore qu'objets du droit politique, les étrangers et les adolescents.

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Tout métier peut devenir une prébende, et tout marché un trafic : la politique n'échappe pas à cette double règle, ni les socialistes à cette double menace, auxquelles seules d'impératives et absolues limites institutionnelles peuvent palier :

Au vrai, c'est dans la limitation du "pouvoir du Pouvoir" que réside sans doute le remède à la politique comme prébende ou trafic : dès lors que toute décision, de quelque niveau qu'elle émane, peut être contestée et annulée par un appel aux citoyens, tout profit tiré de cette décision devient précaire et le risque de "crapulisation du politique" se trouve réduit en même temps que la possibilité de tirer profit de la décision politique elle-même.

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C'est ainsi assez paradoxalement en entravant les libertés individuelles des politiciens que l'on libérera la politique. Dès lors que toute autorité pourra être démise par les citoyens eux-mêmes -et non seulement par une autre autorité-, cette autorité, devenue plus précaire, plus incertaine, devra sans cesse faire la preuve de sa capacité à être réellement exécutoire des volontés citoyennes, légiférant sous leur contrôle, garantissant leurs droits, jugeant de leur violation.

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La professionnalisation et la mercantilisation de la politique tiennent aussi à la multiplication des postes, des sièges et des niveaux de décision politiques bien au-delà de ce que l'accroissement des tâches de la collectivité publique rendrait nécessaire, et bien au-delà surtout de ce que pourrait justifier la recherche de la représentation des diverses composantes du corps citoyen -pour qui, du moins, croit possible une telle représentation d'un collectif par des individus. Une réduction du nombre des "représentants du peuple" et des instances où ils siègent, afin de ramener ce nombre au nécessaire et au contrôlable, est l'un des moyens d'un renforcement de la légitimité du politique. Ce moyen n'est cependant démocratiquement utilisable que si, dans le même temps où l'on réduit le nombre des élus, l'on réduit également leur pouvoir et celui des instances qu'ils composent, en tant qu'il s'agit d'un pouvoir sur les citoyens. La réduction du nombre des postes, des sièges et des instances politiques doit en outre commercer par "le haut" de l'institution politique et s'accomoder d'un renforcement du pouvoir d'"en bas", en particulier de celui des communes, mais aussi et surtout de celui des citoyens eux-mêmes.

De l'appartenance

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Plus profondément qu'une recherche d'efficacité, il s'agit de substituer le pouvoir direct des citoyens au processus institutionnel de leur représentation par des professionnels de la politique -et que ceux-ci soient de gauche ou de droit importe finalement assez peu, dès lors que leur "fonctionnement" de "professionnels" l'emporte sur leurs appartenences politiques, celles-ci manifestant désormais moins une adhésion à des projets, des principes, une philosophie politiques que, plus trivialement, une participation à une machine électorale dont on exige bien plus d'efficacité que de cohérence.

Il reste donc à une gauche réinventée à réinventer une appartenance politique qui soit adhésion à une volonté de changer les règles du jeu social, et non seulement envie d'en tirer bénéfice.

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La question de l'appartenance politique est une question sociale, en ce sens que la "base" d'un parti politique n'adhère pas à sa seule idéologie, à son seul projet politique, mais aussi à sa capacité de représenter les projets, les références et la culture du groupe social, voire de la classe sociale, à laquelle cette "base" appartient (ou du moins de laquelle elle est issue). Un parti "ouvrier" ne l'est pas seulement (et ne l'est même plus du tout) parce qu'il promet le pouvoir à la classe ouvrière, et/ou recrute des ouvriers, mais parce qu'il intègre les références, les pratiques, les codes sociaux de la classe ouvrière à ses propres références, ses propres pratiques, ses propres codes. Or à quelles couches sociales répondent aujourd'hui les références, les pratiques et les codes sociaux des partis socialistes d'Europe ? Certainement plus à la classe ouvrière, qu'ils ont largement contribué à dissoudre en tant que classe, mais bien plutôt à une petite bourgeoise en grande partie issue de cette classe ouvrière dont les conditions d'existence sociale ont été améliorées par le mouvement socialiste au prix de l'abandon progressif de toute référence concrète (la nostalgie n'en pouvant tenir lieu) à la classe ouvrière ancienne, en même temps que du refus de toute référence au prolétariat nouveau.

Les partis sociaux-démocrates ont choisi, consciemment ou non, de devenir des partis de "classes moyennes", Or, d'une part il n'est guère de soubassement social plus incertain que celui-là, et d'autre part ce choix a laissé les couches sociales pauvres (y compris l'ancienne classe ouvrière) en pâture aux populismes concurrents des anciens communistes et des nouveaux fascistes. Si le Front National a pu se dire (à tort, d'ailleurs, mais il se trouve qu'on l'a cru) le "premier parti ouvrier de France", c'est entre autres raisons parce que le PS s'est reconstitué en 1971 sur une base sociale (la "classe moyenne", précisément) dont ni les pratiques, ni les références, ni les codes sociaux ne sont plus ceux du mouvement ouvrier, lors même qu'elle est en partie issue de la classe ouvrière et que la crise des structures économiques et sociales "keynésiennes" menace de la faire retomber dans le nouveau prolétariat.

Paradoxalement, les socialistes sont mieux placés que la droite pour conduire des réformes néolibérales,

(Time, 16.6.1997)

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Le "réalisme" social et économique (autoproclamé) de la social-démocratie, c'est-à-dire son adhésion aux normes libérales, l'a fait ainsi rompre avec les besoins, les droits et les aspirations des premières victimes d'un système qu'au prétexte préciément de ce "réalisme", la social-démocratie s'est désormais vouée à gérer -quitte sans doute à le vouloir aménager, mais sans le casser. Or c'est sur ce "monde d'en bas" qu'une gauche réinventée peut, et doit, être reconstruite : non sur les propriétaires fonciers, mais sur les locataires; non sur les habitants des quartiers résidentiels, mais sur ceux des cités héritées de l'urbanisme des années soixante; non sur les cadres, mais sur les chômeurs; non sur les dirigeants, mais sur les "largués", les marginaux, les exclus. Cela aussi implique une prise de distance de la gauche, dans son action politique concrète, d'avec un légalisme obsessionnel qui ne répond guère qu'aux besoins de ceux que la loi n'opprime pas, puisqu'ils l'ont faite, et avec qui la loi ne triche pas, puisqu'elle est leur loi.

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Construit-on l'instrument du changement d'un système sur ceux qui auraient à y perdre ? La réponse est évidemment négative. Or le mouvement socialiste (toutes tendances confondues), après avoir été contre ses intentions initiales l'instrument de l'accession des ouvriers à la normalité sociale médiane, c'est-à-dire aux codes sociaux de la petite-bourgeoise, s'est retrouvé ensuite pour une grande part (la social-démocratie) basé, naturellement, sur cette nouvelle "classe moyenne qu'il avait contribué à constituer, et qui a donc désormais quelque chose à perdre à un changement social profond.

La critique du salariat n'a rien d'urgent pour qui a un salaire plus que suffisant; la critique de l'Etat rien d'enthousiasmant pour les fonctionnaires; la critique de la propriété privée du sol ne mobilise guère les propriétaires de leur logement ou d'une résidence secondaire; l'appel à une politique des transports individuels restreignant l'usage de l'automobile a peu d'écho positif chez les automobilistes; la critique du "rurbanisme" ne titille guère la fibre revendicatrice des habitants des zones résidentielles péri-urbaines.

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Fondé éthiquement sur le principe de solidarité, (les autres ont tous les droits que je m'accorde, et je n'ai concrètement que les droits que j'accorde concrètement aux autres), le mouvement socialiste se retrouve donc fondé socialement sur les couches les moins solidaires qui soient -les "classes moyennes". Mais la dénonciation moralisante de l'"égoïsme" de ces classes, qui en effet les constitue, est à la fois inopérante et illégitime tant qu'elle ne s'accompagne d'aucun engagement solidaire des auteurs de cette dénonciation, engagement non-rhétorique qui suppose une rupture réelle d'avec les pratiques et les institutions d'assistance ou de charité à l'égard des plus pauvres et/ou des plus opprimés. Il est en somme dans la nature des "classes moyennes" d'être égoïstes, autant qu'il devrait être dans celle des socialistes d'être solidaires et qu'il est dans la logique des choses qu'ils ne puissent l'être dès lors que leurs organisations reposent sur la "classe moyenne".

Il faut donc imposer aux "classes moyennes" -et forcer les socialistes à engager- une solidarité structurelle, permanente, entre les couches sociales et entre les sociétés -une telle solidarité ne pouvant qu'avoir pour conséquence une réduction des ressources, du bien-être et des privilèges relatifs des couches et des sociétés sur lesquelles repose désormais, précisément, la social-démocratie. Or les petits-bourgeois ne craignent rien tant que la prolétarisation, les classes moyennes la paupérisation et les sociétés du centre la tiers-mondisation... En somme, si les socialistes veulent être réellement socialistes, c'est-à-dire mener une politique socialiste, ils ne peuvent que nuire aux intérêts d'une bonne partie de leur base sociale, avec au surplus la certitude de ne pouvoir la convaincre d'accepter spontanément des choix politiques qui vont à l'encontre de ses intérêts. C'est en quoi le discours moral contre l'égoïsme est d'une absolue inopérance, et c'est pourquoi il n'y a guère d'autre solution que d'imposer ces choix aux "classes moyennes" en s'appuyant sur les seules couches sociales capables de soutenir un tel effort, car les seules à n'a avoir rien à y perdre : les couches sociales d'"en-bas".

Vers un nouvel activisme de gauche

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Si les socialistes veulent faire du socialisme, ils ne peuvent donc le faire qu'en s'appuyant sur des couches sociales qui sont exclues du champ politique ou l'ont déserté -comme l'étaient ou le firent d'ailleurs les socialistes à la naissance de leur mouvement, au temps où la classe ouvrière était la "classe dangereuse". Ces couches sociales ne votent pas, et pas plus pour la gauche que pour la droite. Les choisir comme assise sociale implique dès lors, forcément, d'autres moyens d'action que ceux qui forment l'arsenal habituel de la gauche réformiste : on ne peut compter sur l'action parlementaire que si l'on dispose d'un fort électorat, or le choix de s'appuyer sur les "exclus", les "marginaux" et les victimes du système social ne constitue pas une base électorale, s'il peut reconstituer une base sociale et militante. Au surplus, ce choix est de nature à inquiéter suffisamment la base sociale "moyenne" pour la pousser à émigrer électoralement vers des forces politiques plus rassurantes. Bref, la gauche "résurgente" ne pourra pas être "reconstruite" sur de nouveaux électeurs, ou sur un électorat renforcé, ni même sur ses électeurs et son électorat actuels ou traditionnels, mais sur de nouveaux militants.

Vers de nouvelles pratiques politiques

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C'est en dehors des institutions politiques traditionnelles que pourra se faire la reconstruction d'un mouvement socialiste, d'autant plus socialiste d'ailleurs qu'il se situera au-delà des balises de l'institutionnalité politique et se construira sur des groupes sociaux étrangers à ces institutions. Mais se situer hors d'un champ institutionnel n'aurait ni sens, ni réalité, ni efficacité si hors du champ l'on reproduisait les pratiques acquises en lui et normé par lui. On ne fait pas, sauf à faire du spectacle, de l'anti-parlementarisme au parlement, de l'anti-électoralisme pendant les élections, de l'opposition au gouvernement dans lequel on siège et de l'anti-corporatisme dans une corporation. Le choix d'un nouveau soubassement social et le choix d'une nouvelle situation institutionnelle impliquent évidemment le choix de nouvelles pratiques politiques.

50

Au centre de ces nouvelles pratiques doit être placé, comme critère, comme règle et comme moyen de l'action politique, le conflit. Non le conflit violent, c'est-à-dire faisant a priori usage de la force physique, mais le conflit sur les valeurs, sur le sens et sur le projet qui sous-tendent l'action politique -et sur les projets par lesquels elle se manifeste.

C'est donc par un bon, et systématique, usage du conflit, c'est-à-dire de l'opposition des projets, que se perfectionneront les nouvelles pratiques d'une gauche résurgente, et qu'elle pourra rompre utilement avec la paralysante recherche d'un consensus à tout prix, qui a évidemment affadi la social-démocratie dans le temps même, et dans la mesure même, ou elle contribuait à l'intégrer à la norme politique.

51

Il va cependant de soi que la pratique du conflit ne suffit pas à qualifier un mouvement politique; cette pratique vaut essentiellement par le projet qui s'exprime à travers elle. Le conflit pour le conflit peut en effet n'être que le refuge d'un populisme réactif. Un conflit politique vaut ce sur quoi il porte. Mais à l'inverse, un projet politique ne prend de valeur réelle qu'à la faveur du conflit qu'il provoque, et si ceux qui le défendent sont capables d'assumer sa confrontation avec les projets ou les réalités qui lui sont contradictoires. Ainsi, la réduction massive du temps du travail, le revenu minimum, les droits des immigrés, restent de purs thèmes de discours (et souvent de discours à usage "interne" à la gauche) si ceux qui s'en affirment partisans reculent au moment de susciter l'affrontement politique avec ceux qui n'en veulent pas.

52

Les nouvelles pratiques politiques qui s'imposent à qui veut faire ressurgir une gauche porteuse d'une alternative socialiste à la réalité capitaliste, procèdent donc d'une économie du conflit politique dont le pouvoir central n'est plus ni le lieu principal, ni l'objectif prioritaire, ni la référence première, ni l'instrument privilégié.

Il ne s'agit plus pour la gauche résurgente de prendre le pouvoir, mais de le contourner. Il ne s'agit plus d'investir les institutions de l'adversaire, mais de créer ses propres institutions, pour les dresser ensuite contre celles que l'on veut abattre -et qu'on ne se résigne plus à occuper.

L'alternative ne se manifeste alors plus seulement dans la confrontation de projets politiques contradictoires, mais déjà dans celle de réalités et de pratiques politiques antagonistes, où l'on ne se contente pas de présenter à des électeurs un programme mais de concrétiser ici et maintenant projet et programme, hors les institutions établies, dès lors que ces institutions font obstacle à cette concrétisation.

53

Pour la concrétisation "ici et maintenant" du projet socialiste, tous les moyens compatibles avec les principes de ce projet sont bons -tous ces moyens, mais ces moyens seuls. Le choix des moyens a donc des limites, qui sont celles de l'éthique et non du droit positif, et des règles, qui sont celles de la cohérence et non de la légalité. Les nouvelles pratiques d'une gauche nouvelle doivent, sauf à reproduire à la fois les causes, les conditions et les effets d'un siècle de défaites et d'errances parfois criminelles, être déterminées autant que limitées par leur cohérence avec le projet même au nom de quoi elles sont développées. En d'autres termes, puisque nous nous proclamons libertaires, égalitaires et fraternels, il nous reste à l'être, à réconcilier notre "faire" et notre "dire", en faisant ce que nous disons. Toute autre attitude mène soit à un discours sans réalité, et à l'impuissance, soit à une pratique contraire au discours, et à l'imposture.

Le choix qu'offre la rupture récurrente entre le "dire" et le "faire" des politiques est un choix entre le médiocre et le pire, entre l'échec et la catastrophe. La réconciliation du projet et de la pratique est une condition nécessaire, sinon suffisante, à la capacité de changer réellement, durablement et radicalement l'ordre des choses -capacité qui seule peut constituer un mouvement socialiste.

54

Nous avons enfin à (ré)apprendre à nous passer de ce que nous combattons, à dépasser ce dont nous proposons le dépassement, à renoncer à ce dont nous proposons l'abolition. C'est depuis toujours affaire de cohérence, c'est désormais aussi affaire d'efficacité, et c'est surtout ce qui peut, exemplairement, marquer la différence entre le refus socialiste du monde tel qu'il est et l'opposition populiste à ses maîtres.

Le populisme, en effet, ne propose pas un changement des règles du jeu social et politique, mais une simple substitution des maîtres du jeu, les chefs populistes prenant simplement la place des "princes qui nous gouvernent". C'est une chose, en effet, que de proposer de nouveaux maîtres, et c'en est une autre, d'une toute autre ambition, que de proposer de se passer des maîtres -et non seulement de le proposer, mais de s'en passer réellement, de récuser la maîtrise dans la réalité sociale et la pratique politique, en construisant déjà face au monde tel qu'il est, le monde tel qu'il devrait être.

55

Que signifie concrètement, à quoi engage réellement, cette exigence de cohérence entre le dire et le faire ?

Elle signifie d'abord, et impose, que les socialistes appliquent pour eux-mêmes, entre eux-mêmes et dans leurs rapports avec les autres (en particulier avec leurs alliés) ce qu'ils proposent à la société toute entière, c'est-à-dire leur programme et les principes dont il est l'expression.

Elle engage ensuite à pousser ce programme à son terme logique, et à renoncer à le configurer (ou à le défigurer) à la ressemblance de ce que l'on croit possible de faire admettre à court terme à une majorité de l'électorat ou de l'opinion publique. Or qu'est-ce qu'un programme socialiste ? Pas seulement, ni forcément, le programme d'une organisation socialiste, réputée telle ou se disant telle, mais essentiellement un programme exprimant une alternative -une altérité et un conflit- aux trois fondements du capitalisme (qu'il soit social ou libéral) : l'Etat, le salariat, la propriété privée.

56

Il nous faut enfin repenser l'organisation même de nos forces, c'est-à-dire repenser nos organisations, celles qui se disent encore "partis" et ne sont plus, généralement, que des comités électoraux, et celles qui se refusent à l'être. Le choix entre deux modèles s'offre dès lors à qui veut d'une gauche radicalement activiste :

la Hanse ou le Temple, l'Enyclopédie ou Alamût, la Première Internationale ou l'Internationale Situationniste -bref, le réseau démocratique ou la fraternité aristocratique.

Comme il est de règle lorsque s'offre un choix entre deux possibilité, il convient de choisir la troisième, qui est en l'ocurrence la synthèse des deux autres. Il nous faudra donc les conjuguer, vivifier le réseau démocratique par la fraternité aristocratique, humaniser la seconde par le premier, fonder une organisation qui ait la liberté du premier et l'exigence de la seconde.


Le choix n'est pas à faire entre la réforme et la révolution, que ne séparent que la même opposition que celle de la patience et de l'impatience. Le reproche que nous avons à faire à la gauche dont certains d'entre nous sont issus, et que tous critiquent, n'est pas d'être réformiste mais de ne plus l'être, et ce que nous attendons d'une gauche résurgente n'est pas le refus du réformisme mais l'engagement dans un réformiste radical, activiste, procédant lui-même aux réformes qu'il propose sans attendre que l'autorisation lui en soit donnée par les institutions et les pouvoirs auquel il aura forcément à s'affronter, puisque son projet est inconciliable avec les règles du monde et que cette inconciliabilité est la mesure de son caractère socialiste.

Notre réformisme est révolutionnaire parce qu'il est radical, notre révolution est réformiste parce qu'elle se passe de la prise du Pouvoir.


AGGIORNAMENTO

Palimpseste du Manifeste de la CSSI " Risorgimento 

 

On ne peut être libre qu’avec d’autres, mais on perd sa liberté dès que l’on n’est plus seul. Comment faire alors pour gagner ce que l’on ne peut gagner sans ce qui nous le fait perdre ?

Cette question, la seule qui se pose dans les mêmes termes que l’on parle d’amour ou de politique, est au cœur de tout programme révolutionnaire.

INTRODUCTION

ETAT DES CHOSES

Les
forces de production
Le
temps
Le
travail
L'
information, l’idéologie, la culture

Les
modes de production
Le
capitalisme
Du capitalisme
libéral au capitalisme socialisé et au " néo "-libéralisme
Le mode de production
collectiviste d’Etat
Le risque et la chance de la
mondialisation
Quelle alternative ?

Les
rapports de production
Rapports de
classes
L'
État
Le salariat
La propriété privée
La
marchandise

Les
lieux et les temps de production
Le
lieu du travail
Le lieu de la " 
vie privée "
Le lieu du
spectacle Le lieu des soins
Le lieu de l’habitat
Le lieu de soi

LE
PROJET
La Commune contre l’Etat
Le travail
contre le salariat
L’
association contre la propriété privée
L’
individu contre la famille
L’
internationalisme contre la mondialisation

" Jusqu’à présent, les révolutionnairesn’ont fait que prendre le pouvoir ; il s’agit maintenant de l’abolir " :
LES INSTRUMENTS DU CHANGEMENT
Les
partis
Les syndicats
Les pouvoirs publics et l’Etat
Le
mouvement social
La
création culturelle

" Notre mandat, nous ne le tenons que de nous-mêmes "

LES MÉTHODES DU CHANGEMENT
Le
réseau
La conspiration
L’insoumission
Le gaspillage, le pillage, la consumation
La
gratuité
Le jeu, le détournement, la dérive

" Lapassion de détruire est une passion créatrice "

LA
SOLIDARITÉ INTERNATIONALE

AD
LIBITUM

Le questionnaire


INTRODUCTION

Ce texte a été élaboré à partir d’un projet rédigé en octobre et novembre 1999 par le soussigné dans la prison de Champ-Dollon (Genève). Il n’a subi que peu de modifications par la suite, si bien qu’à y regarder d’un peu (trop) près, on pourra sans doute y retrouver quelque réminiscence du lieu de sa première version.

Se retrouver en prison, ce n’est pas se retrouver hors du monde, mais en son centre, avec ce qu’il produit de pire (dealers, pédophiles, violeurs) mais aussi de plus commun, de plus conforme, au fond, à ses vraies règles et ses vraies lois : gardiens, assistants sociaux, infirmiers. aumôniers, flics et bureaucrates, évidemment, mais aussi chauffards, voleurs d’occasion, pratiquants du fétichisme de la propriété privée puisque s’appropriant celle d’autrui, petits commerçants -mais commerçants de marchandises provisoirement interdites de commerce, ou dont l’Etat se réserve le monopole- meurtriers ordinaires (cocus vexés, jaloux frustrés, possessifs éconduits, cambriolés fauteurs de bavures...), immigrés clandestins en instance d’expulsion... le commun des mortels.

Bref, se retrouver en prison, c’est se retrouver dans une Cour des Miracles gérée par l’Etat social, et d’où les miracles, par conséquent, se sont enfuis. Dans ce chaudron, les bruits du monde* nous parviennent sans que nous puissions répondre à l’urgence qu’ils requièrent. Du moins avons nous le temps de les entendre, et d’en chercher le sens. Nous entendons, nous lisons, nous voyons -mais ne pouvons guère réagir, et moins encore agir. Au fait, le pouvons-nous réellement, lorsque nous croyons le faire " dehors ", et que nous le faisons dans les règles ? Un mois, ou un an de prison, c’est un mois, ou un an, sans manifestations, sans réunions, sans séances de travail ; pour autant, est-ce un mois, ou un an, politiquement moins riche ? Là où le monde dont nous voulons changer se révèle le plus clairement à nous, c’est là où il croit nous priver le plus sûrement de toute possibilité d’agir sur lui -et à plus forte déraison, contre lui.

Et puis quoi ? Sommes nous si sûrs et si heureux de ce que nous faisons habituellement, qu’il nous faille en prendre le deuil lorsque nous ne pouvons plus le faire ? Sommes-nous si efficaces " dehors " que nous serions impuissants " dedans " ? Sommes-nous si libres dans la rue, au travail, en famille, dans nos organisations, qu’il nous faudrait prendre la prison pour l’ombre de cette lumière ? De quoi la prison nous ampute-t-elle politiquement ? Au fond, de rien, sinon de l’illusion d’agir.

C’est de là, donc, de " cette promiscuité où l’on est toujours seul, cet isolement où on ne peut jamais s’isoler "** que ce texte a été, pour l’essentiel écrit. Il s’agit d’une proposition de mise à jour du manifeste de la CSSI, "Risorgimento", adopté en septembre 1997. Il faut prendre ce qui suit pour ce que cela vaut, ni plus, ni moins, et n’y pas accorder plus de valeur pour la raison que cela vient d’une prison. Après tout, en prison, l’auteur y était pour l’avoir choisi -ou à tout le moins, pour avoir choisi de faire ce qui l’y a conduit, ou de ne pas faire ce qui l’en aurait éloigné. Qu’il suffise de " payer pour sortir " (ou ne pas entrer), et de payer au sens le plus trivial du terme, fait d’ailleurs de cette prison un résumé idéal de la société qui la produit : n’est libre que celui peut ou veut payer pour l’être, est enfermé celui ne peut ou ne veut payer pour éviter de l’être : la liberté est une marchandise, l’enfermement la punition pour n’en avoir pas été acheteur conforme***.

Pour le reste, la prison est ici ce qu’elle est partout ailleurs : une formidable entreprise de captation du temps. Lorsque vous aurez dépouillé la prison de tout ce qu’elle a de stupidement, d’inutilement, de sadiquement vexatoire, vous la rendrez visible pour ce qu’elle est : la plus efficace et la plus évidente machine à voler le temps des hommes (et des femmes). " Dedans ", nous nous acharnons à faire passer le temps, quand " dehors ", nous nous acharnions à le retenir. Y avait-il mieux à faire dans cette prison-ci que tenter d’y poursuivre une réflexion entamée ailleurs, sur ce que signifie le temps qui passe, sur qui nous le vole, sur le projet de nous le réapproprier, et sur les moyens de ce projet?

Pascal Holenweg,

Champ-Dollon, octobre-novembre 1999

* Massacres en Algérie, fuite et arrestation de Maurice Papon, victoire électorale de l’extrême-droite en Suisse, guerre en Tchétchénie...

** Guillaume Apollinaire, lettre à Lou, 29 décembre 1914 -Apollinaire parle de la caserne, mais cet enfermement vaut cet autre...

*** Merci encore, malgré tout, aux camarades qui ont payé ma rançon...



    ETAT DES CHOSES

1

A nouveau, en cette fin de siècle comme en la fin du XVIIème, la bourgeoisie (du moins sa part la plus dynamique) joue un " rôle éminemment révolutionnaire ", pour reprendre l’expression du Manifeste de Marx et Engels ; à nouveau aussi, un certain nombre d’organisations dites, se disant ou étant originellement, ou restant encore socialement " ouvrières ", jouent un rôle non moins éminemment conservateur, quand il n’est pas franchement réactionnaire.

Ainsi voyons-nous syndicats et partis jouer face à la mondialisation capitaliste la même partition, quoique avec des instruments modernisés, que celle des corporations, des guildes et des jurandes face à la révolution bourgeoise, et défendre aujourd’hui l’Etat national (ou l’Etat social, là où et quand il y en a un à défendre) comme hier le pacte féodal, aujourd’hui la " fonction publique " comme hier le monopole corporatif.

C’est qu’aujourd’hui, le " néo-libéralisme ", l’expression contemporaine du libéralisme économique, s’attaque à l’Etat national et à l’Etat social comme il s’attaqua il y a deux siècles à l’Etat monarchique et féodal.

2

L’attaque de l’Etat national et social par le capitalisme " mondialiste " offre aux volontés révolutionnaires des possibilités et des espérances nouvelles. Ce à quoi nous assistons est bien l’effacement des vieilles structures de domination politique (l’Etat), sociale (le salariat) et culturelle (les églises, l’école, l’université) au profit d’espaces à conquérir, et qui peuvent être des espaces de liberté ou des espaces marchands, selon qui se révélera capable de les investir (ou d’y investir...).

La question est dès lors de savoir qui, du capital ou de sa négation, de la marchandise ou de sa critique, prendra le contrôle de ces espaces. Cette question, en somme, est toujours celle qui se posait en 1792, et qui se reposa en 1848 et en 1871 : un système s’effondre -mais à quoi ressemblera ce qui lui succède ? Mirabeau ou Babeuf ? Louis-Napoléon ou Blanqui ? Thiers ou la Commune ? Lénine ou Makhno ?

Du point de vue des opprimés, l’histoire est l’histoire de défaites successives, de déperditions accumulées, de trahisons et de captations récurrentes. Le progrès dans l’histoire, c’est le progrès des vainqueurs de l’histoire, et les vainqueurs de l’histoire sont toujours, ou ont toujours fini par être, des oppresseurs.

3

Le vieux schéma marxien de la contradiction révolutionnaire entre forces de production et rapports de production, contradiction s’exprimant par le retard des seconds sur les capacités des premières, est toujours applicable à la contradiction présente entre les capacités économiques et sociales données par la technologie disponible, et les formes d’organisation politique, économique et sociale produites par les technologies du passé -formes d’organisation qui survivent à ces technologies : fondamentalement, nos systèmes politiques " fonctionnent " toujours selon les règles qui prévalaient au moment de la révolution industrielle : la démocratie représentative fonctionne à la vapeur quand l’économie fonctionne au microprocesseur, et l’Etat social communique par sémaphore quand le capitalisme financier communique par l’Internet.

Ce qui est, ou doit être, pour nous décisif, est que le capitalisme, aujourd’hui, produit à nouveau des forces capables de le détruire -la question étant bien de savoir si une volonté et une capacité révolutionnaires s’empareront ou non de ces forces, ou si, à nouveau, le capitalisme lui-même pourra faire, seul et relativement librement, son propre travail de synthèse et de recréation d’un ordre lui convenant. Dans ces conditions, l’opposition entre réformistes et révolutionnaires tient du souvenir, quand on en est à se demander s’il y a encore des révolutionnaires, et que l’on constate que ceux qui se disaient tels il y a vingt ans en sont réduits aujourd’hui à organiser la défense des conquêtes du réformisme, abandonnées par les réformistes eux-mêmes.

Reste que le " néo-libéralisme " s’attaque plus durement et plus efficacement au capitalisme (au capitalisme tel qu’il est) que le mouvement socialiste ne l’a jamais fait depuis 75 ans, et que ce ne sont pas les organisations révolutionnaires qui aujourd’hui remettent le plus radicalement, c’est-à-dire le plus fondamentalement, en cause les instruments de la domination politique, sociale et idéologique bourgeoise (l’Etat, le salariat, la propriété privée, la famille, l’idéologie), mais les forces économiques d’avant-garde du capitalisme lui-même.

Pour la gauche révolutionnaire, il s'agit de choisir son camp : celui des défenseurs du capitalisme " traditionnel ", socialisé et régulé par l’Etat, ou celui des démolisseurs de ce capitalisme traditionnel ? Sommes-nous dans le camp des forces de production ou dans celui des rapports de production ? Nous contentons-nous du camp des autres (quels que soient ces autres), ou constituons-nous notre propre camp ?

4

Il ne saurait évidemment être question pour les socialistes révolutionnaires d’adhérer de quelque manière que ce soit, ni de soutenir en quoi que ce soit, quelque projet néo-libéral que ce soit, mais il leur revient d'utiliser le mouvement par lequel le capitalisme lui-même s’attaque à ses anciennes formes et à son propre héritage.

Nous n’avons pas à nous transformer en défenseurs du salariat, de l’Etat, de la propriété privée, sous prétexte que ces vieux ennemis sont aujourd’hui attaqués par un nouvel ennemi. Le néo-libéralisme incendie le vieux capitalisme, et alors ? Notre tâche est de jeter de l’huile sur ce feu, non de l’éteindre... Il y a finalement deux manière d’accompagner le capitalisme : celle de la social-démocratie, qui l’a accompagné comme Leporello accompagnait Don Giovanni ; celle de la gauche révolutionnaire, qui doit l’accompagner comme le loup accompagne le petit Chaperon Rouge...

5

Ce qui n’avait déjà plus grand chose de socialiste a désormais cessé de l’être. Ceux qui, " à gauche " ou à l’ " extrême-gauche ", ont eux-mêmes réduit leur projet révolutionnaire à n’être plus que le sauvetage des acquis du réformisme social-démocrate et démocrate-chrétien, sont les héritiers de plus d’un siècle et demi de révolutions trahies, de révoltes inabouties, d’insurrections détournées. Comptables de ces échecs, les voilà au surplus conservateurs de leurs scories, et de cela même qu’ils prétendaient vouloir dépasser : l’économie keynésienne, le réformisme bernsteinien, l’éthique wéberienne bornent désormais l’horizon des héritiers de Lénine, Staline, Trotsky, Mao et Guevara. Quand la social-démocratie n’est même plus capable d’être social-démocrate, c’est la gauche révolutionnaire qui reprend de ses mains le lumignon du réformisme étatiste.

Mais pour en arriver là, il aura fallu tout de même écraser Cronstadt et l’Ukraine de Makhno, la Catalogne libertaire, les Conseils ouvriers allemands, polonais, tchèques et slovaques. Il aura fallu trahir les révolutions cubaine et algérienne, ossifier la révolution chinoise, assassiner Spartakus, mercantiliser Mai 68. La " gauche qui résiste " résiste surtout à sa propre mémoire : elle est une formidable revue des échecs de tous les pouvoirs issus, ou affirmant l’être, de toutes les révolutions du siècle. L’ordre capitaliste a résisté à toutes ces révolutions ; le projet révolutionnaire, lui, a failli succomber sous les mains des révolutionnaires vainqueurs, et les bottes de leurs flics.

6

Il est tout aussi vrai, cependant, que si le capitalisme triomphe, c’est au prix de la schizophrénie de ses partisans. Le triomphe du capitalisme, c’est le triomphe de l’Etat -au service, certes, du capital, mais contre la rhétorique libérale de ses idéologues. Nul projet politique n’est plus attaché à l’Etat que celui du libéralisme.

De ce point de vue, il faut réaffirmer, ici aussi, le caractère résolument moderne du fascisme.

7

Si les révolutions ont échoué, leur répression n’a vaincu que pour un temps : la Révolution a survécu aux révolutions triomphantes et les forces révolutionnaires aux révolutionnaires au pouvoir. Partout, et à chaque fois qu’apparemment les révolutions furent défaites, sont nées de leur défaite même de nouvelles volontés révolutionnaires, de nouvelles forces révolutionnaires, un nouveau désir de révolution. La révolution est moins une vieille taupe qu’un phénix sans âge. Jamais le déroulement de l’histoire n’est conforme aux volontés de ceux qui croient la faire et sont faits par elle, ne faisant que la suivre, feignant d’être les organisateurs de cette chose qui les dépasse. Les dirigeants sont dirigés, les leaders sont conduits, les chefs suivent, et le divorce est absolu entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même : si celle-ci ne semble pas se venger de celui-là, c’est qu’elle est trop occupée à en rire.

    Les forces de production

La vie ne va nulle part, la vie est un cauchemar de la matière. (…)

Pourquoi alors propager la vie en l’imposant à d’autres ?

Imposer la vie est le crime suprême.

(Fernando Vallejo)

    Le temps

1

Le temps est une force de production -sans doute la plus importante, et donc celle dont l’appropriation est, socialement et politiquement, la plus déterminante, la plus porteuse de pouvoir.

2

Le salariat est le système même par lequel l’individu est dépossédé du temps, par l’échange illusoire du temps contre de l’argent (illusoire dès lors que l’on ne peut jamais recouvrer le temps vendu, et que ce temps vendu est toujours, irrémédiablement, du temps perdu).

La dépossession du temps est aujourd’hui le seul critère concevable de la prolétarisation. Nous appellerons donc prolétaires toutes celles et tous ceux dont le temps personnel -le temps de vivre, le temps d’aimer, tout le temps dont on peut ou pourrait déterminer soi-même l’affectation et modifier la durée subjective- est déterminé par d’autres, et qui sont ou se sont privés de la possibilité de déterminer eux-mêmes le rythme subjectif et le contenu objectif de leur temps, cédant ainsi à ces " autres " le pouvoir d’en modifier la durée et la valeur réelles.

A contrario, les dirigeants ou les potentats sont ceux qui organisent et déterminent le temps des autres, en se gardant de leur laisser le pouvoir de déterminer leur propre temps personnel -ce qui d’ailleurs ne signifie pas que leur temps personnel ne soit pas aliéné, mais seulement (si l’on peut ainsi écrire) qu’il n’est pas aliéné à quelqu’un d’autre, puisqu’il qu’il l’est à quelque chose d'autre -un pouvoir, une machine, une entreprise...

3

Socialement, la révolution n’est rien d’autre que le mouvement par lequel les dépossédés du temps en reprennent possession, et dépossèdent les maîtres du temps de leur maîtrise. La révolution n’est pas une prise de pouvoir, elle est une prise du temps. Elle n’est pas un changement du régime de propriété, elle est la revendication d’une propriété privée, personnelle, absolue, intransmissible du temps individuel. Elle n’est pas un renversement des dirigeants en place, elle est la volonté qu’il n’y ait plus du tout, jamais, de dirigeants du temps personnel des autres.

4

Il va donc sans dire que le " temps libre " octroyé pour son plus grand profit par le capitalisme aux travailleurs n’est pas plus libre que le commerce que les transnationales laissent encore faire aux petites entreprises, et que ce " temps libre " n’a pour nous strictement aucun intérêt, d’autant qu’en fait de " liberté " il ne s’agit que celle d’une consommation accrue, souvent compulsive, des marchandises produites par les industries du tourisme, du spectacle et des media, grandes captatrices du temps salarié de " leurs " travailleurs.

Le travail subsistant (le travail nécessaire à la production de la plus value, dans des conditions données, par une technologie donnée) restera toujours excessif, si réduit qu’il paraisse, tant qu’il sera celui d’un travail pour le capital : 35 heures pour un patron, c’est 35 heures de trop.

Le temps du travail salarié pourrit tout le reste du temps, en continuant à le déterminer lors même que l’on passe désormais apparemment moins de temps sur son lieu de travail qu’ailleurs, quand le lieu de travail et l’ " ailleurs " ne se confondent pas purement et simplement. L’ " ailleurs " du travail aliéné est aliéné par ce travail, qui produit tout ce que le travailleur consommera lorsqu’apparemment il ne travaillera pas ou plus : les industries des loisirs, du tourisme, du spectacle, des media, n’exploitent ni n'aliènent pas moins le travail que les autres industries, et le travailleur consommateur des produits de ces industries consomme le travail qu’elles ont exploité et aliéné.

5

Mais il n’y a pas que le temps du travail, le temps individuel -il y a le temps social, qui ne s’écoule pas au rythme du temps des hommes. Nos sociétés produisent aujourd’hui ce qui empoisonnera toutes les sociétés à venir pendant des millénaires.

    Le travail

1

Par le mot de travail, il a toujours été formulé deux idées différentes : d’une part, celle de l’activité, constitutive de l’humanité (en tant qu’on peut la différencier de l’animalité), transformatrice de la réalité donnée : le travail est ce qui transforme le monde, en transformant un peu du monde -du silex que l’on taille à la tour que l’on construit. Et d’autre part, l’esclavage -l’activité contrainte, la mise des uns au travail par les autres, pour le profit des autres.

Le travail (au sens, essentiellement, de travail salarié) fut longtemps, et reste souvent, le seul moyen de survie pour ceux qui, contraints de vendre leur temps et leur force, et de les vouer à d'autres, devaient se vendre eux-mêmes pour ne point périr. La torture laborieuse était alors une obligation de survie physique. Nous n’en sommes plus là dans les pays du " centre ", ceux du capitalisme socialisé, si nous y sommes encore à la périphérie, et nous ne jurerons pas que le travail soit encore " chez nous " le moyen de la survie physique, s’il reste le moyen de la survie sociale -à condition cependant, de la confondre avec l’intégration sociale, le travail étant alors la marque de l’adhésion à la norme sociale.

Hier, ici, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Aujourd’hui, ici, qui ne travaille pas peut désormais manger, l’aide sociale ou les restos du cœur y pourvoyant, l’apparent gaspillage de la charité étant pour l’ordre social infiniment préférable au réel désordre de la famine.

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Ce par quoi dans le travail, aujourd’hui et dans le capitalisme socialisé, le travailleur est exproprié de lui-même n’est pas la captation du produit du travail lui-même, mais la captation du temps passé au travail, c’est-à-dire le salariat. C’est par le salaire que le travailleur est exploité, par le salaire que la force et le temps qu’il vend lui sont achetés, par le salaire que cette vente aboutit à la vente du travailleur lui-même, par lui-même. La condition de l’existence est en même temps la cause du vide de l’existence, les raisons de vivre sont ôtées par l’octroi des moyens de vivre. Seul un travail gratuit peut ne plus avoir comme conséquence l’exploitation -encore faut-il qu’il soit réellement gratuit, c’est-à-dire à la fois librement consenti et non échangé, ce que n’est pas, par exemple, le travail " ménager " de la " femme au foyer ".

    L'information, la culture, l'idéologie

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Aucun ordre social ne tient par la seule vertu -si vertu il y a là- de ses seules productions matérielles, ni aucun pouvoir par la seule force de la répression. La société bourgeoise, le capitalisme (socialisé ou non) dépendent, comme les sociétés et les modes de production qui les précédèrent, et comme ceux qui les suivront si nous n’y mettons bon désordre, de l’existence, de la servitude volontaire des sociétaires et des producteurs, c’est-à-dire de la fabrication d’une culture, exprimant une idéologie, et transmise par les moyens de communication et d’information (les media) du moment.

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La bourgeoisie n’a cessé de rêver d’une langue universelle. Tout pouvoir en effet a sa langue, et un pouvoir qui se rêve universel -celui du capital- ne peut que rêver que sa langue soit universelle. Cette langue, aujourd’hui, ici, est ce à quoi l’anglais a été réduit en Amérique du nord.

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Mais si tout pouvoir a sa langue (la féodalité eut le latin, la monarchie absolue et la République bourgeoise eurent le français, le capital a l’américain), cette langue ne peut être universelle que si tous y consentent. Et puisque tout pouvoir a sa langue, notre opposition à ce pouvoir doit se faire en une autre langue. Nous avons à parler ces autres langues, qui sont celles de refus de l’ordre du monde, même lorsqu’elles nous viennent d’un ordre qui le précéda et ne fut pas moins que lui à combattre. Le pouvoir du capital mondialisé parle anglais ? parlons et écrivons en n’importe quelle autre langue -elle sera toujours celle de femmes et d’hommes refusant le pouvoir du capital mondialisé. Parlons corse en France et valdotain en Italie, basque en Espagne et espagnol aux USA, tamazigh en Algérie et arabe en Israël, tibétain en Chine et chinois en Inde, serbe en Albanie et albanais en Serbie.

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Il y a de l’entassement, de l’empilement, de la géologie dans la fabrication de la culture. La culture bourgeoise succède à la culture aristocratique, qui coexistait avec les cultures paysannes. Elle en hérite, et ne l’annihile pas. La fabrication de la culture est un processus, non un acte : la culture bourgeoise change, si elle ne progresse pas, de l’Encyclopédie à Disneyland. Le changement se fait de l’ambitieux vers le trivial, du révolutionnaire au redondant, de l’invention au bégaiement, de la création à la marchandise -mais il se fait, comme il peut, tant qu’il le peut.

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Depuis une trentaine d’années, cependant, la culture bourgeoise n’invente plus, ni n’accueille plus d’invention, et ce qu’elle produit d’apparente nouveauté n’est plus que le rafraîchissement de quelques vieilleries. La culture bourgeoise " remastérise " Victor Hugo en comédie musicale, elle ne produit plus de nouveaux Victor Hugo (ni même de nouveaux Sartre).

L’aboutissement autiste d’une culture enfermée en elle-même et en quelques gestes, toujours les mêmes, est la chance de ceux qui veulent en finir avec elle. Car même dans l’état où elle nous est rendue, cette culture reste indispensable au capitalisme.

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Les formes de création artistique se sont, depuis la fin du XIXème siècle, libéralisées au sens le plus commun, le plus trivial du terme : elles se sont dissoutes dans une absolue équivalence entre elles, le tout équivalent au rien, Artaud valant Claudel pour peu que l’on trouve à vendre de l’Artaud comme (sinon autant) du Claudel, du fou comme du salaud, l’un et l’autre accueillis sur les étals des marchands de culture.

Ce gigantesque équarrissage marchand de tout ce qui peut se créer, où tout ce qui a pu être créé peut être légitime pour peu que cela se vende, et n’est légitime qu’à cette condition, permet à quiconque de proposer " sa " création culturelle, à Bernard-Henri Lévy de se prendre pour Guy Debord et à John Armleder pour Marcel Duchamp, en même temps cependant que cela nous permet d’entendre, de loin, brouillée par le marché, quelque grande voix hurlante, ou de voir quelques grands traits furieux qui en d’autres temps eussent été tenus pour inexistants. Mais au bout du compte (et comptes il y a, essentiellement), tout étant également (ou peut s’en faut) accessible, tout se vaut -et ne vaut plus rien. Warhol avait réduit l’ " art " à une image médiatique infiniment reproductible, et fort logiquement baptisé son atelier du nom de Factory (usine) : cela dit on ne peut mieux ce que cela produit.

7

Après trois siècles d’invention, la culture bourgeoisie aboutit ainsi à un néant fait de sa propre caricature, et du bégaiement de quelques unes des révoltes culturelles qui se dressèrent autrefois contre elle. Duchamp avait clos le cycle de l’art moderne il y a cinquante ans -ses épigones branchés, cinquante ans plus tard, n’ont plus fait un pas en avant, sauf, comme Pinoncelli, à le prendre au mot et à prendre les administrateurs de la culture au piège de leur snobisme patrimonial, en pissant dans un urinoir de porcelaine signé par le maître, ce qui valut au fauteur de miction d’être condamné pour " dégradation d’une œuvre d’art " - art dont l'auteur de l’œuvre avait pourtant proclamé la mort...

8

La culture bourgeoise, qui tenait ferme sur ses deux jambes, la patrimoniale et l’inventive, est désormais unijambiste : il ne lui reste plus que le patrimoine, qu’elle fétichise en bientôt autant de " journées " thématiques ou disciplinaires (de la musique, de la lecture, du cinéma, du patrimoine lui-même) que le calendrier productif lui en concède. Pour autant, l’unijambiste persiste à se vouloir montrer sur scène, et s’il n’y a plus d’ " art " possible dans la culture bourgeoise ou en accord avec elle, le " marché de l’art " en tiendra lieu, qui se porte fort bien.

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Car marché il y a, mais non l’hypothétique, mythique et mystificateur " marché libre " des libéraux : ce qu’il y a, c’est un marché dont l’Etat est le garant, et les fonctionnaires culturels d’Etat les gardiens et les prébendiers. De la défense de l’ " art contemporain " arrivé là où son néant le portait, vit tout un peuple grouillant de fonctionnaires de la culture, de professeurs d’université, de muséographes, d’apparatchiki divers, autour desquels, non moins grouillants, s’agitent galeristes et collectionneurs privés. La bourgeoisie cultivée de ce temps se pâme ou se gratte devant la nullité -mais cette nullité est empaquetée de discours, cette production muette tire profit de son mutisme. Et tous, fonctionnaires ou " privés ", vivent des étranges épousailles de l’incompétence salariée et du snobisme analphabète, encensent de pseudo-créateurs " faisant de l’art " (ou de l’anti-art, ce qui dans leur cas revient au même) comme l’on fait des affaires : en exploitant la crédulité, la bêtise ou l’inculture d’ " amateurs " friqués (lesquels, en l’occurrence, n’ont que ce qu’ils méritent lorsqu’ils se retrouvent escroqués par plus malins qu'eux).

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Le néant de l’art " contemporain ", le bégaiement du patrimoine culturel, la réduction de la révolte artistique et culturelle (par quoi se mesure toute création culturelle ? Par le rapport affectif au monde qu’elle transmet) au profit que l’on peut en tirer un siècle après que les révoltés eussent été suicidés -bref, l’insondable vulgarité, aujourd’hui, de la culture bourgeoise, ne sauraient pour des révolutionnaires signifier autre chose qu’une espérance. Le champ culturel bourgeois est clos ? Le champ de l’invention est donc libre, hors de cet enclos. Hégel : " La frivolité et l’ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d’un inconnu, sont les signes annonciateurs de quelque chose d’autre, qui est en marche " (préface à la Phénoménologie de l’Esprit). Ce " quelque chose " ne viendra pas du " dedans " de la culture, d’où ne vient plus rien sinon la répétition, la réduction et la caricature de ce qui fut. Le " quelque chose d’autre qui est en marche " est en marche ailleurs, et nous avons à le faire marcher contre.

On ne révolutionne sans doute pas l’art contemporain en pissant dans l’urinoir de Duchamp, mais cette miction nous dit tout de même l’essentiel de ce qu’il y a à dire de l’histoire artistique des deux siècles de la civilisation bourgeoise : qu’elle est close, qu’on peut tirer la chasse, s’essuyer et passer à autre chose, ailleurs -plus haut, plus fort et plus loin. Et mieux vaut encore un " artiste " pissant dans une " œuvre d’art " qu’un critique se branlant devant.

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Il nous reste non à réinventer " la " culture, ou à inventer une " autre culture ", mais à donner les conditions de cette invention -celle d’une culture qui ne soit ni séparée de la vie, ni identifiée à elle ; qui soit capable d’exprimer l’espérance d’une vie autre plutôt que la vacuité de la vie présente. Au fond, cette expression de l’altérité, de l’espérance, de l’opposition à la réalité donnée, fut le meilleur et l’essentiel de la culture passée -que l’on y exprime l’attente ou la volonté d’un changement, ou la nostalgie de l’Eden. De ce point de vue, l’urinoir de Duchamp et l’urine de Pinoncelli disent mieux la réalité du capitalisme socialisé que les kilomètres de rayonnages des bibliothèques de " sciences humaines ".

C’est de l’autisme culturel dont il nous faut sortir, de cette " culture " où les peintres peignent pour les peintres l'impossibilité de continuer à peindre, où les écrivains écrivent pour des écrivains des livres sur la douleur d’écrire, où les musiciens composent pour d’autres musiciens des musiques faites d’échantillons d’autres musiques.

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L’art moderne n’a pas fait faillite : il a, plus simplement, fait son chemin, jusqu’à son terme. Parti d’une critique radicale du patrimoine et des traditions artistiques, il a abouti à la mise en scène éclatante de sa propre impuissance à faire le pas menant de la critique à l’alternative -comme si Van Gogh restait indépassable, Schiele insurmontable, Bacon incontournable. Mais cet aboutissement de l’art moderne au néant ne signifie pas que toute pratique artistique soit condamnée à y aboutir. Ce sont d’autres pratiques artistiques que celles reconnues comme telles qui doivent prendre le relais -les unes à inventer, d’autres déjà émergentes, quelques unes à redécouvrir.

Le péril réside en l’effrayante capacité de récupération marchande, c’est-à-dire d’annihilation de l’expérimentation artistique par le capitalisme socialisé. Si la clandestinité de l’expérimentation en réduit évidemment l’impact, sa reconnaissance en abolit la force, et sa valeur marchande en signale l’innocuité. L’expérimentation artistique et la création culturelle capables de renouveler (voire, et à plus forte raison, de " révolutionner ") l’art et la culture se reconnaissent en toute certitude à ce qu’elles ne s’achètent pas -ni d’ailleurs ne cherchent à se vendre, et qu’elles ne se vendraient sans doute pas si même elles cherchaient à le faire.

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Par contre, les foutaises des épigones de Duchamp se vendent et s’achètent, et nos nouveaux pompiers ne passent pas, quoi qu’ils en veuillent faire croire, tout leur temps à déterrer les cadavres de l’art moderne immolé par Dada pour les retuer plus ou moins spectaculairement -comme les sacrificateurs nécrophiles des orthodoxies religieuses aimaient à exhumer les restes des hérétiques défunts pour les brûler. Une fois leur numéro produit devant leur public habituel de marchands, de fonctionnaires de l’art et de gogos snobinards, il restera toujours à ses parasites assez de temps pour se vendre -et trouver des acheteurs. Comme il convient, ces putes ne font le trottoir que pour pouvoir monter les escalier, et n’exercent le plus vieux métier du monde qu’en proclamant l’absolue nouveauté de leur manière de l’exercer.

Nous fera-t-on passer encore longtemps les enculeurs de mouche pour des séducteurs priapiques ?

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Le badigeon post-moderne passé sur le cadavre de la modernité fait pourtant un beau spectacle : le cadavre est télégénique, la nécrophilie est médiatique. Cette branlette s’étudie et s’enseigne comme elle se vend, et la vacuité de la culture sous le capitalisme de l’âge " informationnel " se communique aisément par anciens et nouveaux media, tous formant réseau.

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Dans ce réseau, la communication écrase ce qu’elle communique, par une gigantesque mise à plat de tous les contenus possibles (un site pédophile vaut un site philosophique, une page néo-nazie équivaut à une page à la gloire du roquefort, Loana égale Louise Michel). Le rêve du marché global se réalise en virtualisant le marché et en tout réduisant à une marchandise -en même temps d’ailleurs que l’accès même à ce souk est une marchandise, en ce qu’il suppose l’acquisition du matériel (l’ordinateur et ses périphériques " communicants ") et des services nécessaires, à commencer par une ligne téléphonique -dont l’écrasante majorité de la population de la planète ne dispose pas. L’infrastructure " communicationnelle " donne accès à la marchandise, et elle est marchandise elle-même. Le " marché global " est plus globalement exclusif que les marchés qui le précédèrent : même celui qui n’avait rien pouvait entrer dans un grand magasin " réel " (ne serait-ce que pour y voler). Celui qui n’a rien ne peut entrer sur Internet, et celui qui n’a pas assez ne peut y rester. Sur sa toile, l’araignée sélectionne ses proies : elles les veut bien grasses et bien nombreuses, petits bourgeois occidentaux, non pas lumpenprolétaires périphériques. Ce " marché parfait ", qui concentre en un seul point (la toile) et presque en un seul moment, la production, l’échange (la vente et l’achat) et la consommation, n’est parfait que dans la mesure où seuls y peuvent accéder ceux que l’on y souhaite, si on n’a pas encore tout à fait purgé les réseaux des présences et des idées indésirables (mais on y vient).

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Quelques révoltés de service, quelques colériques spectaculaires, font bien un petit tour de piste sur les media -mais leurs tours sont de plus en plus rapides, sur des pistes de plus en plus courtes, pour un spectacle bientôt aussi bref que leurs idées, et pour un public n’attendant que leur numéro. Nous les retrouverons quelque temps après abonnés aux plateaux télévisés, y tenant leur rôle d’opposants conformes et d’iconoclastes prudents, ratiocinant une adhésion fervente à quelque vieille lune idéologique, cultivant le coin de jardin que la culture dominante leur alloue en remerciement du service rendu par leur révolte passée -quand encore révolte il y eut réellement.

C’est ici le spectacle du refus, la mise en scène de la négation -quand nous en tenons, nous, pour la négation de la mise en scène et le refus du spectacle.

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Un double mouvement a gonflé le patrimoine culturel de toutes les expressions de révolte passées (Artaud se vend dans les supermarchés, Sade se joue dans les théâtres subventionnés) et diffusé le plus massivement possible (tant qu’il y a consommation possible) au plus grand nombre de consommateurs possibles) un patrimoine culturel étalé sur les marchés et exposés dans les media, sans plus de recul, de mise en perspective et de recherche de la signification originelle de ce que l’on présente, qu’on en fait l’effort pour un soap opera de dernier ordre. La bonne vieille gauche institutrice s’en attendrira, et ses metteurs en scène (ses fabricants de spectacle) prendront garde à toujours glisser dans le spectacle patrimonial quelque posture moderniste propre à attirer et à retenir l’attente du chaland progressiste : il faudra que les seins qu’on ne saurait voir dans le Tartuffe, se voient sur la scène (et avec les seins, le cul et le sexe si possible) ou qu’Elektra se fasse ostensiblement baiser par le fantôme de son frère : on ne fera ainsi ni mieux comprendre Molière, ni mieux aimer Hofmannsthal, mais on aura au moins fait bander quelques spectateurs, plus sûrement retenus par la queue que par la tête. Mais la bonne gauche institutrice ne demande pas mieux que faire ouïr Mozart à des Boshimans ou Sophocle à des Auvergnats, persuadés qu’elle est de les faire accéder ainsi à la Culture (avec un grand C).

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L’étalage culturel patrimonial n’en est pas moins réduit à l’espace, congru, de l’alibi qualitatif d’un gigantesque marché aux conneries, bien plus garni et plus achalandé que celui des nobles antiquités idéologiques. Là s’illustre le formidable mensonge de Mac Luhan : le medium n’est pas le message, le nouveau medium ne suscite pas un nouveau message, et le bombardement de vacuité auquel est soumis le " public " se fait aussi bien par l’imprimerie que par l’Internet : pour ce pilonnage, la couleuvrine moyenâgeuse convient aussi bien que le bombardier furtif -on en recevra toujours la même merde.

Dans la longue histoire des moyens de communication entre les hommes, jamais une innovation technologique n’a annihilé les technologies antérieure, et toujours s’y est-elle ajoutée. Certes, les modes spécifiques, techniques, de production et de diffusion de l’information ont été déplacés des lieux de production vers les musées -mais si on n’utilise plus de tablettes de cire pour écrire, on écrit toujours et si on n’utilise plus de linotype dans les imprimeries, on imprime toujours ; si on ne filme plus avec des caméras manuelles, on filme toujours et si on ne projette plus avec les projecteurs des frères Lumière, on diffuse toujours des images animées et enregistrées. L’Internet s’ajoute à l’édition, à la radio, au cinéma, à la télévision -il ne les supprime pas.

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Communique-t-on d’ailleurs par les nouveaux media autre chose que ce que l’on communiquait par les anciens ? Et par la télévision, la video ou l’Internet, dit-on, écrit-on, montre-t-on autre chose que ce qui déjà fut dit, écrit, montré ? Les bonnes questions sont celles qui restent sans réponse : Héraclite les posait déjà. Mais il les posait -et comme lui, toutes celles et tous ceux qui, en leur temps, révolutionnèrent la culture, parfois sans même le vouloir- par des mots dont la charge s’est perdue. Ainsi des mots révolutionnaires deviennent-ils des slogans réactionnaires ; ainsi des concepts subversifs deviennent-ils le pain quotidien de ce qu’il y a de moins subversif dans le brouet culturel quotidien : Mustapha Khayati, pour l’Internationaliste Situationniste, l’écrivait en mars 1966, et nous n’avons trente-six ans après rien à en retrancher : " Les mots forgés par la critique révolutionnaire sont comme les armes des partisans, abandonnés sur un champ de bataille : ils passent à la contre-révolution ; et comme les prisonniers de guerre, ils sont soumis au régime des travaux forcés " -et cela vaut pour " qu’un sang impur abreuve nos sillons ! " comme pour " l’Internationale sera le genre humain ! ", pour le Contrat social comme pour la République.

Il faudra à la révolution qu’il faut, des lexicographes, des encyclopédistes, pour redonner à de vieux mots un jeune sens, et forger de nouveaux mots pour les nouveaux sens -et il faudra que ces mots ne soient compris que de ceux qui entendent en user pour ce qu’ils valent : des bombes. Pour le reste, qu’aucun mot ne nous soit interdit, qu’aucun moyen de les communiquer ne nous soit étranger...

20

La société de " communication " (la société " communicationnelle ", le capitalisme socialisé de l’âge de l’informatique) ne conçoit d’ailleurs toujours la communication de la " culture " ou des " idées " que comme on la concevait sous les monarchies ou les théocraties classiques : dans un seul sens, de haut en bas, du pouvoir vers ceux sur qui il pèse (puisque sur eux il repose). Les locataires du " haut " ont pu changer, le pouvoir être détenu par une autre classe, les maîtres de l’argent remplacer ceux des armées ou des églises, c’est toujours dans le même sens que " fonctionne " la communication. L’interactivité dont on fait si grand cas depuis quelques lustres n’est le plus souvent que phénomène d’écho ou réflexe de Pavlov, et l’on patauge toujours dans la vieille division des tâches entre qui détermine et qui exécute -qui parle et qui écoute-, la même qui fonde depuis 200 ans l’économie du temps.

Le réseau universel de communication mis en place par le capitalisme, et qui n’est sans doute pas sans avoir joué quelque rôle dans la mise à mort de l’illusion " soviétique ", abolit presque totalement la distance physique (c’est-à-dire le temps nécessaire pour la parcourir) entre les choses et les lieux, entre les marchandises et le marché ; il nous reste à faire en sorte qu’il abolisse aussi la distance entre les gens, au lieu que de l’accroître -ce à quoi il aboutit présentement, en les isolant les uns des autres et en isolant ceux qui y ont accès de ceux qui ne le peuvent.

Le modernisme technologique nous assure que nous sommes partie prenante du plus gigantesque réseau de communication jamais réalisé : l’Internet. Nous le sommes, en effet, mais comme la mouche est partie prenante de la toile de l’araignée qui va s’en nourrir. Les informations (mais lesquelles ?) circulent pour que les gens restent immobiles, rivés à leur ordinateur, enfermés chez eux, autistes coupés du monde réel mais branchés en permanence sur des simulacres, et réceptifs aux sommations d’être conformes à ce que l’on attend qu’ils soient.

21

Il ne s’agit pas pour nous de trouver de nouveaux moyens de communication, d’inventer de nouveaux media, mais de donner un nouveau contenu aux messages communiqués par les media existants, et de détourner ceux-ci de leur utilité marchande en les retournant contre leurs propres règles de fonctionnement, et contre la direction " naturelle " de la communication autorisée. Ni notre programme, ni notre langage, ni nos méthodes ne sont incompatibles avec les moyens d’expression et de communication existants, s’ils sont incompatibles avec leur usage commun, avec les modes courants et autorisés d’expression et de communication -et avec le sens univoque de la communication. Ce sont cet usage, ces modes et ce sens qu’il nous faut subvertir, de telle manière que les termes et les contenus culturels, la culture elle-même, ne soient plus cette " sphère séparée " de la vie à quoi s’opposèrent Dada, le surréalisme et le situationnisme, mais l’expression même de la vie possible -de la vie telle qu’elle devrait être, contre la vie telle qu’elle est.

22

La culture réunifiée avec la volonté de vivre une vie autre n’est plus, ne peut plus être, l’affaire de spécialistes vivant de la séparation de la vie et de la culture, ou du discours sur cette séparation. En révolution, la culture définit la possibilité de construire une nouvelle vie, et pas seulement pour les acteurs culturels, mais pour tous.

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La distinction de ce qui sert la communication dans sa forme présente (c’est-à-dire celle qui correspond aux lois du capitalisme socialisé) et de ce à quoi peut nous servir de communiquer (c’est-à-dire la révolution) est ce qui nous importe d’abord d’opérer. Les formes de communication existantes peuvent être dépassées dans leur usage même, et les moyens existants de communication détournés, mais on ne dépasse jamais que ce que l’on a atteint, et l'on ne détourne jamais que ce dont on est capable d’user. Notre emploi des moyens de communication existants contient, non le refus de toute communication, mais celui de toute la communication encore réellement existante ; nous laisserons à ceux à qui communiquer importe quoi que l’on communique le soin d’inventer de nouveaux media. Nous en userons, et nous nous vouerons, nous, à ce qui nous importe : le contenu le la communication. Nous entendons faire de ces nouveaux media le plus mauvais usage social possible. Gutenberg " invente " l’imprimerie moderne pour diffuser la Bible, mais l’imprimerie moderne finira par diffuser aussi l’Encyclopédie.

24

Pas plus idéologiquement (ou, si l’on veut, culturellement) qu’en tout autre domaine, nous ne serons jamais du côté des vainqueurs, nageant dans le sens du courant, flottant dans celui du vent, grimpant dans la même posture que l’on prend pour ramper, souffrant de cette " intropathie " que dénonçait Walter Benjamin et qui soude en connivence l’historiographe aux vainqueurs de l’Histoire : quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs. Nous abhorrons autant le domination que nous récusons l'héritage et méprisons les vainqueurs. La figure du " gagneur " n’est que celle, modernisée, du soudard. " Tous ceux qui jusqu’ici ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur le corps des vaincus d’aujourd’hui " (Benjamin). Nous sommes, spontanément et par raison autant que par souci esthétique, du côté des vaincus, et voulons faire en sorte que sur leurs corps trébuchent leurs vainqueurs, dont au " cortège triomphal, comme ce fut toujours l’usage, appartient aussi le butin ", c’est-à-dire les " biens culturels ", c’est-à-dire l’idéologie.

25

Les révolutions du XIXème siècle (dont celle de février-mars 1917, en Russie, fait encore partie) s’appuyaient sur une idéologie, se nourrissaient de mouvements artistiques et culturels et s’exprimaient par eux. Cet enracinement de la volonté révolutionnaire dans l’invention culturelle et artistique a pris fin à l’automne 1917, lorsque la révolution accoucha d’un putsch et que la volonté révolutionnaire se résorba en une volonté de pouvoir. Sur quoi, la mort de l’art, la vacuité de la culture et la fin de l’idéologie ayant été successivement (quoique abusivement) proclamées, appuyer aujourd’hui notre volonté, ou notre désir, de révolution ? Sur cette mort, cette vacuité et cette fin, qui pourraient signifier aussi bien la mort du révolutionnarisme lénino-blanquiste, la vacuité de l’ouvriérisme et la fin de l’idéologie étatiste ?

L’art moderne a fait, d’une certaine manière, place nette de quelques vieilleries encombrantes, nous autorisant à n’en plus tenir compte, et nous obligeant à la réinvention d’une " culture nouvelle " qui nous soit ce que le romantisme fut aux révolutionnaires de 1848 (ou Rousseau à ceux de 1792).

Qu’une " théorie révolutionnaire ", c’est-à-dire la pensée d’une révolution possible, pût à nouveau s’exprimer par la poésie et à partir de la philosophie, et se nourrir des cadavres des proclamateurs de la mort des poètes et de l’absence des philosophes, cela est peut-être le plus réjouissant des signes du temps. Et qu’il y ait plus de subversion possible du réel dans un fragment d’Héraclite que dans tout Lénine, tout Trotsky et tout Mao ensemble est soit le signe d’une résurrection, soit celui d’une permanence : celles de la volonté de révolution.

26

Notre refus de l’idéologie nous mène à la même conséquence théorique que notre refus d’admettre que l’art " moderne " soit l’aboutissement de l’art et la borne de l’impossibilité de la création artistique : il ne saurait y avoir d’idéologie " anti-idéologique " (ou d’anti-idéologie idéologique), ni d’art " anti-artistique " ou de culture " anti-culturelle ". L’idéologie du refus de l’idéologie et la proclamation de la mort des idéologies sont affaires d’idéologues, comme d’artistes (ou de marchands) la proclamation de la mort de l’art.

27

Les classes dominées ne sont pas pour rien dans la formation, la constitution, l’élaboration de la culture dominante, c’est-à-dire du patrimoine culturel et du répertoire artistique : ce que ce patrimoine et ce répertoire peuvent contenir d’emprunts aux " cultures des pauvres " procède du rapt, du vol et du viol -comme les collections des musées ethnographiques procèdent essentiellement du pillage colonial et de la contrebande crapuleuse.

Mais si la culture dominante se constitue sans, malgré ou contre les classes dominées, elle leur est ensuite proposée, enseignée et vantée (notamment sous l’apparence et la promesse d’une promotion sociale et personnelle), et toujours après avoir été stérilisée de tout ferment encore actif de révolte. " Le peuple ", " les gens ", ne participent pas à la " culture " : ils sont supposés y accéder ; ils ne font pas la " culture " : ils sont appelés à la consommer. Ce qu’il y avait -ce qu’il y a toujours- de subversif dans Villon, Mozart ou Van Gogh a été dissout par l’intégration de Villon, Mozart et Van Gogh dans le patrimoine culturel. On sera dès lors sommés d’admirer ce que l’on nous aura interdit de faire, et cette admiration passive est une assurance contre ce qui aurait pu être un usage dangereux pour l’ordre établi. La Ballade des pendus est devenue la Ballade des cocus : Frères humains qui après François vivez, n’ayez de lui nul usage révolté...

28

Il se trouve cependant que les plus grandes oeuvres culturelles ont toujours, et toutes, été révolutionnaires, même si elles le furent souvent malgré elles. Du moins ont-elles toujours contenu, et contiennent-elles toujours, " quelque chose de révolutionnaire ", même après le triomphe de la vacuité " contre-artistique " des épigones de Duchamp. Il reste quelque chose de ce quelque chose de révolutionnaire, quelque chose de tapi dans la mémoire ou dans l’ombre, qui ne demande qu’à être réveillé d’un éclat de colère : c’est Vladimir Vissotsky retrouvant avec stupéfaction, et sans rien connaître de leur auteur, son propre chant dans les mots de François Villon, prononcés cinq siècles avant lui dans une autre langue que la sienne.

Ce qu’il y a de plus grand dans l’art est fait de révolte contre ce qui dominait (et contre ceux qui dominaient) au moment où cela fut fait. Ce qu’il y a de plus grand dans l’art moderne, de Courbet à Duchamp, crie contre la bourgeoisie, et crie encore contre elle bien après qu’elle ait cru se l’approprier. Elle-même, qui n’a rien créé, et aurait été bien en peine de le faire, trop occupée qu’elle était à tout vendre, a suscité contre elle la plus belle et la plus rugissante part de la création contemporaine. Elle l’expose aujourd’hui dans ses musées, la stocke dans ses collections, la vend dans ses galeries, mais n’a pas totalement réussi à faire taire le cri enfoui dans toute œuvre singulière, quelque effort qu’elle ait déployé pour étouffer ce cri -moins d’ailleurs par le silence que par le commentaire incessant, moins en dissimulant l’œuvre qu’en l’exposant comme s’exposent les putes dans les rues chaudes d’Amsterdam ou de Hamburg.

Au fond, mettre Lautréamont dans une bibliothèque de Maison de la Culture, ou décorer un bureau officiel d’un nu de Schiele, c’est s’approcher au plus prêt de leur castration. S’en approcher, mais non y aboutir : ces couilles énormes résistent aux ciseaux de manucure que manient des castreurs impuissants. L’oeuvre révolutionnaire résiste même à sa récupération en marchandise ou en idéologie, ou à la parodie qu’en tentent (faute de savoir la détourner) quelques imitateurs. Finalement, la République échevelée et dépoitraillée de Delacroix a enterré quatre républiques bourgeoises et enterra toutes les suivantes, l’Hymne à la Joie de Schiller et de Beethoven enterrera l’Union Européenne, et Duchamp enterrera Armleder.

29

Toute création culturelle (qu’on nous entende bien : nous ne parlons pas ici du mime, de la reproduction, du bégaiement des créations passées, mais du pas que font à partir d’elles, pour aller plus loin et plus haut qu’elles, les créateurs présents -ceux qui ne se vendent pas ni ne souffrent que leur création soit évaluée comme une marchandise) est en avance sur la réalité sociale de son temps. La culture qui importe préfigure toujours le monde qui pourrait être, même lorsqu’elle reflète le monde qui est, ou remémore celui qui fut.

La culture est ainsi toujours, irrémédiablement, en avance sur la politique, y compris sur ce qu’il y a de volontés révolutionnaires dans la politique.

30

Il nous enfin dire un mot de ce vieux cerbère de tous les ordres imposés : la religion. Apparemment, à défaut d’être déjà mort, Dieu serait subclaquant. Mais ce cancer a ses métastases : les églises traditionnelles s’endorment doucement, d’autres, parfois pires, naissent de leur soue.

Et puis, la religion ne s’éteint pas comme un incendie : elle s’assèche comme une inondation. Et cela prend du temps : au début du XXème siècle de l’ère chrétienne, 70 % des Français se faisaient encore enterrer religieusement (du moins leur famille l’avaient-elles décidé pour eux). Que la mort soit toujours révoltante est d’autant plus évident qu’au surplus, elle est devenue invisible, sauf comme spectacle. Le passage vers la néant doit être marqué, les religions sont là pour cela, et à cela au moins elles servent encore. Et puisque nul ne vit autrement qu’entre une naissance qu’il n’a pas choisie et une mort qu’il ne peut éviter, autant ajouter à l’absurdité de ce passage l’absurdité du signe qu’il est terminé. Ce signe est un signe de mort, et un signe mort : que les cadavres des hommes soient accompagnés de celui de leurs dieux les rend au moins égaux.

    Les modes de production

S’il se dépense, hélas ! autant d’efforts pour entraver la marche irrésistible du progrès,

c’est que, outre ceux qui vivent d’ignorance, d’erreur, d’injustice,

il y a ceux qui en meurent et trouvent cela bien ;

il y a aussi les retardataires s’entêtant sur des choses inutiles

parce qu’elles leur ont coûté beaucoup à conquérir -c’est naturel-

et ce n’est pas avec des paroles qu’on guérira les gens de pareils béguins :

les catastrophes seules pourront y suffire.

(Louise Michel)

Le capitalisme a triomphé en s’appuyant sur l’avidité. Le mode de production collectiviste d’Etat a échoué en exploitant l’altruisme. La social-démocratie s’est fourvoyée en tentant l’organisation de l’écœurante solidarité des possédants et des possédés, sous le mode du capitalisme socialisé.

    Le capitalisme

1

La capitalisme n’est pas une forme " neutre " d’organisation sociale, une force purement instrumentale, dont les effets ne dépendraient que des intentions de qui en userait. Le capitalisme ne peut pas libérer autant qu’il aliène, dépolluer plutôt que polluer : il aliène et pollue parce qu’il ne peut faire autrement sans remettre en cause ce qui le fait tenir et avancer : le profit. Bref : le capitalisme n’est pas humanisable -ou plutôt : le seul moyen d’humaniser le capitalisme, c’est de le détruire.

2

Il peut certes se produire ceci, que le capitalisme en poursuivant ses propres fins, et elles seules, aboutisse à faire avancer la société d’un pas vers la libération des sociétaires : il fallut bien renverser le féodalisme pour constituer le marché moderne.

3

Plus grand chose n’est aujourd’hui produit pour être consommé, et presque tout est produit pour n’être que vendu, quoi que l’on en fasse ensuite. Le capitalisme du XXIème siècle grégorien ne produit pas plus que le capitalisme des siècles précédents pour satisfaire des besoins -sinon son propre besoin de vendre ce qu’il produit, quoi qu’il produise.

4

Lorsque le capital s’investit dans la dépollution, c’est en ayant la garantie qu’il y aura toujours plus de pollution -de telle manière que la branche " écologique " dans laquelle il aura investi sera toujours plus rentable. Le recyclage des déchets peut ainsi être une activité rentable, pour autant que l’on produise toujours plus de déchets recyclables.

    Du capitalisme libéral au capitalisme socialisé

1

L’Etat social est l’organisation par l’Etat, pour la société, de la survie de chacun des sociétaires : de ceux que la faim menaçait comme de ceux qui craignaient la colère des affamés. Ce pacte entre affameurs et affamés, expulseurs et sans-logis, exploiteurs et exploités, possédants et possédés, tous proclamés également citoyens (mais les premiers l’étant évidemment plus que les seconds), est un pacte de survie des maîtres, un contrat social dont la vie n’est ni l’objet, ni le sujet, ni l’enjeu, en tant qu’elle est totalement irréductible à toute espèce de pacte ou de contrat, de règle ou de loi, mais dont la survie est le prix.

2

Mais si l’Etat social ne garantit que la survie, il répartit néanmoins pour cela des moyens si considérables qu’ils pourraient être ceux de la vie toute entière, toute riche et toute libre qu’elle puisse être : la masse financière représentée par l’addition des prestations sociales compensatoires de la perte de salaire (indemnités de maladie, d’accident, de chômage, de service militaire, de maternité, congés parentaux, retraites, pensions, rentes d’invalidité etc...) suffirait à couvrir le coût d’un revenu minimum inconditionnel versé à toute personne sans contrepartie, et équivalant à la couverture totale de tous ses besoins physiques et sociaux essentiels.

Il y a entre l’abondance de misères intellectuelles et affectives et le désir de l’abondance affective et de liberté, un tel gouffre que le pas de géant par lequel nous devons le franchir ne pourra être qu’une rupture historique, c’est-à-dire une révolution.

3

Pour l’heure, chaque nouvel élément de la vie matérielle supposé la rendre meilleure est un élément de servitude -et tout ce qui pourrait libérer entrave. Il en va ainsi du travail comme des moyens de communication ; l’échec de la social-démocratie se mesure aussi à sa capacité de multiplier des garanties de survie matérielle se payant toutes d’une réduction de la vie libre, de l’espace de vie autonome (que le libéralisme ne fasse pas mieux, mais pire, n’étant évidemment pas un excuse, mais seulement une explication).

Dans le même temps, chaque nouvelle atteinte à la vie par le capitalisme créée un nouveau marché pour la réparation des dégâts commis. Tout ce qui sera rentable sur ce marché sera confié au capitalisme ; l’Etat social, lui, réparera les dégâts qu’on ne peut réparer sans profit, et si l’Etat social n’y pourvoit pas, la charité privée y pourvoira.

4

La social-démocratie a effectivement réduit les inégalités sociales, mais elle a surtout réduit celles qui existaient entre travailleurs de secteurs, de statuts, de sexe différents -non, fondamentalement, celles entre travailleurs et capitalistes ou entre possédants et non-possédants. Cependant, contribuant à diffuser la petite propriété et à élever le tarif salarial, la social-démocratie a largement contribué à transformer les prolétaires indigènes en petit-bourgeois, et à organiser la survie matérielle (puis, plus que cela, l’intégration sociale) des classes dangereuses dans un capitalisme socialisé par l’Etat.

    Le mode de production collectiviste d'Etat

" (...) dans l’intérêt d’une juste répartition de la terre nous avons de propos délibéré laissé mourir en une seule année environ 5 millions de paysans avec leurs familles. Nous avons poussé si loin la logique dans la libération des êtres humains des entraves de l’exploitation industrielle, que nous avons envoyé environ dix millions de personnes aux travaux forcés dans les régions arctiques et dans les forêts orientales, dans des conditions analogues à celles des galériens de l’Antiquité. Nous avons poussé si loin la logique que, pour régler une divergence d’opinions nous ne connaissons qu’un seul argument : la mort (...) Nos ingénieurs travaillent avec l’idée constamment présente à l’esprit que toute erreur de calcul peut les conduire en prison ou à l’échafaud ; les hauts fonctionnaires de l’administration ruinent et tuent leurs subordonnés, parce qu’ils savent qu’ils seront rendus responsables de la moindre inadvertance et seront eux-mêmes tués ; nos poètes règlent leurs discussions sur des questions de style en se dénonçant mutuellement à la Police secrète (...). Agissant logiquement dans l’intérêt des générations à venir, nous avons imposé de si terribles privations à la présente génération que la durée moyenne de son existence est raccourcie du quart. Afin de défendre l’existence du pays, nous devons prendre des mesures (...) en tout point contraires aux buts de la Révolution. Le niveau de vie du peuple est inférieur à ce qu’il était avant la Révolution, les conditions de travail sont plus dures, la discipline est plus inhumaine, la corvée du travail aux pièces pire que dans les colonies où l’on emploie des coolies indigènes ; nous avons ramené à douze ans la limite d’âge pour la peine capitale ; nos lois sexuelles sont plus étroites d’esprit que celles de l’Angleterre, notre culte du Chef plus byzantin que dans les dictatures réactionnaires. Notre presse et nos écoles cultivent le chauvinisme, le militarisme, le dogmatisme, le conformisme et l’ignorance. Le pouvoir arbitraire du gouvernement est illimité, et reste sans exemple dans l’histoire ; les libertés de la presse, d’opinion et de mouvement ont totalement disparu, comme si la Déclaration des Droits de l’Homme n’avait jamais existé. Nous avons édifié le plus gigantesque appareil policier, dans lequel les mouchards sont devenus une institution nationale, et nous l’avons doté du système le plus raffiné et le plus scientifique de tortures mentales et physiques. Nous menons à coups de fouet les masses gémissantes vers un bonheur futur et théorique que nous sommes les seuls à entrevoir "

Arthur Koestler

Le Zéro et l’Infini, chapitre VIII

1

L’instauration en Russie, après la contre-révolution bolchevik, du mode de production collectiviste d’Etat est sans doute la plus écrasante défaite du mouvement révolutionnaire dans les temps " modernes ". Cette défaite est plus considérable encore que celles subies ensuite face aux fascismes -après tout, ceux-ci étaient les ennemis du mouvement révolutionnaire, s’avançant et se disant tels et agissant comme tels. Les bolcheviks, eux, se revendiquaient du mouvement révolutionnaire, jusqu’à s’en prétendre les seuls héritiers.

L’instauration du mode de production collectiviste d’Etat est le couronnement des défaites du projet révolutionnaires des XIXème et XXème siècle, parce qu’il est l’écrasement de la révolution au nom de la révolution elle-même. Par conséquent, la chute du mode de production collectiviste d’Etat ouvre la possibilité d’une renaissance du projet révolutionnaire.

2

Le mode de production collectiviste d’Etat est un mode de production spécifique, et non une forme particulière de capitalisme ou de socialisme, quoiqu’il emprunte au premier quelques traits distinctifs -mais en les poussant à l’extrême, à la totalité, et qu’il vole au second l'expression rhétorique de son espérance.

Ce mode de production est caractérisé par la propriété étatique des moyens de production, par le renforcement jusqu’à l’extrême limite des possibilités de tous les pouvoirs et de tous les appareils d’Etat (appareils répressifs, idéologiques et sociaux) et par la généralisation du salariat comme norme sociale impérative et comme mode unique et obligatoire de rétribution du travail et du temps de travail : qui n’est pas salarié est parasite ou bagnard, le premier statut conduisant au second.

3

Propriété d’Etat et non propriété sociale ; renforcement de l’Etat et non dépérissement de l’Etat, ou substitution de la Commune à l’Etat ; généralisation du salariat, et non libération du travail : sur ces trois points fondamentaux, le collectivisme d’Etat est non seulement, dans la réalité, le presque exact contraire du socialisme, et plus éloigné de lui que le capitalisme, mais il sanctionne aussi une formidable régression du projet révolutionnaire, confié désormais au parti et à l’Etat, en même temps que le pouvoir est confié au premier et la propriété au second, contre les citoyens et contre les travailleurs.

4

Il y a socialisme là où la propriété des moyens de production (la terre, le capital, le travail, l’information) est socialisée, et où le pouvoir social et politique est exercé par les citoyens eux-mêmes -par les travailleurs, si l’on accepte de considérer comme tels tous ceux qui ne tirent pas leur revenu du travail des autres. Il n’y a pas socialisme là où la propriété des moyens de production est privée, ni là où elle est étatisée ; il n’y a pas socialisme là où le pouvoir politique est en mains d’un parti unique se confondant avec l’Etat, ou en mains des détenteurs des moyens de production ; il n’y a pas socialisme là où la propriété étatique des moyens de production et l’exercice du pouvoir politique par un parti-Etat produit cette " nouvelle classe " dénoncée en son temps par Milovan Djilas, et qui fut la classe dominante dans tous les systèmes fondés sur le collectivisme d’Etat et s’inspirant du léninisme -de la Russie à la Chine, de la Yougoslavie au Vietnam.

5

Fondamentalement, le mode de production collectiviste d’Etat fut une belle affaire pour le capitalisme, aux adversaires de qui il fournissait un faux modèle engloutissant l'espérance révolutionnaire dans la monstrueuse escroquerie stalinienne, éliminant ou désarmant les ennemis du capitalisme, ou les transformant (selon qu’ils étaient simples militants ou dirigeants) en instruments ou en complices de cette élimination et de se désarmement. Le léninisme, le stalinisme, le titisme, le maoïsme et toutes leurs variantes ont tué, emprisonné, éliminé de toutes les façons, plus de révolutionnaires (et d’entre eux, plus de communistes) que le capitalisme, plus même que le fascisme et le nazisme.

6

Le duel apparent, et fait pour une bonne part d’un face-à-face théâtral, du capitalisme et du collectivisme d’Etat, permit en tous cas (en l’y contraignant) au premier de se réformer, de s’adapter, de se socialiser, tout en invoquant en réponse à toute tentative, même réformiste, d’aller plus loin dans le changement, le spectre d’un Ennemi aussi commode pour le capitalisme que Satan pour l’Eglise. Ce manichéisme était confortable, il fut formidablement efficace : il suscita la fabrication du capitalisme socialisé, pour que perdure le capitalisme -il n’y avait plus dès lors qu’à brandir la menace d’une régression sociale en présentant la comparaison entre les situations respectives des travailleurs " occidentaux " et " soviétiques " : elle semblait parler d’elle-même, dès lors que même dans les plus " développés " des Etats du glacis (la Tchécoslovaquie, l’Allemagne de l’Est) cette situation (cadences de travail, niveau de vie, libertés) renvoyait non à l’espérance socialiste, mais au souvenir du capitalisme sauvage du XIXème siècle. L’avenir radieux avait la forme du passé sombre. Rien ne fut plus efficace pour inviter les travailleurs occidentaux à se contenter de ce que leur offrait le compromis social-démocrate, que la vision de ce qui était imposé aux travailleurs de l' " autre monde ".

7

Ce n’est pas en 1989 que le capitalisme a vaincu le " communisme " : c’est en 1917.

La chute du mode de production collectiviste d’Etat, aube dissolvant le monstre stalinien, est le constat d’échec d’une fausse alternative au capitalisme, et ce constat nous permet de repenser la nécessaire alternative au capitalisme -dont le MPCE n’était finalement que le contrepoids, équilibrant la balance et donnant au capitalisme l’occasion de sa propre remise à jour social-démocrate.

Le mur est tombé, qui masquait l’horizon : sa chute n’est pas une défaite du projet révolutionnaire, mais au contraire le moment de son dévoilement possible.

8

Encore ce mur n’est-il tombé qu’en Europe, et cet horizon n’a-t-il été dégagé qu’ici. On s’est peu soucié de la formidable expansion de l’étatisme, et sous sa forme la plus absurde, la plus inefficace, la plus corrompue, dans les Etats nés de la décolonisation, et qui, s’étant construits en tant qu’Etats avant que la société n’ait été construite, ou reconstruite, s’étaient tous orientés vers la bureaucratie généralisée, et une forme de collectivisme d’Etat sans base économique, de bureaucratie sans base de classe -bref, d’Etats sans autre réalité que l’intérêt que les anciens colonisateurs prêtaient à leurs survies.

    Le risque et la chance de la mondialisation

1

La mondialisation n’est rien d’autre que l’extension à l’ensemble de la planète d’activités, de normes et de processus de décisions auparavant limités à un espace géographique et social précis. En tant que telle, la mondialisation est non seulement dans la logique du capitalisme, mais elle même constitutive de sa capacité à s’imposer, en levant les obstacles nationaux à la circulation du capital. La mondialisation est la condition même de la pérennité du capitalisme.

Il n’est désormais plus nécessaire de transférer réellement des capitaux existants d’un pays ou d’un espace économique à un autre pour opérer un échange financier, mais il suffit désormais de transmettre une information douteuse sur un capital hypothétique pour qu’un capital réel soit constitué quelque part, et un travail réel dissout ailleurs. La mondialisation capitaliste aboutit à une économie de casino où le profit ne naît plus de l’investissement productif mais du jeu spéculatif, et où l’on gagne plus en supprimant des emplois qu’en en créant.

2

Loin d’être considérée a priori comme une menace ou une calamité, la mondialisation capitaliste a été saluée par les théoriciens socialistes comme une force révolutionnaire formidable. Cependant, si la mondialisation capitaliste à l'époque de la révolution industrielle accouchait de la démocratie bourgeoise, la mondialisation postindustrielle, purement financière, à laquelle nous assistons aujourd'hui, est profondément et irréductiblement négatrice des droits et des processus constitutifs de cette démocratie.

Mondialisation et globalisation aboutissent à l’internationalisation des décisions les plus importantes en même temps qu’à la concentration de la capacité de décider dans un nombre extrêmement restreint d’instances, de personnes et de lieux. Le nombre des lieux essentiels de décision est limité, mais ces décisions ont effet partout ; peu de gens, d’instances et de pouvoirs ont la capacité réelle de prendre les décisions importantes, mais les effets de ces décisions se font sentir sur tous.

En même temps, le capitalisme mondialisé reproduit dans son propre processus de décision des méthodes et un esprit qui sont ceux de l’Ancien Régime : l’opacité, le secret, la confidentialité, voire la clandestinité. A ce processus de décision ne s’applique pas le discours libéral sur l’ " ouverture " mais la pratique monarchique des ukases, des lettres de cachet et des cabinets noirs. L’information qui se diffuse largement, rapidement et au loin est celle que les maîtres de l’économie laissent circuler : désinformés sur les enjeux fondamentaux, les citoyens sont gavés de bruits, d’images et de textes sans enjeu : les négociations de l’AMI se sont faites dans le secret, mais les pratiques sexuelles du président des USA étaient décrites dans tous les media.

3

Le capitalisme mondialisé ne laisse plus aux révolutionnaires le choix entre une révolution nationale ou un mouvement mondial. Il n’y a plus de révolution nationale possible -le mouvement révolutionnaire sera mondial ou ne sera pas. Pour le dire autrement : le mouvement devra être mondial pour être révolutionnaire, ou sera réactionnaire s’il est national.

Ce n’est qu’à partir des acquis de la mondialisation capitaliste qu’un projet socialiste pourra voir le jour, contre cette mondialisation même.

4

La globalisation capitaliste est totalitaire : rien de la vie ne lui échappe, rien de la vie des humains ne doit lui échapper. Nous assistons donc depuis un quart de siècle à la généralisation à l’ensemble des couches " moyennes " de l’ensemble des sociétés humaines de normes de comportement auparavant confinées à la petite bourgeoisie d’Europe occidentale et d’Amérique du nord.

5

La mondialisation ne se joue pas dans les limbes : elle se joue là où nous sommes, dans ce que nous sommes. Dans le bureau de poste que l’on ferme pour rentabiliser ce qui fut un service public ; dans un service de transports publics qu’on privatise parce qu’il est rentable, ou qu’on supprime parce qu’il ne l’est pas ; dans une retraite par capitalisation dont on baisse les taux d’intérêts parce que les fonds qui l’alimente ont été placés dans des actions dont les cours se sont effondrés ; dans une saloperie que l’on mange ou boit, entend ou voit, fait ou lit.

Du fait même que la globalisation capitaliste tend à soumettre chaque aspect de la vie, la lutte menée contre elle doit se mener sur tout, partout, en tout temps. Puisque tout est ou risque d’être soumis au totalitarisme du marché, tout peut être le lieu d’une résistance et d’une alternative au marché. Les révolutions du XIXème siècle pouvaient s’écrire par le mot de Tancrède au Guépard : Il faut tout changer pour que rien ne change ; la révolution, aujourd’hui, s’écrit ainsi : Il faut tout changer pour pouvoir changer quelque chose.

6

La mondialisation n’est pas seulement l’objet de la lutte : elle en est aussi le critère. Toute lutte, désormais, peut, et doit, avoir son prolongement " international ". L’alternative à la mondialisation, c’est l’internationalisme.

    Quelle alternative ?

1

Au capitalisme réellement existant (et réellement existant aujourd’hui, non à celui ayant existé il y a un siècle), quel socialisme réellement possible la gauche révolutionnaire oppose-t-elle ? La social-démocratie s’arc-boute sur sa volonté de socialiser le capitalisme pour en raboter les aspérités les plus blessantes, ou à défaut les dissimuler sous le vernis de l’Etat social ; ce qu’il reste du mouvement communiste bascule peu à peu dans une nostalgie rigoureusement réactionnaire, mâtinée de corporatisme (en direction et à partir de la fonction publique, mais aussi des petits rentiers). Qu’y a-t-il de socialiste dans tout cela ? Rien, strictement rien. Mais il y a tout du socialisme possible dans les possibilités même du capitalisme : l’affranchissement du travail, le dépérissement de l’Etat, la socialisation de la propriété privée, le primat de la culture sur l’économie (puisque de l’information sur la possession).

Le détournement de ces possibilités du capitalisme vers "autre chose que ce à quoi le capitalisme les vouait, est une tâche révolutionnaire. Nous avons une maïeutique à exercer : que le capitalisme soit la matrice du socialisme, cela fait tout de même un siècle et demi qu’on le sait ; que nous ayons à faire accoucher ce ventre, il est grand temps de l’admettre, et grand temps de nous y mettre.

2

Nous devons cesser de prendre des résistances réactionnaires pour des combats révolutionnaires.

Nous n’en sommes plus au temps où les volontés de changement pouvaient avoir le choix entre une voie réformiste et une voie révolutionnaire, entre la progression et la rupture. Nous en sommes au temps où le choix se fait entre des volontés de conservation de ce qui fut conquis et des volontés de changement de l’ordre social, économique et politique. Vouloir qu’il y ait une alternative au capitalisme est un projet révolutionnaire -que ce projet se donne pour moyens ceux du réformisme ou ceux de la révolution. L’opposition se fait entre des socialistes dont le projet est de gérer le capitalisme pour en a " atténuer les excès ", et des socialistes dont le projet reste de dépasser le capitalisme.

    Les rapports de production

1

Au stade qu’il a atteint, le capitalisme génère des rapports de production proprement totalitaires, au sens le plus rigoureux du terme : la totalité de l’existence des femmes et des hommes vivant sous leur égide leur est soumise -à moins que, par un acte volontaire et définitif, ils choisissent de s’y soustraire. Plus aucune des contre-sociétés qui subsistaient encore au mitan du XXème siècle, souvenirs d’ancienne sociabilités ou volontés d’en construire de nouvelles, ne s’oppose à ce totalitarisme suave.

La dissolution du mouvement ouvrier est aussi celle de la sociabilité ouvrière, et des contre-sociétés que les grandes organisations politiques et syndicales de ce mouvement avaient réussi à opposer à l’officialité. Que ces contre-sociétés n’aient finalement pas été des alternatives, leur dissolution même l’atteste -mais elles étaient tout de même des refuges. Il n’y a plus de refuge, plus de communauté où se retrouver pour échapper à la marchandise. Il n’y a plus non plus de vie privée : tout est ouvert, béant, offert à l’empire du profit. L’individu n’est plus un acteur, mais un consommateur. Il ne consomme pas ce qu’il produit, ne produit pas ce qu’il consomme, ne créée pas ce qui le fait vivre et ne vit pas de sa création.

2

La famille (c’est-à-dire le couple hétérosexuel et ses enfants, et initialement le patriarcat -dont aurait d’ailleurs tort d’annoncer la disparition), la propriété privée et l’Etat sont antérieurs au capitalisme, dont ils sont des conditions, et qui peuvent parfaitement lui survivre -ainsi que l’illustre le mode de production collectiviste d’Etat, qui n’avait rompu ni avec le patriarcat, ni avec la " morale " petite-bourgeoise, ni bien sûr avec la contrainte d’Etat, ni même avec la propriété privée, camouflée en usufruit mais néanmoins héréditaire (sans le dire). Il fallait la famille, la propriété et l’Etat pour qu’il y eut le capitalisme : celui qui le premier clôtura son champ (autrement dit : en fit sa propriété privée) et dit " ceci est à moi et après moi sera à mon fils " (autrement dit : en fit une propriété privée familiale et héréditaire, protégée par la force publique, c’est-à-dire par l’Etat) coula les fondations du capitalisme, et sous le capitalisme ces fondations sont toujours là, prêtes à supporter et à déterminer ce qui lui succédera et pourra être encore pire que lui (ce qu’encore illustra le mode de production collectiviste d’Etat. Car en proclamant " ceci est à moi ", cet hypothétique fondateur institua la propriété privée ; en proclamant " après moi, ceci sera à mon fils ", il institua la transmission héréditaire de la propriété privée, et appela la puissance publique à protéger ce cette transmission.

Mais cette transmission avait deux conditions : qu’il ait un fils, et que ce fils soit réellement son fils, et pas seulement celui de sa femme. Or notre fondateur, pas plus que les milliards de mâles qui le suivirent (jusqu’à la providentielle découverte des test ADN), ne pouvait en cette périlleuse matière échapper à l’incertitude : certes, ma femme a enfanté un fils -mais est-il le mien ou celui de mon voisin, de mon frère ou du plombier ? Et c’est ainsi qu’après avoir clôturé son jardin, notre Adam clôtura sa femme, afin que seul ses spermatozoïdes à lui y aient accès. La clôture fut longtemps (et reste encore souvent) physique, et c’est l’enfermement matériel des femmes. Elle fut plus longtemps encore (et reste plus souvent encore) idéologique : le patriarcat et la monoandrie définissent toujours la famille traditionnelle, quelque illusion que l’on cultive sur la disparition du premier et l’affaiblissement de la seconde.

3

La réduction de l’espace du politique au profit de l’espace privatif (ou de ce que l’on se plaît à considérer comme tel), et la disparition du projet collectif au profit des individus, bénéficie aux individus les plus forts ou les plus insouciants de leur propre sort. En ce sens, la réduction de l’espace du politique est un accroissement de l’espace du prédateur. Or nul troupeau ne se discipline plus que celui des moutons convaincus d’être des loups, et craignant en chaque mouton voisin le loup en lequel lui-même se rêve.

    Rapports de classes

1

Nous n’attendons plus que revienne le vieux prolétariat. Nous ne croyons pas aux fantômes. Mais ce qui ne peut revenir peut néanmoins renaître, sans doute sous une autre forme, mais de la même matrice. Le capitalisme qui a produit le prolétariat, produit aujourd’hui la classe historique, dont le nom nous importe peu, et que l’on peut si l’on y tient désigner comme la vieille plèbe, formée de toutes celles et de tous ceux qui ne décident pas de leur propre vie. C’est cette classe, qui va des salariés exécutants aux exclus, qui dit aujourd’hui la possibilité de la société sans classe -sa nécessité ne faisant doute que pour ceux, et désormais celles, qui n’ont jamais socialement vécu que de la division en classes.

    L'Etat

Toute violence a besoin pour se soutenir d'une force supérieure à celle qui veut la renverser. Aussi les tyrans qui ont le peuple pour ami et les grands pour ennemis ont une autorité bien plus solidement assise que ceux qui ne sont appuyés que par les grands

(Machiavel)

1

La plupart des mouvements révolutionnaires du XIXème et du XXème siècle ont en commun cette défaite, d’avoir abouti à l’Etat -à la prise du pouvoir d’Etat, et à son renforcement. Or il n’y a pas d’Etat révolutionnaire concevable, et la submersion de la révolution par la volonté de pouvoir d’Etat signe toujours la défaite de la révolution. L’Etat ne peut jamais, nulle part, être détenteur d’un projet révolutionnaire. Il est toujours, partout, détenteur d’un projet conservateur par définition : celui de sa propre survie.

2

Démocratique ou non, l’Etat est toujours, partout, fondé sur un mensonge qui le constitue : celui de sa légitimité -de quelque nature qu’elle se targue d’être : historique, raciale ou ethnique, démocratique.

3

L’Etat est d’abord un appareil répressif ; il est ensuite un appareil idéologique ; il est enfin un appareil social. Ces trois appareils sont voués, par leurs fonctions propres et par toutes leurs pratiques, à la défense de l’ordre existant, ne peuvent qu’y être voués, et ne peuvent être voués qu’à cela.

4

Le pouvoir est impuissant à se changer, et l’Etat incapable de se réformer. Le lieu du pouvoir est un lieu d’impuissance : le pouvoir a tant à gérer qu’il ne peut modifier sa propre structure, ni changer, fondamentalement, ses propres pratiques : le temps, les forces, les moyens, les compétences lui manquent pour cela, parce qu’il les affecte à autre chose : sa propre survie, et le maintien de l’ordre social en état de fonctionner.

    Le salariat

1

Changer la vie reste notre ambition -une ambition plus haute que celle, bien commune, de changer de mode de vie. Changer la vie, c’est changer le contenu de la vie -ce qui ne peut sans trahison se réduire à en changer l’emploi.

2

Or la vie du plus grand nombre est scandée par le travail salarié -le salariat étant non le paiement du travail mais celui du temps passé au pouvoir de qui fait travailler. Changer la vie n’est donc possible que si l’on admet comme nécessaire l’abolition du salariat.

3

Ce qui a été gagné sur la pauvreté matérielle a été perdu en pauvreté essentielle : comme le constat en a été fait il y a déjà plus de trente ans, le capitalisme socialisé a accordé à ses pauvres les moyens de ne pas être misérables, c’est-à-dire le droit de ne pas mourir de faim, en le faisant payer à ses " classes moyennes " de la certitude, sinon de mourir d’ennui, du moins d’incarner l’ennui et d’en faire mourir autrui.

4

Comme une tumeur, le salariat a essaimé en métastase, et pourrissant le travail il a pourri semblablement l’engagement militant, temps dont on négocie désormais aussi le prix, valeur d’usage submergée elle aussi par la valeur d’échange. Dès lors que " tout travail mérite salaire " (comme tout crime punition ou toute passe petit cadeau), toute militance dans les partis traditionnels et dans les organisations intégrées, exige son tribut : un siège, un poste, un titre. Il n’y a au fond à cela rien que de très logique : la social-démocratie et le mouvement syndical, fondés contre le salariat, ont si puissamment contribué à l’étendre si loin qu’il faut bien que récompense leur en soit donnée.

5

La prostitution est, et reste, l’Idealtype du salariat : la prostituée ne se vend pas elle-même, ni ne vend son corps : elle vend le temps pendant lequel elle se laisse, et laisse son corps, à la disposition de son client. Libéraux en tout, et cohérents en leur libéralisme, les Pays-Bas en ont tiré la conclusion logique que " les femmes doivent pouvoir choisir librement de se prostituer ", comme les travailleurs de se salarier : " le droit à l’autodétermination dont jouit tout homme ou femme adulte indépendant qui n’a été soumis à aucune influence illégale, implique le droit pour cette personne de se livrer à la prostitution et de permettre qu’une autre personne profite des revenus qu’elle en tire ". Que ce " droit " soit illusoire, ce raisonnement injurieux de la réalité sociale, et volontairement ignorant des rapports de domination qui sont à la base de la prostitution (comme du salariat) importe peu à ceux qui le tiennent : la cohérence du raisonnement est idéologique ; elle ne tient pas à son rapport au réel, mais à son rapport à un prédicat théorique, lui-même idéologique, celui du libéralisme et de la construction théorique d’un " individu  indépendant ", soumis à aucune autre contrainte que celle d’un choix totalement libre. La prostituée est réputée libre de se prostituer, comme le salarié de se salarier. Dans sa brutale clarté, ce prédicat idéologique s’oppose certes au principe réputé universel selon lequel le corps humain est inaliénable, mais il s’y oppose en révélant la formidable hypocrisie de la proclamation de ce principe par les forces mêmes (politiques, sociales, économiques, idéologiques, religieuses) qui fondent leur domination sur l’aliénation du corps (puisque du temps). Inaliénable, le corps de la prostituée ? Ni plus, ni moins, que celui du salarié.

Dans la conception " libérale " de la prostitution, celle-ci est un travail " comme un autre " (un travail salarié comme un autre : un temps pendant lequel la/le salarié(e) est à la disposition de qui la/le paie. Au bout du compte, d’ailleurs, c’est toujours le même qui baise, et la/le même qui se fait baiser. La prostitution est un travail comme un autre, le sexe une marchandise comme une autre, les bordels des entreprises comme les autres, les proxos des entrepreneurs comme des autres, les michetons des clients et des consommateurs comme les autres. Nous sommes dans la " gestion des ressources humaines ", et le cul en est une. " Le Monde Diplomatique " s’en indigne : " le corps humains est mis sur le marché ! ". Parce qu’il n’y était pas ? Il y était, mais on n’osait pas le dire aussi clairement. Désormais on ose, et c’est tant mieux.

La Convention de 1949 pour l’abolition de la prostitution proclamait que celle-ci " et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite des êtres humains, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de le personne humaine ". Certes. Mais ce qui dans la prostitution la rend " incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine " est ce que tout salariat implique -et nous ne voyons qu’il y ait plus d’indignité à vendre son temps en écartant les jambes devant un micheton qu’à le vendre en baissant la tête devant un patron.

    La propriété privée

1

Revenons-en à Proudhon (et, avant lui, à Rousseau) : la propriété, c’est toujours le vol, puisque être propriétaire c’est toujours exclure autrui du droit de jouir de ce dont on revendique la propriété. Dans le même temps où le droit de propriété est garanti, l’exclusion de la jouissance des droits fondamentaux est donc proclamée, et la propriété n’est plus seulement pour le propriétaire la propriété de ce dont il s’affirme propriétaire, mais aussi -et surtout- la propriété des droits des non-propriétaires, c’est-à-dire, enfin, la propriété des non-propriétaires eux-mêmes, comme personnes, comme individus, par les propriétaires.

2

Le vieux rapport d’esclavage n’a donc pas été aboli : il n’a été que transformé : Si l’on ne possède plus (ou pas encore à nouveau) formellement les corps, on possède encore l’espace et le temps en lesquels ils se meuvent et vivent. Mais cette possession est la seule qui compte encore : le développement même du capitalisme tend à rendre obsolète la propriété privée des biens. S’approprier des biens ralentit désormais le processus d’appropriation du temps et de l’espace, c’est-à-dire des vies, et c’est moins la possession que la disposition de ces biens qui importe. A quoi bon d’ailleurs acquérir un bien qui dans le mois qui suit sera dépassé par le " progrès technologique " ? Disposer de ce bien sans le posséder évite au moins d’avoir à s’en débarrasser. Restent donc le temps et l’espace, non renouvelables, dont la possession est pouvoir pur.

3

Quant aux biens marchands, ils peuvent être laissés à la possession des classes moyennes et à la convoitise des classes pauvres : ils enchaînent les premières (qui s’y prêtent volontiers) aux normes sociales que ces biens matérialisent, et les secondes à l’espoir -le seul que leur laisse le système- d’accéder à l’heureuse médiocrité du petit bourgeois.

Les grandes entreprises capitalistes préféreraient ne plus vendre un seul des biens qu’elles produisent, car une fois le bien vendu, l’acheteur lui échappe. Par contre, si ce que vend l’entreprise est le " service " qui intègre l’acheteur à l’entreprise elle-même, celle-ci transforme son acheteur en client permanent, en débiteur éternel -en serf, attaché au temps et à l’espace possédé ou contrôlé par l’entreprise. Nike n’a pratiquement pas de capital matériel : pas de fabriques, pas de machines, seulement un réseau de sous-traitants et une image. McDonald’s ne vend que son nom. Novartis ou Monsanto ne vendent pas des semences, mais des licences, des brevets. La propriété que requiert le capitalisme aujourd’hui est celle de cette image -et cette image est composée de temps et d’espace. Le monde appartient (c’est du moins ce qu’ils veulent, ou croient) à ceux qui peuvent tout faire sans presque rien posséder de concret, et pèse sur ceux qui ne peuvent que s’épuiser à vouloir posséder les biens par quoi ils seront possédés.

    La marchandise

1

Le capitalisme est le plus sûr ennemi du marché " libre " -un ennemi plus sûrement vainqueur du marché que ne put l’être le mode de production collectiviste d’Etat. Il ne peut y avoir de " marché libre " sous le capitalisme, et le capitalisme consacre plus d’efforts à empêcher l’émergence du " marché libre " qu’à lutter contre ce qu’il proclame être son adversaire : le contrôle étatique.

Mais l’absolue contradiction du capitalisme et du marché " libre " ne réduit en rien l’importance du marché (contrôlé, le cas échéant en usant de l’Etat), dès lors que tout est marchandise.

2

La marchandise devient elle-même, et en elle-même, un rapport de production lorsque sa valeur d’usage est toute entière contenue dans le fait de la posséder -qu’on en use ou non, et quoi qu’on en fasse, à moins qu’on la détruise sans rien en faire.

L’objet (ou le service) comme signe d’appartenance est plus qu’un objet ou un service : il est à la fois la matérialisation et l’essence du lien social -il est ce lien social. Cette socialisation de la marchandise, rigoureusement conjointe à la réification du lien social, est la marque du capitalisme socialisé.

3

De la marchandise comme rapport de production, la bagnole est l’idealtype réalisé. Elle est donc aussi ce dont la destruction, la consumation, la dégradation et le sabotage, s’impose à nous le plus urgemment -et ce dont, si l’on tient à se conformer et se contourner au réformisme, l’entrave à l’usage peut avoir, malgré sans doute ceux qui le proposent, quelque valeur révolutionnaire en soi.

    Les lieux et les temps de production

1

Les lieux et les temps de production prennent des formes nouvelles, chacune de ces formes nouvelles devenant terrain nouveau de lutte, et produisant des formes nouvelles de lutte.

2

Le temps de production a dévoré le lieu de production, et s’y est substitué comme critère déterminant des rapports de production, et des choix économiques des forces de production.

    Le lieu du travail

1

La réduction, lente (bien trop lente) et progressive (interminablement progressive) de la durée du travail salarié a été plus que largement compensée par l’allongement de toutes les durées d’activités relatives au travail, et de tous les temps consacré au " loisirs " -temps qui, devenant des normes sociales de comportement (il " faut " se distraire, il " faut " se cultiver, il " faut " faire du sport), et devenant en quelque sorte des temps obligatoires, deviennent ou redeviennent des temps de travail.

2

Le temps du travail salarié s’est réduit, mais le temps nécessaire à l’accomplissement du travail salarié s’est accru : temps de formation à l’exercice de ce travail, temps de déplacement du lieu de domicile au lieu de travail, temps de consommation de tout ce qui permet de supporter le travail, temps de réparation des dommages causés à la personne par le travail.

    Le lieu de la vie "privée"

1.

Nous en sommes bien à ce stade où la vie privée est privée de vie.

    Le lieu du spectacle

1

Pour des révolutionnaires, la question de l’action culturelle se pose dans les termes de celle de l’action politique : peut-on agir dans un lieu à l’organisation duquel l’on entend s’opposer absolument ? Peut-on agir dans la " culture " lorsque l’on en veut le changement le plus radical ? Peut-on agir dans les institutions (politiques ou culturelles) dont on postule la nécessaire abolition ?

Mais la question peut être aussi, a contrario, posée ainsi : Peut-on subvertir un lieu, un espace, une institution, dont on est absent ? Du dehors, on peut certes la conquérir, mais une fois conquise, qui nous empêchera d’en user comme les léninistes usèrent du pouvoir central d’Etat qu’ils avaient conquis ? Toutes les institutions ici se valent : Il faut être dedans pour les subvertir, et pour les trahir, ou dehors, mais pour les détruire.

L’ambition et l’exigence d’une présence subversive au cœur de la culture, comme au cœur des institutions politiques, sont ambition et exigence plus hautes et plus périlleuses que la triviale et primaire tentative de prise du pouvoir (politique ou culturel), en quoi se résorbèrent d’anciennes volontés révolutionnaires, et leurs plus récents mimétismes nostalgiques. Que la négation culturelle et politique coexiste avec ce qu’elle nie, telle est la condition même d’une synthèse révolutionnaire.

Ce qui nous requiert n’est pas le consensus, qui ne précède le conflit que pour l’abolir, mais la synthèse, qui succède au conflit pour l’accoucher du changement.

    Le lieu des soins

1

Il eût été assez surprenant, et pour tout dire absurde, que le corps des humains ne devienne pas marchandise pour un système qui fait de l’humain une marchandise.

2

Les insoumis ne connaissent pas le stress, qui est la maladie de la soumission, et le prix de l’obéissance.

    Le lieu de l' habitat

1

Il y a belle lurette que la bagnole, ni ses avatars, ni ses ersatz, n’a plus grand chose à voir -si jamais elle eut quoique ce soit à y voir- avec un moyen de transport, et qu’elle n’est plus qu’un signe de conformité sociale, d’adhésion aux normes de comportement et aux apparences du bonheur obligatoire. Le projet consumériste d’une automobile par famille atteignait déjà aux limites de l’imbécillité, franchissant celles du déraisonnable -à supposer que la raison ait quelque chose à nous dire d’un tel projet ; La tendance aux deux voitures par famille dans les classes " moyennes " des pays riches, puis le projet d’une voiture par personne et par année, illustrent la transformation de l’objet en fétiche, et de son utilité supposée en prescription religieuse. Là où l’on faisait carême, on fait Salon de l’automobile.

2

En bagnole ou non, en usant des moyens de transport publics ou privés, le temps de déplacement entre le domicile et le lieu de travail (quand ils sont encore distincts) est un temps de surtravail, qui réduit le temps " libre " disponible. Quant au mode de déplacement, il est une marchandise, non un instrument : sa valeur est moins d’usage que d’échange, et cela n’est évidemment pas en raison de ses avantages concrets, fort hypothétiques et pour une bonne part illusoires, qu’il nous est enjoint (par " le Marché ") de nous déplacer en bagnole, mais parce que d’elle est tiré un profit -ou plutôt, et en cascades, une multitude de profits, de ceux des constructeurs à ceux des gargotiers d’autoroutes.

3

Que l’on nous parle de circulation (ou de transports) plutôt que de déplacement n’est pas innocent. Les marchandises circulent, les objets sont déplacés. Les personnes, elles, se déplacent, et se déplacent elles-mêmes. Nous ne voulons au fond rien d’autre que substituer la liberté de déplacement -de se déplacer- à l’obligation de circuler ou d’être transporté. " Circulez ! " est un ordre policier ; " déplaçons-nous... " peut être une libre décision. Les déportés sont transportés ; les nomades se déplacent. La circulation n’est aujourd’hui encore que celles de solitudes aussi étroitement agglutinées dans les rues que séparées dans la société, et conduites du lieu de leur ennui à celui de leur exploitation.

4

Un " urbanisme " pensé en fonction des bagnoles n’est qu’un agencement. Des villes conçues en fonction du trafic automobile ne sont que des échangeurs autoroutiers. Nous en tenons, nous, pour la cité. D’avoir réduit l’urbanisme à une méthode d’agencement de dépôts et d’autoroutes, le capitalisme ne se porte certes pas plus mal, mais dans ces domaines comme dans tous les autres, se manifeste son irrépressible tendance à la dégradation et à la vulgarité. L’urbanisme capitaliste, dans sa version libérale ou dans son adaptation social-démocrate, est un urbanisme frappé d’entropie.

5

Il nous faut donc recréer l’urbanisme et recréer l’architecture, pour n’avoir pas à accepter la mort des villes -des villes non comme agglomérats de zones distinctes de travail, de logement et de consommation, mais des villes comme tissu social, culturel et politique.

Nous tenons pour évident qu’on ne recréera un urbanisme à la mesure de l’humain, et une architecture à celle de qui l’habite, qu’en substituant le plus radicalement et le plus généralement possible la venelle au boulevard et le terrain vague à l’esplanade.

Nous ne parlons pas de la ville en pensant à ses pierres et à son béton, mais en pensant à ses habitants. Une cité ne vaut que par ses citadins, le pire des bidonvilles nous importera toujours plus que Pompei, la plus misérable des favela est plus ville que Chandigarh.

6

Nous en tenons donc, après d’autres, pour un urbanisme unitaire, pour une ville indivise, non clivée en zones d’habitat, de travail, de consommation. Nous en tenons pour des logements au-dessus des commerces, des cinémas au-dessous des logements, des bureaux et des logements entrelacés. Nous en tenons pour des terrains vagues et des prairies sèches dans les centres historiques, et pour des institutions culturelles dans les quartiers périphériques. Nous en tenons pour la pierre contre le béton, pour la friche contre les parcs, pour la ruelle tortueuse contre l’avenue et la venelle contre le boulevard.

7

Nous ne combattons pas la bagnole comme un mal, nous la reconnaissons dans les villes comme un poison. L’urbanisme ne doit plus faire dans les villes de place supplémentaire à l’automobile, à sa circulation ou à son stockage, mais doit l’en expulser. L’aménagement du territoire ne doit plus laisser à l’automobile que la moindre place possible -celle nécessaire à son usage par ceux qui ne peuvent jouir de la liberté fondamentale de se déplacer qu’en se déplaçant en bagnole, et qui ne constituent que le 5 % de la masse actuelle des automobilistes. Nous ne contentons pas de parier sur le dépérissement de la circulation automobile comme d’autres, naguère, pariaient sur le dépérissement de l’Etat, nous voulons, par tous les moyens possibles, le hâter. Nous n’attendons pas que cette tumeur se résorbe d’elle-même, nous voulons la détruire.

8

La bagnole est un fait social. La toxicomanie, la prostitution, la pédophilie sont aussi des faits sociaux. Le fait social correspond à un état, précis et transitoire, de l'évolution sociale, en même temps qu'à un désir irrespectueux du désir d’autrui, et qui concourt, par sa massification, à figer cette évolution. Nous avons politiquement besoin d’extirper la bagnole de la ville, parce que nous avons politiquement besoin, et usage, de l’espace qu’elle occupe, encombre et salope, et des ressources qu’elle gaspille.

9

Ce que révèle l’étouffement de la ville par la bagnole est aussi le caractère essentiellement idéologique de tout urbanisme. L’urbanisme n’existe pas ; la bagnole, elle, existe ; les bâtiments existent, les rues existent, mais l’urbanisme non, ou seulement comme le discours tenu sur ce qui existe, sans lui et malgré lui, discours tenu non pour décrire la réalité, moins encore pour la comprendre, et certainement pas pour la changer, mais pour la voiler, la parer ou la celer. Il n’y a pas d’urbanisme possible avec la ville capitaliste, parce qu’il n’y a pas d’urbanisme qui ait du sens quand on ne lui demande et ne tolère de lui que d’organiser la répartition de l’espace d’un marché entre la marchandise, les marchands, les livreurs et les entrepôts.

    Quel lieu de soi ?

1

Le capitalisme, qui s’est avancé sous la bannière de l’individualisme, a constitué un individu sans individualité. A ceux qui pleurent ou font mine de pleurer sur la montée de l’individualisme, sur la dissolution individualiste des liens communautaires d’abord, sociaux ensuite, nous pouvons répondre, rassurants : " ne pleurez plus, ce que vous craignez n’est qu’un fantôme… ". Jamais troupeau ne fut plus moutonnier que celui des populations de nos sociétés. Nos sociétés sont individualistes comme le camembert industriel est " fermier ", " rustique " et " moulé à la louche ".

2

Il nous faut, socialement avant que géographiquement, réinventer le nomadisme -et d’abord celui des rôles. Permettre une vie différente suppose la création d’espaces où une vie différente peut déjà être possible, et où les normes de la vie courante ne prévalent plus -ou plus forcément. Des lieux sans maîtres, des lieux sans conformité aux normes sociales.

    LE PROJET

Un projet sans action n’est qu’un rêve. Une action sans projet n’est qu’un spasme.

1

Notre projet est d’abord un refus -le refus de la délégation. ce refus implique le refus de l’autorité, de la spécialisation, de la hiérarchie ; le refus de l’Etat, du salariat, de l’appropriation privée ; le refus des dieux et des maîtres. C’est déjà autre chose et c’est déjà bien plus que n’en proposent les progressisme encore en état de proposer quelque chose, et qui, comme tout le monde, sont pour la paix, contre la guerre ; comme tout le monde, préfèrent la bonne bouffe à la malbouffe ; comme tout le monde, veulent abolir la misère et amener la prospérité. Programmes de ventres pleins et de digestions paisibles.

2

De ce refus de la délégation naît un projet : celui du pouvoir de chacun sur soi-même, celui du pouvoir de tous sur tout ce qui peut avoir un pouvoir sur qui que ce soit. Cela, la réappropriation du pouvoir par la collectivité, et de l’individu sur lui-même, s’appelle la démocratie directe, la démocratie des conseils, la commune. Cela implique l’abolition de la division du travail politique, l’abolition de la séparation des gouvernants et des gouvernés, la circulation sans entrave ni limite de l’information politique, c’est-à-dire de toute l’information utile à la prise de décision politique. Cela implique aussi l’abolition de la bureaucratie, la révocabilité de tous les mandats, l’élection de tous les responsables, la décentralisation la plus poussée des décisions, la souveraineté la moins limitée des citoyens, des producteurs, des consommateurs. Cela s’appelle une révolution. Notre projet est celui de la liberté -au prix de la destruction de l’économie comme critère central, comme référence ultime, comme mesure générale.

Les formes organisationnelles, structurelles, matérielles contingentes de ce projet ne peuvent être données que par le cours du mouvement qui l’exprime. Par le fait même que nous refusons toute délégation, nous nous refusons à définir les modalités de la démocratie directe, à déterminer la forme des conseils, à fixer les limites de la commune.

3

Pour autant, nous nous refusons à laisser le refus de la délégation se résorber en un spontanéisme abandonnant toute responsabilité, et toute ambition de changement puisque toute ambition de peser sur le mouvement de changement. Ne pas déterminer les formes de l’organisation nouvelle, ce n’est pas refuser d’en poser (c’est-à-dire d’en proposer) les principes, et c’est moins encore refuser de défendre ces principes.

4

Il n’est pas impossible que les principes les plus fondamentaux de notre projet aient été, et soient, exprimés par quelques uns des textes par lesquels la bourgeoise a donné les justifications idéologiques de son ordre : les " droits de l’homme ", les " droits des femmes ", les " droits de l’enfant ", les " droits sociaux et politiques ", etc. Relisez ces textes : aucun d’entre eux ne dit autre chose que l’impossibilité de le concrétiser autrement que par un bouleversement complet de l’ordre social et politique, et chacun d’entre eux exprime, pour le moins, une part du vieux projet révolutionnaire de réunification de l’homme réel et de l’homme potentiel, de l’individu et de ses rêves, de la personne et de ses droits. Nous pouvons prendre le capitalisme au piège de son propre discours : on l’abolira plus sûrement en concrétisant les droits qu’il fait mine de proclamer qu’en niant la légitimité de ces droits en arguant de l’hypocrisie de ceux qui les proclament.

5

Le discours par lequel la bourgeoisie a légitimé sa propre révolution reste donc un discours révolutionnaire -et d’autant plus révolutionnaire que cette révolution n’est pas terminée. Cette force révolutionnaire de l’idéologie révolutionnaire bourgeoise est d’ailleurs constatée par le fait même qu’elle est accusée d’être l’inspiratrice des tourments et des tourmentes des siècles qui suivirent 1789. Ainsi donc, devant un tribunal convoqué par ceux qui ont passé deux cent ans à craindre qu’il aboutisse, le projet révolutionnaire comparait en accusé, condamné par avance au motif étrange de son échec, ou, plus raisonnablement, de sa nocivité constitutive. Mais s’est-on seulement posé la question de sa réalisation, ou même de sa tentative ? Que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ne soit contenue ni (évidemment) dans 1789, ni dans 1793, ni dans 1848, ni dans 1917 tient de l’évidence. Certes, il y eut la Commune, l’Ukraine de Makhno, Cronstadt, l’Espagne libertaire… mais ces révolutions naissantes, au nom de quoi, et par qui, furent-elles étouffées ? La Commune par les républicains bourgeois ; Makhno et Cronstadt, par les bolcheviks ; l’Espagne libertaire, par la sainte alliance des staliniens et des franquistes, du parti et de l’Eglise. La révolution manquée ou étranglée est jugée par ceux qui avaient tout à craindre de sa réussite, et par ceux qui serrèrent le garrot -un peu comme ces femmes irlandaises engrossées par leur évêque et condamnées par l’Eglise pour avoir avorté sur ordre de leur fouteur épiscopal…

6

La révolution est à faire, ou à refaire, mais elle est surtout, et d’abord, à réinventer. Cette réinvention doit nous permettre de la débarrasser du césarisme et du machiavélisme, c’est-à-dire de l’obsession du pouvoir. Il ne s’agit plus, s’il s’est jamais agi, de prendre le pouvoir, mais de le casser. Il y faut un projet révolutionnaire ne concernant plus seulement, ou plus du tout, la prise du pouvoir central d’Etat, mais la subversion de tous les aspects du vécu individuel et collectif, le franchissement de toutes les lignes de fracture entre la possibilité offerte à la vie et les limites dans lesquelles les normes sociales la contiennent.

7

Nous ne prétendons ni ne prétendrons donc (sauf à nous trahir, en nous réduisant à ce que nous dénonçons) élaborer un nouveau programme révolutionnaire, exercice péremptoire de confiscation des désirs et des volontés de révolution par le désir et la volonté de pouvoir -si étriqué que soit son champ. Nous prétendons par contre contribuer à l’émergence, à l’expression et à la réalisation de ces désirs et de ces volontés révolutionnaires.

S’il fallait un programme à cette révolution encore à naître, un programme qui la précédât, nous pourrions d’ailleurs nous contenter de celui que nous offre la déclaration des droits de l’homme de 1948 : qu’on la relise, et qu’on nous dise si un seul de ses articles est compatible avec le respect de l’ordre établi, et avec le capitalisme…

Le programme de la révolution est l’addition des désirs et des volontés des révolutionnaires, et la multiplication de leur créativité politique, sociale, culturelle, par leur mise en commun. Ainsi défini, mais défini par personne puisque par tout le monde, ce programme contiendra la totalité de la contestation possible de la réalité, et exprimera l’entièreté de l’alternative à cette réalité. Le projet révolutionnaire ne naît pas de l’organisation révolutionnaire, mais l’organisation révolutionnaire, si l’on s’y résout, du projet révolutionnaire, tel que le fondent toutes les volontés révolutionnaires existantes. Notre tâche est de contribuer à l’expression et à la concrétisation de ces volontés, qui fondent la possibilité non d’une révolution réduite à la prise du pouvoir (c’est-à-dire à un coup d’Etat), mais d’une révolution permanente et généralisée, comme sont permanentes et généralisées les volontés révolutionnaires, puisque le sont les révoltes, les frustrations, les colères et les douleurs sociales.

8

Les causes perdues sont les seules qui vaillent que l’on se battent pour elles. Nous ne devons aucune loyauté aux vainqueurs, aucun respect aux " gagnants ", et n’avons à leur obéir qu’avec la ferme intention de les trahir et le constant sentiment de les mépriser. Seuls les perdants peuvent être magnifiques.

9

Funambules, nous marchons sur la ligne de partage entre deux mondes -l’un dont nous ne voulons pas, et qui est le monde tel qu’il est, et l’autre dont nous formons le projet, et qui est le monde tel qu’il devrait être. Il nous faut hâter la disparition du premier et l’émergence du second, ou nous abîmer dans la faille qui les sépare. Du monde qui nous est offert, nous n’acceptons plus que ce que nous pouvons lui voler pour le retourner contre lui. Du monde que nous voulons offrir, nous ne pouvons encore retirer que la volonté souveraine de risquer notre propre désastre. Nous sommes à nous mêmes le prix de notre liberté, et nous acceptons par avance de n’être jamais que d’obscurs ratés, si nous ne pouvons être de discrets vainqueurs. Mais nous n’entraînerons personne dans notre chute : le funambule tombe tout seul de son fil.

    La Commune contre l'Etat

1

A l’Etat, et retrouvant ainsi le projet originel du mouvement socialiste, nous voulons substituer par en-bas la commune, et par en-haut la supranationalité -mais une supranationalité qui ne soit ni une représentation ni une délégation de l’Etat national, comme le sont les organisations internationales gouvernementales, ni un mode d’organisation du capitalisme mondialisé, mais la négation de l’Etat national et la relégation du marché à ce qu’exige l’échange nécessaire et non monétaire des moyens de garantir les droits fondamentaux. Bref, nous sommes pour la transformation de l’Organisation des Nations Unies en une organisations des peuples, la transformation de l’Organisation mondiale du commerce et une organisation mondiale des échanges, la substitution de la Commune à l’Etat.

    Le travail contre le salariat

1

Le Dieu laborieux du Livre, créant l’Homme à son image, lui a paternellement octroyé un jour de repos sur sept -et encore : en le sommant de Lui rendre hommage, à Lui, Patron de tous les patrons. Il nous faut remettre le travail sur ses pieds, et Dieu dans ses limbes : au travail (au travail tripalium, au travail lié, au travail non choisi) nous voulons bien condescendre à consacrer quelques heures d’un jour par semaine (et que cette semaine soit une décade nous conviendrait fort bien). Mais pas plus. Et si possible moins.

2

La libre construction du temps libre, c’est-à-dire du temps libéré du travail, est une revendication nécessaire à la légitimité de celle de la réduction du temps de travail. Nous n'avons pas seulement à nous préoccuper de ce que feront du temps libéré du travail les travailleurs (et nous en préoccuper ne signifie certes pas le définir à leur place…), mais aussi de libérer ce temps de " loisirs " que la consommation et la marchandise transforment en un travail, comme une frustration se transforme en ulcère. Nous avons à combattre le plus résolument, le plus radicalement, avec la plus grande intolérance, toute prétention à organiser le temps libéré, et à proclamer avec la même résolution, la même radicalité, la même intolérance, le droit fondamental de chacun à faire ce qu’il veut de son temps -y compris le droit de n’en rien faire, ce qui sera toujours en faire plus et mieux que ce que la société marchande, ses managers, ses psychologues et ses vendeurs de " loisirs " et de " culture " proposent d’en faire.

3

Changer la vie est notre ambition. Changer la vie : non changer de mode de vie, mais de contenu de la vie, ce qui ne saurait sans trahir se réduire à en changer l’emploi. La plus haute des politiques culturelles pourrait bien consister en l’incendie des parcs de loisirs et en la destruction des stades.

4

Le refus du salariat, le refus du travail organisé et déterminé par d’autres que ceux qui le font, le refus, enfin, de la chefferie, sont fondateurs de tout projet socialiste -seuls les socialistes refusant encore de l’admettre, la droite libérale l’ayant quant à elle fort bien compris. La lutte contre l’ordre du monde commence par la lutte contre le travail produisant cet ordre, et que cet ordre en retour organise.

5

En luttant contre le travail salarié, nous luttons en fait pour le travail lui-même, puisque le salariat, réduisant la poiesis à la praxis, réduit le travail à la production et la création à la reproduction. Ce projet n’est rien d’autre -rien de plus, rien de moins- que celui d’instaurer la dictature de la vie sur la survie.

6

Il faudra bien dire quelle mystification, quelle escroquerie, quelle humiliation et quelle bêtise est la stigmatisation du chômage, comme si l’humain n’était humain qu’en s’asservissant au travail, quand ce qui le distingue des autres animaux n’est certes pas le travail, mais ce qui, dans l’idéologie du travail, est considéré comme son altérité : l’art, le rire, la pensée, l’amour…

Comme la bagnole (qui sert à aller travailler, ou à partir se reposer du travail), le travail rend con. Pis : il est la concrétisation du vol de notre temps. Le temps passé au travail est un temps perdu (certes, pas perdu pour tout le monde, mais perdu pour l’écrasante majorité de ceux qui " travaillent "), et le seul temps salarié qui ne soit pas perdu est le temps salarié dérobé au travail.

7

La généralisation des rapports monétaires et marchands implique, pour la satisfaction des besoins fondamentaux et l’exercice des libertés fondamentales des individus, que ceux-ci disposent d’un revenu monétaire suffisant. Or si aucun pays, pas même le plus riche, n’est en mesure d’assurer à l’ensemble de sa population un revenu garanti à la hauteur des envies de consommer, chaque pays " développé ", chaque économie " nationale " postindustrielle, est dores et déjà en mesure d’assurer à l’ensemble de sa population un revenu couvrant les besoins fondamentaux des individus, et garantissant leurs droits et leurs libertés. La seule addition des transferts sociaux existants équivaut au coût d’un tel revenu -ces transferts étant par ailleurs constitués d’un empilage inefficace d’allocations conditionnelles, contradictoires, partielles et insuffisantes.

8

Si la masse considérable des besoins non solvables et non satisfaits, ajoutée à la masse infinie des désirs, exclut d’envisager la " fin du travail ", la masse tout aussi considérable des ressources gaspillées et des prestations sociales mal conçues offre déjà la possibilité d’envisager la fin de l’obligation du travail salarié. Or cette obligation est au cœur du fonctionnement économique capitaliste : le capitalisme tient par le salariat -la remise en cause du salariat est donc une remise en cause du capitalisme.

La condition de cette remise en cause est une distinction entre les besoins et les envies, autrement dit entre les droits et les désirs. La société, et moins encore l’Etat, n’ont pas à garantir la satisfaction des seconds ; la société, et plus encore l’Etat, à supposer que l’on ait choisi de ne pas s’en passer, n’ont de légitimité que s’ils garantissent la satisfaction et le respect des premiers. Mais il y a à la clef de cette distinction le désengagement de l’emprise consumériste et marchande : le logement est un besoin et un droit -pas la télévision.

    L'association contre la propriété privée

1

Il s’agit d’inventer une nouvelle forme de propriété, expropriant la propriété privée sans appropriation par l’Etat, et garantissant à ceux qui ne possèdent pas des garanties, des droits, des libertés, supérieures encore à celles que la propriété privée était censée garantir aux propriétaires.

    L'individu contre la famille

1

Il faut dresser la réalité de la personne contre la norme du groupe, l’imperfection de l’individu contre l’attente sociale de sa perfection, le malaise contre la santé, la malformation contre la conformité : une société qui tend à rechercher la perfection des individus qui la compose est une ruche monstrueuse.

    L’internationalisme contre la globalisation

Groupons et demain, l’Internationa-a-a-a-le sera le genre humain...

1

Telle que nous la concevons, l’internationalisation est un processus de décision élargi à la participation de toutes les nations ; elle est donc également, dès lors que nous ne concevons de mode de décision que démocratique et respectueux de l’égalité des droits (entre les peuples, entre les individus, entre femmes et hommes...) une participation de tous les peuples et de toutes les parties constitutives de toutes les sociétés à la prise des décisions qui les concernent. Un tel processus n’est évidemment pas, en tant qu’il est réellement démocratique, dans la logique de la globalisation et de la mondialisation capitalistes, mais il est constitutif de celle du socialisme -dont il est même la condition.

2

Il n’y a pas de réponse nationale à la mondialisation capitaliste, pas plus qu’il n’y avait de réponse féodale à la révolution industrielle : le repli à l’intérieur des frontières, le retour au cloisonnement national, l’usage purement défensif, quand il n’est pas fétichiste, des instruments de l’Etat-nation, sont non seulement inefficaces, mais également, et au sens propre du terme, réactionnaires. La critique de la globalisation capitaliste ne doit pas nous faire oublier que le mouvement socialiste a toujours eu pour projet le dépassement des limites nationales, et a dès l’origine rendu hommage au caractère révolutionnaire du capitalisme.

3

Les termes en lesquels Karl Marx ou Rosa Luxemburg saluent l’effet de rupture de l’ordre ancien apporté par le capitalisme sont sans équivoque : " La Bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle essentiellement révolutionnaire "... Les principes fondateurs de la Première Internationale expriment la même reconnaissance à l’égard du rôle révolutionnaire joué par le capitalisme, et la même certitude que ce ne sera qu’à partir des acquis de la mondialisation capitaliste, et en les dépassant, non en les annulant, qu’un projet socialiste pourra voir le jour. Les résultats calamiteux des tentatives d’imposer le " socialisme dans un seul pays " (si grand soit-il) sont là pour dissiper tout doute à ce sujet : les Russes et les Chinois n’ont pas fini d’en payer les conséquences.

4

Même si, fondamentalement, le mouvement socialiste est fondé sur l’internationalisme, et sur l’exigence de la solidarité internationale, son pluralisme a permis l’expression en son sein ou à ses marges de conceptions dont le moins que l’on puisse écrire est qu’elles furent fort éloignées de ces exigences. Ainsi de la contribution des socialistes " fabiens " britanniques à la Conférence socialiste internationale de Stockholm, en 1917 : Les Fabiens croient en la nécessité d’une " autorité supranationale, représentant proportionnellement les divers Etats souverains et indépendants, avec une haute cour internationale (...) et une cour internationale de médiation ". Ils proclament le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, mais envisagent sereinement " un transfert humanitaire des populations dans les cas les plus insolubles ", notamment dans le sud des Balkans (où septante ans plus tard, ce " transfert ", dépouillé de toute intention " humanitaire ", sera plus crûment nommé : " purification ethnique "...). Paradoxalement (du moins d’un point de vue socialiste, mais fort logiquement du point de vue " insulaire " d’un certain " socialisme " britannique, où Blair est l’héritier des Webb), les Fabiens récusent toute tentative de limiter la souveraineté économique des Etats (comme s’ils estimaient qu’il pouvait y avoir supranationalité " politique " sans supranationalité " économique "), à la seule (mais considérable, quoique sélective) exception de la politique coloniale : les " termes de la paix " (nous sommes en 1917...) doivent ainsi, pour eux, " tenir compte de tous les griefs sérieux formulés contre les Etats qui ont des possessions tropicales à développement économique insuffisant " (ce qui, de toute évidence, ne concerne ni l’Irlande, ni la Pologne). Il faut ainsi répondre au " désir naturel des peuples des autres Etats qui voudraient avoir également accès à ces parties du monde " : c’est le principe de la " porte ouverte ", la " liberté du commerce " appliquée au colonialisme. Pas trace d’anticolonialisme ou d’anti-impérialisme dans cette revendication, mais l’expression d’une adhésion à ce que l’on désignera plus tard du terme de " mondialisation ", et à l’ouverture des colonies à tous les Etats du centre. Quant aux droits des peuples colonisés, on conçoit aisément qu’ils n’étaient pas la préoccupation première de ces " libre-échangistes " : il faut répondre au " désir naturel " des colonialistes frustrés de pouvoir colonisé, pas au droit fondamental des colonisés à ne plus l’être.

5

A la globalisation et à la mondialisation capitaliste, nous n’avons pas à opposer l’enfermement national, pas plus que les socialistes du XIXème siècle n’opposaient à la révolution industrielle le retour aux institutions féodales, mais l’internationalisme et l’internationalisation, c’est-à-dire l’élargissement du processus de décision à l’ensemble des nations, et la généralisation à l’ensemble des personnes et des peuples des droits fondamentaux conquis (fût-ce partiellement et précairement) dans notre partie du monde, et qu’il convient en outre de renforcer et d’élargir ici-même. C’est en tant qu’elle est négatrice de ces droits que nous combattons la globalisation capitaliste, et c’est pour élargir ces droits que nous y opposons notre propre internationalisme.

6

Et puis, enfin, soyons clairs : l’abolition du capitalisme socialisé entraînera une dégradation des conditions matérielles d’existence pour la majorité de la population de nos pays (cette majorité formée de la " classe moyenne " et de la " classe dirigeante "), mais elle est la condition du passage de la majorité de la population du monde, d’abord de la misère à la pauvreté, ensuite de la pauvreté à la couverture matérielle de l’exercice de tous les droits fondamentaux.

    " Jusqu'à présent, les révolutionnaire n'ont fait que prendre le pouvoir; il s'agit maintenant de l'abolir "

1

Est révolutionnaire toute organisation et toute volonté qui se donne pour but l’abolition de l’Etat, du salariat et de la propriété privée, et traduit cette volonté en actes.

Nous avons donc sans doute pour première tâche de dire l’inexistence, ici et maintenant, d’organisations révolutionnaires, et de dire aussi la possibilité, malgré cette inexistence (ou grâce à elle) de la naissance d’un mouvement révolutionnaires : les scories des révolutions défaites ne pèsent plus sur les volontés de faire naître un mouvement révolutionnaire.

2

N’est révolutionnaire qu’une organisation et une volonté qui refusent la parcellisation de la critique, la division du travail politique, la médiation et la représentation de la volonté de changement. La critique du monde tel qu’il est, est la critique de la totalité de ce monde, sauf à n’être qu’une critique réformiste de certains de ses aspects, impliquant l’adhésion à d’autre, et par conséquent l’ignorance que ce que l’on critique et dont on proclame le nécessaire changement est toujours produit par ce que l’on accepte. La social-démocratie ne peut changer le monde, puisqu’elle admet l’Etat, le salariat et la propriété privée ; le léninisme n’a pas changé le monde, puisqu’il a pris et gardé l’Etat ; le capitalisme a changé le monde de la féodalité, parce qu’il a tout contesté, et tout changé de ce qui définissait le féodalisme et sur quoi le féodalisme était construit. Nous avons d’abord à apprendre de nos ennemis d’aujourd’hui que la révolution n’est possible qu’en abolissant concrètement les règles, les normes et les institutions du monde tel qu’il est. Le capitalisme l’a fait. Le socialisme ne l’a pas encore fait.

3

Il n’est pas de révolution possible sans révolution dans, et de, la vie quotidienne, des relations entre les personnes, des modes de vie, des normes de comportement. Un changement qui n’est qu’institutionnel n’est qu’un changement des modes d’aliénation et des pratiques du pouvoir ; ces limites au changement qualifient le réformisme.

4

Il n’est pas de révolution possible sans que le mouvement révolutionnaire n’ait d’abord aboli, pour lui et en lui, les normes, les règles et les hiérarchies qu’il veut abolir dans la société. Il n’y a pas de mouvement révolutionnaire hiérarchisé concevable ; pas de révolutionnaires professionnels supportables ; pas d’avant-garde légitime. La première chose que la révolution révolutionne est le mouvement révolutionnaire. Le mot d’ordre révolutionnaire est Tout ou rien -un peu, ce n’est toujours rien.

5

Il n’est donc pas de révolution possible sans critique de la révolution et du mouvement révolutionnaire, au sein même du mouvement révolutionnaire, dans le temps même de la révolution. L’idéologie révolutionnaire ne peut être que la critique révolutionnaire de l’idéologie, en tant que représentation du monde séparée de la réalité du monde et des volontés de le changer -autrement dit, il n’y a d’idéologie révolutionnaire acceptable que fondée sur sa propre délégitimation, préalable à celle de toutes les autres idéologies -et, évidemment, de toute religion.

6

Il n’est pas d’organisation révolutionnaire concevable qui ne se donne pour premier objectif sa propre dissolution, et pour seule structure sa propre inexistence en tant qu’organisation séparée du mouvement révolutionnaire.

Tout mouvement réellement révolutionnaire, c’est-à-dire visant à un changement radical des normes, des structures et des pratiques sociales -mais non à la prise du pouvoir, mérite notre appui, que ce mouvement soit ou non organisé. Mais le plus urgent des soutiens reste celui à apporter à l’émergence de mouvements révolutionnaires non encore existant, et à la viabilité de mouvements émergeants et n’existant encore qu’embryonnairement.

7

Depuis la victoire de la révolution bourgeoise, plus aucune révolution n’a vaincu. C’est que la mesure même de la victoire ou de la défaite de la révolution a changé : il s’agissait en 1789 de renverser le pouvoir d’une classe, et les institutions qui matérialisaient ce pouvoir, pour lui substituer le pouvoir d’une autre classe, avec les institutions le matérialisant. Il ne s’agit plus désormais pour la révolution de substituer une classe à une autre, d’installer un pouvoir à la place d’un autre, mais d’abolir les classes, et de se passer des pouvoirs.

8

A défaut de révolutions victorieuses, notre histoire est parsemée de moments révolutionnaires, de parcelles de révolutions exprimant toutes la nécessité de la révolution, mais n’en concrétisant, pour un temps, que tel ou tel élément. Chacun de ces moments néanmoins est un moment de rupture, qui exprime, en interrompant le cours " normal " des choses, à la fois la nécessité et la possibilité d’une rupture plus grande encore. Ainsi avançons nous de ruptures en ruptures, jusqu’à ce que, aidés en cela par les succès même du capitalisme, cette scansion de victoires temporaires et de défaites remédiables aboutisse à la rupture ultime.

9

Mais il n’y a pas d’inéluctabilité de cette rupture ultime. Nous en proclamons certes la nécessité, nous croyons en sa possibilité, mais nous avons appris de notre propre histoire qu’il ne suffit pas de proclamer la première et d’affirmer la seconde pour les concrétiser. L’histoire n’a pas d’autre logique que celle qu’on lui donne, ni d’autre marche que celle des hommes qui la font.

10

Ne vouloir qu’être maître à la place du maître, c’est se contenter d’un changement de maître. Ne vouloir qu’être " comme le maître ", ou posséder ce que le maître possède, c’est rester esclave -et esclave envieux.

    LES INSTRUMENTS DU CHANGEMENT

Le courage politique consiste à prendre des décisions qui ont pour effet de démentir l’analyse à partir de laquelle elles ont été prises.

1

De l’histoire des révoltes, nous ne pouvons que retirer la conviction que tout mouvement d’opposition radicale à l’ordre des choses est condamné s’il est victorieux, à devenir lui-même le garant d’un ordre qu’il défendra contre une nouvelle opposition, par les mêmes moyens (ou des moyens pires encore) dont il fut fait usage contre lui ; s’il n’est que partiellement victorieux, à se réduire progressivement en une opposition réformiste, intégrée à ce qu’elle projette de réformer ; s’il échoue, à se muer en un corporatisme défensif, ou en un désespoir suicidaire. Ainsi, toute opposition radicale victorieuse devient le pouvoir auquel les forces révolutionnaires auront à s’affronter ; toute opposition partiellement victorieuse, une part de ce pouvoir, et donc de l’objet de la révolution ; toute opposition radicale défaite, une scorie pesant sur le mouvement révolutionnaire. Nous avons donc à être bien plus qu’une opposition à l’ordre des choses : sa négation même.

2

Sur quelle base sociale peut-on appuyer aujourd’hui une force révolutionnaire ? Certainement pas sur celles des anciennes forces révolutionnaires : ni sur la paysannerie (nous ne sommes pas en Chine, et plus en 1949) ; ni sur la classe ouvrière traditionnelle, ou ce qui en subsiste, dont la réalité massive ne se constate plus guère que là où le capitalisme présent a implanté ses usines après les avoir fermées en Europe et en Amérique du nord, et dont le désir n’est plus de révolutionner l’ordre du monde mais d’en participer pleinement ; ni enfin, et encore moins, sur la " classe moyenne ", c’est-à-dire la petite bourgeoisie, sur quoi reposent à la fois l’ordre social, depuis deux siècles, et la social-démocratie, depuis cinquante ans. Reste, et ne reste plus que ce vieil objet du mépris des révolutionnaires, le Lumpenproletariat de l’anathème marxien, les " brigands " du désir bakouninien -bref, et par les mots d’aujourd’hui : les marginaux, les exclus, les déviants. Après tout, nous en sommes, à notre manière.

Reste aussi tout ce qui, dans des groupes ou des strates sociales dominées, témoigne de l’irréductible volonté humaine de négation de la fatalité de la domination : toutes les femmes ne sont pas opprimées, mais il y a une oppression des femmes (y compris par elles-mêmes) ; il y a des caciques indigènes, mais les indigènes sont tous opprimés en tant que tels, y compris les caciques.

3

Le Lumpenproletariat n’est certes pas sans être lui même quelque peu responsable de sa condamnation par la tradition révolutionnaire (du moins celle participant de quelque projet autoritaire) : provocateurs et mouchards, nervis et briseurs de grève, miliciens fascistes, kapos des camps nazis et des goulags staliniens, soudards, souvent en venaient. Mais c’est tout de même de lui, de son côté du miroir, dans les Cours des Miracles qu’il peuple, que s’expriment le plus clairement et le plus radicalement le refus fondateur des normes de comportement constitutives de l’ordre social : le travail, la scansion sociale du temps, le respect de la propriété, la famille " nucléaire ", le respect du droit tel qu’il est parce qu’il est le droit tel qu’il est. Que la propriété soit le vol, le " lumpen " le confirme en volant ; que le travail soit un supplice et une aliénation, il en tire la seule conclusion intelligente : ne pas travailler ; que l’Etat social soit une escroquerie, il le constate en escroquant l’Etat social. Cette belle cohérence mérite un hommage d’autant plus sincère qu’elle est exceptionnelle.

4

Ce que nous attendons d’un(e) révolutionnaire, nous ne l’avons trouvé qu’au sein du Lumpenproletariat : nous en attendons le savoir pratique de l’insurrection, l’expérience de la marge et de la répression, la connaissance des terrains les plus incertains, le courage personnel, et jusqu’à cette ignorance des limites qui seule permet de les franchir. Il est vrai qu’à ces qualités, qui sont de celles qu’on ne trouve plus guère que dans les prisons ou les hôpitaux psychiatriques, nous voulons en ajouter d’autres, qui ne résident, elles, le plus souvent, qu’en quelques rejetons de vieilles aristocraties incestueuses : la connaissance de l’histoire, le désintéressement matériel absolu -de celui que seule peut donner une pauvreté nourrie du souvenir détestable des attributs de la richesse-, l’imagination culturelle, l’éloquence, le style, enfin… Du révolutionnaire, nous attendons qu’il soit un puits de savoir, une mine de savoir faire, un gouffre de savoir être : nous rêvons d’un mouvement formé d’aristocrates devenus brigands.

5

Le vieux mouvement révolutionnaire se construisait sur l’existence massive d’une classe cohérente, à qui il incombait de changer la société en prenant les rênes de la production. Cette classe est morte en Occident, et le mouvement ouvrier est mort avec elle. Nous pouvons en garder mémoire, mais nous pouvons aussi nous passer d’en cultiver la nostalgie. La disparition du vieux mouvement ouvrier est une chance -et de toutes manières, comme elle est sans doute irréversible, il vaudra toujours mieux en faire une chance qu’en exprimer le regret. De cette disparition même naît, pour ceux que la volonté révolutionnaire n’a pas abandonnés, la nécessité d’un nouveau mouvement.

6

Il nous importe de rompre avec la division du travail entre partis et syndicats, mouvement social et institutions politiques, engagement individuel et action collective.

    Les partis

1

Contemplons ce qui constitue aujourd’hui (et depuis au moins deux décennies) la base sociale des partis socialistes et sociaux-démocrates, et désignons-la par son nom : la petite bourgeoisie. Une base sociale de rentiers et de fonctionnaires, de cadres moyens et d’universitaires, d’hommes et de femmes au niveau de revenu, de fortune et de salaire supérieur à la moyenne nationale. Les jeunes, les salariés du secteur privé sont sous-représentés. Les personnes en situation précaires absentes. Les exclus, exclus. Qu’attendre d’une telle base ? Qu’elle redéfinisse le contrat social ? Mais le contrat actuel est le sien, et sa redéfinition dans un sens socialiste, répondant aux attentes du mouvement social de contestation de l’ordre des choses et aux besoins des couches et de la classe dominées de la société, ne pourrait se faire qu’au détriment des intérêts, des situations, des acquis de cette petite bourgeoise, progressiste in pectore et parfaitement conservatrice (quand elle n’est pas réactionnaire) in facto.

2

Ces partis (mais leurs concurrents ne sont pas en meilleur état) sont de moins en moins des partis de militants, et de plus en plus clairement et ouvertement des partis de cadres, des machines à élire, à placer, à former des " professionnels de la politique " dépossédant progressivement les citoyens eux-mêmes, et finalement leur propre base, de tout pouvoir citoyen réel. Du rôle d’instruments fondamentaux du débat politique, les partis politiques sont insensiblement passés à celui d’école du pouvoir politique. Ils sont aujourd’hui, pleinement, des appareils idéologiques d’Etat.

3

Pour parfaire leur impuissance politique, les partis sociaux-démocrates tendent de plus en plus ouvertement à être, volontairement, de simples " caisses de résonance " de l’opinion publique telle qu’elle est, c’est-à-dire telle qu’elle est façonnée par la société qui la produit, quand ils ne se veulent pas le " relais des mouvements sociaux ", voire le " parti du mouvement social ", comme ils se voulurent le relais des syndicats, et parfois furent le " bras politique " du mouvement syndical.

Cette ambition, cependant, est hors de leur atteinte : d’abord parce qu’elle n’a de sens que si le pouvoir politique empêche, par la répression, le mouvement social d’occuper le champ qui est le sien (dans une société " démocratique " et " pluraliste ", le mouvement social n’a pas à se doter d’un parti politique, et lorsqu’il tente de le faire, il se nie en tant que mouvement social) ; ensuite parce que la fonction même du parti politique est contradictoire de celle du mouvement social. Le parti politique tend à l’exercice du pouvoir politique, qu’il s’agisse de le prendre ou d’y participer -il s’agit en tous cas d’y accéder. Un parti politique qui se voudrait mouvement social se nierait en tant que parti politique, aussi sûrement qu’un mouvement social se nierait comme tel s’il se constituait en parti politique.

    Les syndicats

1

Du syndicalisme, quelque variante que l’on en examine, nous n’attendons à vrai dire plus grand chose -sinon l’élévation du niveau de survie, mais souvent au prix de l’abaissement du seuil de tolérance à l’aliénation. Il se trouve que, fondé sur l’identification du travailleur à son travail et sur sa localisation sociale dans son entreprise, c’est-à-dire chez son employeur, le syndicalisme traditionnel est rompu dès lors que ce rompt cette localisation, que ce n’est plus dans l’entreprise que se matérialisent le contrat social et la contradiction fondamentale entre possédants et possédés, dominants et dominés. Au surplus, persister à vouloir organiser les travailleurs salariés en tant que tels, avec pour objectif (ou mission) d’augmenter le prix de leur temps de travail, conduit forcément à pérenniser (ou à tenter de le faire, y compris contre l’évolution du capitalisme lui-même) cela même dont il nous importe de nous défaire : le salariat.

2

Que les travailleurs eux-mêmes commencent à prendre distance d’avec le travail, et que s’affaiblisse le lien laborieux liant celui qui vend sa force de travail à celui qui l’achète, est certes pour nous (mais non pour les syndicats traditionnels, fondés sur ce lien laborieux) une excellente chose, quoique l’affaiblissement de ce lien ne signifie pas que les autres liens, non moins solides (si moins visibles) liant le travailleur à la marchandise et au temps de repos de sa force de travail, fussent de même affaiblis. Or notre tâche est d’affaiblir ou de rompre ces liens, tous les liens sociaux produits par le capital, quand le syndicalisme traditionnel n’a plus guère de projet que celui de les maintenir et, quand il le peut, de les renforcer (à commencer par le salariat, à continuer par l’Etat). De ce syndicalisme-là, il nous semble que nous devrons émanciper le syndicalisme possible des exclus -un syndicalisme possible ne revendiquant ni une aumône, ni une place au soleil, ni une augmentation du prix du temps, mais toute la place, tout le soleil, et tout le temps.

3

L’unité de la classe ouvrière (des travailleurs, des salariés, comme on voudra) n’est pas une donnée des faits mais un objectif, un programme, une volonté politique -qui n’ont de sens que si l’unité des travailleurs se fait contre le travail et celle des salariés contre le salariat. Cet objectif, ce programme, cette volonté sont d’abord des refus : celui des divisions fondées sur autre chose que sur des choix. De telles divisions ne sont que de triviaux constats de différences (liées au sexe, à l’âge, à l’origine, à la qualification, à l’emploi). Elles ne sont qu’apartheid : inégalités, plus encore que divisions.

4

Le mouvement syndical d’aujourd’hui n’est le plus souvent, dans nos pays, qu’un mouvement de revendication de l’intéressement aux profits capitalistes -un mouvement de partage, certes, mais de partage respectueux de ce qu’il veut partager, et de ceux avec qui il négocie ce partage.

Il est vrai que si l’on se contente de demander au capitalisme de l’argent (ou du temps, ce qui pour lui revient au même), c’est qu’on a eu largement le temps d’apprendre qu’il ne fallait rien en attendre d’autre. Le capitalisme peut partager (un peu) ses profits, si ce partage lui rapporte -et il lui rapporte, ainsi que l’illustre la création de l’Etat social par la social-démocratie : la socialisation du capitalisme a renforcé le capitalisme ; elle a " produit " des consommateurs capables de consommer beaucoup plus que les prolétaires hâves du XIXème siècle ; elle a aussi " produit des producteurs " infiniment plus efficaces que les manœuvres analphabètes de la révolution industrielle ; elle a enfin accordé à tous les sociétaires des sociétés postindustrielles des moyens d’existence garantis, même en cas d’incapacité de travail (le refus du travail, c’est autre chose : un atteinte au dogme, une violation du tabou -et cela doit se payer, et cela se paie, cher…). L’Occidental " normal " consomme de la naissance à la mort -en fait, il consomme déjà avant de naître, et consomme encore après être mort. L’Occidental est un consommateur de la conception au pourrissement.

    Les pouvoirs publics et l'Etat

1

Aucun pouvoir d’Etat, aucun gouvernement, jamais, nulle part, n’a pu, ne peut ni ne pourra être autre chose qu’un obstacle à la révolution et un adversaire des révolutionnaires. A chaque fois qu’un pouvoir d’Etat a prétendu être le moteur d’une révolution, ou son centre, ou sa direction, il a en réalité entravé puis étouffé la révolution réelle. Le Comité de Salut Public vaut le Conseil des Commissaires du Peuple, Napoléon hérite de l’un comme Staline de l’autre, et tous deux d’un pouvoir qui prétendit être celui de la révolution ; qu’ils aient pu si aisément y installer la contre-révolution signale qu’elle y avait déjà ses meubles, et signifie bien la nature réelle du pouvoir d’Etat se proclamant révolutionnaire : sous ses oripeaux idéologiques et rhétoriques, une simple forme dérivée de la forme initiale du pouvoir que la révolution voulut abattre. Saint-Just et Trotsky se trompèrent, certes, et sans nul doute héroïquement, mais en se trompant ils trompèrent la révolution elle-même. On ne règne jamais innocemment, même lorsqu’on règne au nom de la révolution ; on commet alors deux crimes : on règne, et on ment.

2

Il nous faut donc prendre garde à toute forme de pouvoir concentré, centralisé, contraignant (s’il est un pouvoir concevable qui ne le soit pas). Y prendre garde, c’est-à-dire prendre garde à ne pas le prendre, ni à en user. Et à refuser toute possibilité de représentation politique du mouvement révolutionnaire, sinon paf ce mouvement lui-même.

3

Cela posé, il est des situations où nous revendiquons le droit de faire usage de " tous les moyens, même légaux ". Tel est de toute évidence le cas d’une menace fasciste, lorsque la possibilité concrète d’une révolution sociale ne se fait pas jour : le fascisme, en effet, se combat par tous les moyens, y compris par le bulletin de vote, y compris lorsque ce bulletin porte le nom d’un candidat " bourgeois ", y compris lorsque ce candidat est un individu douteux. Contre Le Pen, il était aussi légitime d’appeler à voter pour Chirac, fût-ce en se bouchant le nez, qu’il était légitime de s’y refuser : aucune de ces deux légitimité ne l’emportait sur l’autre, et tout était affaire de choix personnel. Ici, le vote est un instrument : comme l’écrivaient au printemps 2002 des anarchistes français, " ce n’est pas parce qu’on est hors d’état de vaincre le fascisme dans la rue qu’on ne doit pas l’empêcher d’accéder au pouvoir par les urnes ".

Nous sommes, par principe autant que par l’examen raisonnable et raisonnant de l’histoire, opposés à toute délégation de la souveraineté populaire. Or l’élection est précisément une délégation de cette souveraineté. Est-ce une raison pour laisser ceux qui ne se sont jamais accommodés de la souveraineté du peuple en user pour l’abolir ? Que nous soyons en quête d’une démocratie absolue ne nous empêche pas de préférer une démocratie relative, limitée, tronquée, à une absence totale de démocratie. Certes, si les élections pouvaient permettre un changement de société, elles seraient interdites (au fait, elles le sont, sous les dictatures). Mais si l’abstentionnisme était révolutionnaire, le vote serait obligatoire, et les abstentionnistes seraient pour le moins en prison.

    Le mouvement social

1

Nos positions et nos propositions sont, sans conteste, utopiques, au strict et étymologique sens du terme : elles n’ont jamais mené nulle part à une révolution instaurant durablement une société dont les règles (y compris celles postulant l’absence de règle) seraient celles que nous proposons. Cependant, en quelques moments précis de l’histoire (à Paris aux printemps 1871 et 1968, en Ukraine en 1928, en Catalogne en 1936, par exemple), des prémices de telle société nous en enseignent la possibilité. Au demeurant, que cette société autre soit ou non possible nous est parfaitement indifférent : il nous suffit de la savoir indispensable.

2

Nous savons bien, en outre, que les possibilités existantes, dans la société existante, dépassent de beaucoup l’usage que cette société et les dirigeants qui y prospèrent en font, et en laissent faire. Le caractère " utopique " de nos propositions et de nos positions tient en la distance du réel au possible, comme leur caractère " pragmatique " tient en notre volonté d’abolir cette distance -non en réduisant le possible, mais évidemment en élargissant le réel.

3

Il nous faut bien dès lors que nous mettons la barre au plus haut, mesurer la distance de nos ambitions et de la réalité du mouvement social de contestation de l’ordre existant -si tant est qu’un tel mouvement existât réellement.

Depuis quelques années, la gauche politique emplit ses discours de la référence à la " citoyenneté ", au " mouvement citoyen ", aux " actions citoyennes ". Le qualificatif même mesure le mouvement : il ne s’agit pas de changer de société, mais d’inclure dans la société existante celles et ceux qu’elle a rejetés, comme si, admettant qu’il n’y ait plus de révolutionnaires, il fallait se contenter de revendiquer qu’il n’y ait plus que des citoyens.

4

Le " mouvement citoyen " n’est pas un mouvement de contestation, mais un mouvement d’inclusion. Il ne conteste pas l’ordre existant, et moins encore l’Etat qui en est le garant, mais l’affaiblissement de cet ordre et de son Etat. Brandissant le citoyen, il nie les classes. Ce " mouvement citoyen " est, par ses références autant que par celles et ceux qui pour l’essentiel le composent, un mouvement " petit bourgeois ", issu des classes moyennes en déréliction, que cette déréliction panique et qui transforment en principes les moyens de défendre leurs acquis. Le mouvement " citoyen " est contre la mondialisation parce que la mondialisation menace les classes moyennes ; il n’est pas anticapitaliste, il rêve d’une sorte de restauration des capitalismes nationaux, de renaissance de bourgeoisies nationales, de résurgence des vieilles entreprises familiales.

5

Ce qu’il est convenu de nommer " mouvement citoyen " participe d’une triple crédulité : que la démocratie soit une alternative au capitalisme (alors qu’elle en est le produit), que l’Etat soit un rempart contre le libéralisme (alors qu’il en est l’instrument), que les " citoyens " puissent être une base sociale (alors qu’il ne leur est demandé que d’être des individus abstraits).

Le mouvement " citoyen " est, fondamentalement, social-démocrate : son projet est d’ " humaniser le capitalisme ", de le conformer aux principes de la démocratie, de lui imposer le respect des droits fondamentaux de la personne. Sa méthode est celle de la participation aux institutions, ou de la pression sur les institutions. Il n’est certes pas un parti politique, mais il fait pression sur les partis politiques, usant du chantage électoral (et admettant donc le principe de la délégation politique, de la représentation parlementaire et gouvernementale) comme n’importe quel lobby, et fonctionnant à l’apparence médiatique (le signe de la présence du mouvement dans le champ social est sa présence dans le champ médiatique, fût-ce à la faveur de la répression).

L’Etat lui-même " fait dans le citoyennisme ", et tend à transformer le mouvement citoyen en appareil social : un conflit survient, pour la maîtrise duquel les instruments idéologiques, répressifs et sociaux courants ne suffisent pas ? On organisera une " conférence citoyenne ", une concertation, une table-ronde, des " Etats généraux " (de la culture, de l’action sociale, de l’élevage de poules en batteries…). On écoutera les citoyens. On fera ensuite ce que l’on veut de ce qu’on aura entendu d’eux. Ils pourront toujours fournir à la répression des nouvelles classes dangereuses une caution morale.

6

Le " mouvement citoyen " naît du cadavre du mouvement ouvrier (en tant que mouvement de classe), de la dissolution de la classe ouvrière (en tant que classe) dans une improbable " classe moyenne " (qui, elle, n’est qu’une " couche " sociale), du double échec historique de la social-démocratie (qui n’a réussi qu’à " socialiser le capitalisme ", mais en le renforçant) et du léninisme (qui n’a réussi qu’à substituer, pour un temps, le mode de production collectiviste d’Etat au capitalisme " privé ", en accentuant les pires traits de ce dernier tout en abolissant l’usage révolutionnaire qui pouvait être fait de ses acquits).

Ce double échec est celui d’une ambition commune : la reprise du capital par le travail, le contrôle du mode de production capitaliste par les travailleurs, ou plutôt par l’Etat au nom des travailleurs, dans le cadre d’un système démocratique pour la social-démocratie, de la dictature du prolétariat pour le léninisme.

Ce double échec est aussi celui d’une attente commune : celle d’un accroissement quantitatif des forces productives tel qu’il provoquerait un accroissement quantitatif des possibilités révolutionnaires, jusqu’à rendre la révolution (qu’elle soit pacifique ou violente, progressive ou brutale) non seulement nécessaire, mais encore inévitable.

7

La disparition de la " grande usine " comme lieu exemplaire de l’organisation de la production, l’affaiblissement des organisations ouvrières construites sur les grandes concentrations ouvrières, et finalement la disparition de la conscience de classe et du projet historique d’installer une classe dominée (le prolétariat) au pouvoir, laissent donc place à la " cité " comme lieu d’action, au " citoyen " comme sujet social, au mouvement " citoyen " comme acteur social, à la " démocratie " comme projet historique. Autant dire que l’émergence d’un " mouvement citoyen " est la réponse (approbative) à l’hypothèse, pourtant fondamentalement imbécile, de la " fin de l’histoire " (au double sens du mot fin : terme ultime, et finalité ontologique).

L’émergence du mouvement citoyen est la manifestation du deuil de la révolution sociale : il n’est plus question de changer le monde, mais de faire participer tous le monde à un monde inchangé. Le mouvement citoyen est l’idéologie d’une société qui se donne elle-même comme le terme de l’histoire sociale.

8

Le mouvement citoyen affirme certes être un mouvement d’opposition, mais son opposition est " constructive " -mais " constructive " de quelque chose qui est déjà construit, et qu’il s’agit désormais de peaufiner : la société occidentale, démocratique, capitaliste, consumériste et mercantile, telle qu’elle est. Lorsque ce mouvement dit s’y opposer, il ne s’oppose qu’à certains de ses aspects, et non à ce qui produit ces aspects. Le mouvement citoyen s’oppose à la spéculation, pas au capitalisme ; il s’oppose à l’ " économie de casino ", pas à la propriété privée ; il s’oppose aux dictatures, pas à l’Etat ; il s’oppose à la production de " working poors ", pas au salariat.

L’Etat y trouve son compte en dénichant un nouveau médiateur entre le pouvoir et la " société civile ", un nouvel instrument de contrôle de la seconde par le premier -ce que les syndicats furent, le " mouvement citoyen " tend à l’être.

9

Nous tenons pour nécessaire que le mouvement social puisse balayer le mouvement citoyen, parce que nous tenons pour nécessaire que toutes celles et ceux qui forment la société puissent être engagés dans sa transformation, sans qu’il leur soit exigé de se référer à l’institution politique.

    La création culturelle

Il ne s’agit pas de mettre la poésie au service de la révolution, mais bien de mettre la révolution au service de la poésie.

(IS N° 8)

1

La création culturelle est l’expression et la préfiguration de la vie telle qu’elle pourrait être. En cela, elle est toujours en avance sur l’action politique, même révolutionnaire, laquelle ne peut qu’être déterminée par les possibilités du lieu et du moment.

2

En outre, si l’on est en droit, et en devoir, d’exiger de toute action politique (au sens large) qu’elle " ait raison ", c’est-à-dire qu’elle exprime la raison du projet politique qui la sous-tend, on n’est ni en droit, ni en devoir de rien exiger de la création culturelle, et du créateur, que sa capacité à dire autre chose que ce qui est -ou à le dire autrement que comme ceux qui s’en satisfont ont convenu de le dire.

3

De la création culturelle, de toute création culturelle, de toutes les formes de création culturelle, c’est-à-dire de tout ce qui, par quelque langage que ce soit, dit le monde tel qu’on le voudrait être contre le monde tel qu’il est, nous devons être capables de nous emparer.

Certes, toute création culturelle n’est pas révolutionnaire pour soi ; mais elle est révolutionnaire en soi, par le décalage même, et à plus forte raison parfois la rupture, qu’elle dit entre ce qui est et ce que l’on veut. Que ce que le créateur veuille puisse nous être odieux, nous aurons sans doute, le cas échéant, à le faire savoir -mais le seul fait que ce qu’il créée dit autre chose que ce qui est, dit que ce qui est pourrait ne pas être ; c’est précisément en cela que toute création culturelle est révolutionnaire, ou plutôt a " quelque chose " de révolutionnaire, lors même qu’elle l’ignore, ou le nie. Baudelaire était réactionnaire, son œuvre est révolutionnaire.

4

La mesure a contrario du caractère créatif de tout acte culturel est l’adhésion qu’il suscite de la part des marchands, des chantres de la culture établie, des institutions culturelles d’Etat et des coteries de critiques et de commentateurs reconnus : les auteurs, les peintres, les musiciens, et tous les " artistes " et " créateurs " autoproclamés et reconnus comme tels par le marché et l’ " opinion " sont hors du champ de la création, par cette reconnaissance même. L’estampille du succès signe toujours le faux, le plagiat ou la reproduction. Lorsque l’ " artiste " passe plus de temps à " communiquer " qu’à créer, quoi qu’il communique et créée, , c’est l’ " art " qui est réduit à rien. Exposant un urinoir et le proclamant œuvre d’art, Duchamp voulait " décourager l’esthétique ". Ses épigones ne découragent plus que l’intelligence.

5

On n’est jamais libre lorsque l’on est ignorant. Il faut savoir lire pour pouvoir comprendre le monde -et il faut le comprendre pour le changer. Il faut savoir écrire et parler pour se faire comprendre des autres, et si l’on ne sait pas compter, on est sans défense face à ceux qui savent dépouiller les plus pauvres. Les pouvoirs seront toujours satisfaits de n’avoir affaire qu’à des analphabètes.

6

Nous partons du constat que rien de neuf ne peut plus être fait avec la culture traditionnelle, c’est-à-dire le legs culturel de l’histoire, de Lascaux à la techno, sans que ce legs ne soit fondamentalement renouvelé ; or il ne s’agit plus ici d’un ravalement de façade, mais d’une renouvellement dont la condition est le renouvellement, révolutionnaire, de la société toute entière -la question n’étant d’ailleurs pas de savoir si la société sera ou non révolutionnée, puisqu’elle l’est déjà par le capitalisme, mais de savoir par qui, et pour qui : par nous et pour tous, ou par eux et pour eux ? Par un socialisme résurgeant ou un libéralisme de combat ? Par en-bas et d’en dehors, ou par en haut et par ce cœur du marché qui est le profit que l’on peut tirer de tout, y compris de la culture ?

7

Il n’a a de révolution que culturelle -ou, pour mieux dire : de révolution possible qu’à la condition nécessaire d’être d’abord une révolution de et dans la culture ; non la culture patrimoniale, mais la culture en train de s’inventer, de se créer. Cette création, y compris dans le champ du politique, est et ne peut être que poétique : la poiesis est poésie, et la poésie est une pratique. Ce n’est pas sans raison que toujours les réactionnaires et les contre-révolutionnaires ont combattu la poésie de leur temps, et ça n’est pas sans évidence que Lautréamont est plus révolutionnaire que Lénine, et Durutti plus poète qu’Aragon, puisque de toutes poésies, l’insurrection sera toujours la plus haute et la plus belle, et que de toute révolution, celle qui s’exprime par et dans l’acte poétique sera toujours celle qui ira le plus loin. Nous avons moins besoin d’un parti que de rêves éveillés, et de mots pour les dire.

    " Notre mandat, nous ne le tenons que de nous-mêmes "

Notre mandat de représentants du parti prolétarien, nous ne le tenons que de nous-mêmes, mais il est contresigné par la haine exclusive et générale que nous ont vouées toutes les fractions du vieux monde et tous les partis.

(Lettre de Marx à Engels, 18 mai 1859)

1

Nous ne sommes pas une organisation politique, en ce sens que nous n’organisons pas une pratique collective de prise du pouvoir ou de participation au pouvoir, n’entendons pas l’organiser et nous refusons à en courir le risque, comme nous refusons pour nous-mêmes et en nous-mêmes toute espèce de hiérarchie. Si nous devions nous définir, nous dirions de nous que nous sommes une inorganisation politique : nous comptons en effet sur le hasard, le désordre et l’individualité pour subvertir l’ordre, les normes et la massification.

Il n’est, ni ne saurait être, question pour nous de poser comme objectif une quelconque unité organique ; il nous importe peu d’être une organisation, à moins qu’il nous importe de n’en pas être une, et il nous déplairait souverainement d’être considérés comme telle. Nous ne recherchons que l’unité dans la volonté de changement, sur les contenus essentiels du projet de société que nous avançons comme alternative à la réalité du monde, et sur les actions menées contre cette réalité et pour cette alternative -que ces actions soient menées par nous seuls, par nous avec d’autres, ou par d’autres sans nous.

2

Cette unité doit être une unité de volontés radicalisatrices : les actions à mener ne seront jamais assez radicales, assez négatrices de la réalité à combattre, et ce qui nous incombe est de les pousser aussi loin et aussi haut qu’il est possible. Tel mouvement de chômeurs n’a pour nous de sens que s’il est capable de devenir un mouvement contre le salariat ; tel mouvement de défense des droits humains, que s’il peut se transformer en mouvement contre l’Etat ; tel mouvement de lutte contre les licenciements, ou les privatisation, que si l’on peut en faire un mouvement contre la propriété.

3

La cohérence programmatique nous importe aussi peu que l’unité organique ; mille discours contradictoires peuvent se rassembler en une action unique, et cette action n’avoir au bout du compte qu’une seule signification, et un seul effet : cette signification la mesure, et cet effet la juge. La seule cohérence à laquelle nous tenons est celle de nos actes et de nos volontés -ainsi ne saurait-il être question pour nous d’exercer quelque mandat électif que ce soit, ni d’admettre que élu que ce soit parmi nous, au-delà d’un mandat de Conseiller municipal. De même, nous ne saurions ni exercer quelque chefferie sociale, professionnelle ou familiale que ce soit, ni admettre que l’un ou l’une d’entre nous en exerçât une. Peut-on prétendre briser les chaînes du monde quand on les porte sur soi ?

4

Nous ne sommes, ne pouvons ni ne voulons être, et ne seront jamais ni une organisation de masse, tenue par ce caractère même à fonctionner au consensus, ni une organisation d’avant-garde, vouée par son avant-gardisme même à des pratiques de pouvoir et à des autoproclamations autoritaires. Nous sommes un réseau, et nous sommes une conspiration, qui, avant même de prétendre faire la révolution, ou d’y prendre part, s’est donné pour tâche de la réinventer. Etat-major sans troupes ou milice sans chefs, ne tenant comme les premiers socialistes notre mandat que de nous-mêmes, nous n’avons de comptes à rendre à personne : ni à des membres, ni à des militants, ni à des disciples, et jamais à des chefs.

De membres, nous ne voulons pas : ni membres affiliés, ni disciples, ni militants, et nous nous tenons quitte de tout effort de " recrutement ". Avoir des partisans, des sympathisants, des lecteurs nous suffit -des partisans de nos idées et de nos propositions, capables d’en faire et disposés à en faire ensuite ce qu’ils veulent, où ils le veulent, quand ils le veulent, en toute liberté en toute autonomie.

5

On ne (re)fera plus de révolution sans avoir (ré)inventé la révolution, non comme prise du pouvoir, mais comme déprise de son emprise. Les révolutions, d’ailleurs, n’aboutissent jamais là où elles promettent d’aller : " Liberté, Egalité, Fraternité " accouche de Napoléon, " La Terre, la Paix, la Liberté " de Staline, d’autres eschatologies de Mao, de Mengistu, des Khmers Rouges ou de Khomeiny.

6

Nous sommes la mèche, nous ne sommes pas la poudre. La poudre est celle que meule l’ordre du monde, et ce sont ses maîtres qui la fournissent, stockée dans ses asiles, ses prisons, ses hôpitaux, ses " banlieues à problèmes ", ses ghettos, ses " restos du cœur ", ses périphéries et leurs bidonvilles… La bombe nous échappe, et nous ne retiendrons de Netchaïev que ceci : notre travail n’est pas de produire le nouveau monde (quoique nous ayons quelque idée là-dessus aussi, et que nous puissions comme tant d’autres concourir à le concevoir), mais de détruire l’ancien.

7

Notre jeu n’a ni règle, ni arbitre, ni meneur. Il est le jeu qui s’invente en jouant, et dont le but est le jeu lui-même. Il est le jeu dont tous les joueurs sont aussi arbitres et meneurs de jeu. La révolution n’est pas une prise de pouvoir : elle est le mouvement par lequel tout pouvoir est rendu illégitime. L’organisation révolutionnaire est la conjonction des volontés révolutionnaires -elle n’est ni leur représentation, ni leur détermination. Ces volontés préexistent à la révolution et survivent à ses échecs, comme toute volonté de changement préexiste au changement et survit à son enlisement.

8

N’étant ni parti, ni église, nous n’avons ni militants, ni disciples ; les premiers attendent des résultats, les seconds des certitudes. Des résultats ? Nous semons le vent, nous ne sommes pas la tempête. Des certitudes ? Nous n’avons que celle de la nécessité de toutes les récuser. Nous seront toujours de ceux pour qui deux et deux ne font quatre que si nous le voulons bien.

9

Toute compétence est bonne à prendre, tout talent a son usage : il n’est aucun homme, aucune femme, qui n’ait sur d’autres tel avantage, telle supériorité dans l’égalité, qui ne soit une promesse d’engagement fructueux. L’un écrira mieux, l’autre parlera mieux ; l’une imaginera plus, l’autre réalisera plus. Etant sans hiérarchies, nous ne mettrons aucun talent au-dessus d’un autre ; étant sans organisation, nous ne séparerons aucune compétence d’une autre ; étant sans loi, nous ne priverons aucun des nôtres de la possibilité de réaliser ses rêves, de concrétiser ses désirs, de libérer sa vie.

10

Nul d’entre nous ne peut parler en un autre nom qu’en le sien ; notre parole collective est sans porte-parole, et nos actes collectifs sans mandataires. Chacun y engage ce qu’il consent à y engager, et n’est tenu que de se refuser à ce que ces actes et ses paroles se démentent les uns, les autres. Nous ne voulons parmi nous que des individus libres, autonomes, capables de se refuser à nous et de nous refuser ce que nous pourrions exiger d’eux. Que les autres se cherchent une église : ces étables sont faites pour ces veaux.

11

Nous n’exigeons des nôtres que leur refus de toute exigence ; nous n’en exigeons que leur autonomie individuelle, leur imagination collective. Nous savons ces exigences excessives -mais nous entendons être de ceux qu’aucun excès jamais ne satisfera. Nous avons certes à prendre les individus tels qu’ils sont, c’est-à-dire tels que la société que nous combattons nous les laisse, et nous laisse nous-mêmes ; mais nous avons aussi à reconnaître qu’ils peuvent être plus que ce qu’ils sont, comme nous-mêmes voulons être plus que ce que nous sommes, dès lors que nous nous donnons des buts excédant nos moyens.

12

Nous ne tenons pas de registre de membres et ne connaissons ni procédures d’adhésion, ni procédures d’exclusion : la déclaration d’être des nôtres suffit à en être, si elle repose sur une action qui matérialise la participation au projet révolutionnaire tel que nous l’entendons : l’abolition de l’Etat, du salariat et de la propriété privée. Qui lutte contre ce que nous voulons abolir est des nôtres sans que nous ayons à l’accepter, si la méthode et les moyens de sa lutte ne sont pas contradictoires de ses fins. Qui ne mène pas cette lutte, ou croit pouvoir la mener par des méthodes et des moyens contradictoires de ses fins, n’a pas sa place parmi nous, sans que nous ayons à l’exclure.

13

Contre toute proclamation d’unification du monde, de fin de l’histoire, contre tout irénisme, le mouvement révolutionnaire (au sens le plus large que nous puissions donner à ce terme) dispose aujourd’hui d’une force plus considérable que jamais ; il n’en fait cependant guère usage, et si l’apparence est contre lui, cela tient sans doute à sa piètre capacité de se réapproprier sa propre histoire. Mais de tous ses échecs, de toutes ses impasses, de toutes ses défaites et de toutes ses trahisons naît une richesse théorique et pratique dont il ne tient qu’aux révolutionnaire de faire usage. La première de nos tâches est de nous redonner confiance en nos propres forces, en nos propres capacités. Il n’est pour ce faire aucun moyen qui soit à mépriser -pour autant bien sûr qu’il ne soit pas contradictoire de nos buts, et aucune individualité à ignorer -pour peu, bien sûr, qu’elle soit capable d’actes pratiquement révolutionnaires, c’est-à-dire d’actes du refus du monde tel qu’il est, et de proclamation du monde tel qu’il doit être -du tract à l’émeute, du site Internet à la reprise individuelle, de la création artistique à l’agitation syndicale. La subversion ne connaît pas de frontières disciplinaires, thématiques : elle peut se servir de tout, et de tout faire une arme. Il importe de se souvenir qu’elle n’a cessé d’être, et qu’au long de l’histoire, elle a réalisé au fur et à mesure de l’accumulation du capital, l’accumulation de son propre capital d’expérience et d’invention théorique.

14

N’étant à proprement parler nulle part, nous pourrons être, sans avoir jamais besoin d’en décider, partout où nous requiert l’émergence de volontés émancipatrices, d’expressions négatrices, de contestations porteuses d’alternatives. N’ayant à proprement parler ni effectifs, ni base, nous pourrons être l’organisation de tous ceux qui n’ont pas attendu d’être " organisés " pour agir, et qui ont agi d’autant mieux, plus vite et plus loin qu’ils n’avaient aucune autorisation à demander à personne pour agir. On ne peut transiger avec la liberté sans la trahir, ni avec la lucidité sans l’abolir.

15

Ainsi, le but ultime de tout parti révolutionnaire, de toute organisation de révolutionnaires, ne peut être que sa propre dissolution, et son ambition suprême, sa propre inutilité..

    LES MÉTHODES DU CHANGEMENT : " Tous les moyens, même légaux "

Il faut toujours annoncer aux autres ce qu'on va faire. Ils ne vous croient jamais. C'est le meilleur moyen de leur faire en toute loyauté les pires abominations (Jacques Chirac)

1

Il nous faut bien, quoi que nous en ayons, nous doter d’un instrument théorique et pratique capable de donner à notre projet et à nos volontés quelque prolongement concret, et de nous lier aux luttes qui se mènent sans que nous y soyons pour grand chose. Cet instrument tiendra à la fois du réseau et de la conspiration. Du réseau il prendra la liberté, de la conspiration l’égalité. D’anciens réseaux et de vieilles conspirations, il abandonnera les chefferies et les hiérarchies.

2

Ce qui, dans un groupe révolutionnaire, permet une communication réciproque, égalitaire, entre celles et ceux qui le composent, n’est ni une adhésion commune à un projet politique commun, mais un commun refus individuel de ce qui est, une commune volonté individuelle de " faire la révolution " et une commune acceptation de la possibilité de la faire ensemble. Le groupe révolutionnaire est d’abord l’ensemble des désirs individuels de révolution ; il n’est qu’ensuite un programme révolutionnaire.

L’organisation, quelle qu’elle soit, est un instrument entre les mains et pour les rêves de ceux qui la constituent ; elle n’a ni ne doit avoir sur eux aucune prise dont ils ne pourraient se déprendre. Le parti n’est pas au-dessus de ses militants, ni le syndicat de ses adhérents, ni l’organisation de ses membres : tous sont au-dessous.

Nous en tenons ici pour Stirner : il faut prendre l’organisation comme l’on prend un outil, et s’en déprendre comme l’on se dévêt. Il faut la prendre pour la part de légitimité qu’elle peut contenir, en sachant qu’elle n’en contiendra jamais qu’une part, et pour l’utilité qu’elle offre. Il faut la prendre sans s’en vouloir les chefs, ni accepter d’en être les instruments -et puisque nous refusons d’être chefs, juges ou flics, nous refusons aussi de notre propre organisation qu’elle nous dirige, nous juge et nous surveille. Pour nous, en somme, il n’est rien au-dessus de nous. Le réseau que nous formons n’a ni direction, ni instance de jugement. On ne peut en être exclu, puisque l’on ne peut y adhérer, que l’on en n’est dès et tant que l’on souhaite en être, que l’on n’en est plus dès que l’on tente d’en prendre la tête.

Nous refusons d’être complices, ou responsables, à quelque titre que ce soit, de ce qui serait contraire à ce qui nous rassemble, et qui est, d’abord, le refus de tout pouvoir -y compris du nôtre, hors celui que pourrait nous donner l’écho de ce que nous disons. Nous excluons donc par avance, et sans recours, de nos rangs tous ceux qui voudraient se mettre ou nous mettre en rangs, tous ceux qui voudraient nous discipliner, tous ceux qui voudraient être chefs ou attendraient des chefs.

Nous ne ferons pas cadeau de notre liberté à ceux qui ne sauraient en faire aucun usage.

3

Nous ne voulons ni gouverner, ni être gouvernés. Ce qui vaut pour le projet vaut pour les moyens de le réaliser : on n’abolit pas la chefferie en se donnant des chefs. Le pouvoir n’est pas à prendre mais à abolir -entre nous aussi, entre nous d’abord. Ce n’est d’ailleurs pas le pouvoir que nous voulons prendre, mais la vie. Il nous importe donc peu de perdre ces combats politiques dont l’enjeu (électoral ou putschiste) est le pouvoir d’Etat, le gouvernement, la maîtrise des appareils idéologiques ou répressifs d’Etat, et s’il peut parfois nous convenir de participer à de tels combats, ce ne sera jamais pour les remporter, et toujours pour les détourner.

4

Il nous importe beaucoup, par contre, d’occuper les réseaux où s’expriment les volontés de changement, de création, de subversion de l’ordre existant. Et cela nous importe précisément parce que cette expression, cette création et cette subversion ne peuvent, étant révolutionnaire ou entendant l’être, que se dresser contre les pouvoirs existant. Une volonté révolutionnaire consciente d’elle-même -une révolution pour soi- n’a non seulement pas besoin d’aboutir au pouvoir, mais doit même tout faire pour se garder d’y aboutir. Certains diront sans doute qu’il s’agit là d’une automutilation, ou d’un éloge de l’impuissance : laissons ces aveugles amnésiques à la litanie de leurs échecs historiques : Trotsky prend le pouvoir, mais c’est Staline qui le garde ; à vouloir faire la révolution en écrasant les révolutionnaires, à Cronstadt ou en Ukraine, on finit toujours par laisser le pouvoir qu’on a pris, entre les mains de qui en fera le pire des usages.

5

Il y a bien cependant quelque chose à assiéger, quelque espace à ravir à l’adversaire, mais il ne s’agit ni de bâtiments, ni de villes, ni d’institutions : il s’agit de " la tête de gens ", de leurs rêves et de leurs désirs, et il ne s’agit de les prendre que pour les rendre. L’esclave ne se libère pas en prenant le palais des maîtres, mais en décidant de ne plus être esclave ; cela vaut pour le salarié, le travailleur, le consommateur, le citoyen…

6

La révolution est une chose trop sérieuse pour être laissée aux révolutionnaire, et une chose trop grave pour être abandonnée aux révolutionnaires professionnels. Une révolution, aujourd’hui, doit forcément commencer par une critique de la mythologie révolutionnaire, et se terminer en révolutionnant la révolution elle-même, par toutes les méthodes possibles : le jeu, l’humour, le hasard, le détournement de sens. Nous rêvons du plus beau de ces détournements : une révolution déclenchée par des réformistes.

7

A contrario, rien ne garantira jamais plus sûrement le capitalisme du risque révolutionnaire qu’un nouveau simulacre putschiste de révolution. Pour le capitalisme, mieux valut la pseudo-révolution d’octobre que la poursuite jusqu’à son terme de la réelle révolution de février ; mieux valut Trotsky que Makhno, Lister que Durutti, et avant ceux-là, au temps de l’archétype, les massacreurs sans scrupule que les régicides délicats : Fouché traverse tous les régimes, Saint-Just est guillotiné en Thermidor.

8

L’autogestion est un projet qui définit sa méthode -ce projet est à lui-même sa propre méthode, et ne se réalise qu’en se respectant. L’enjeu du combat en détermine les moyens, le contenu du projet les limite moyens. On n’abolit pas le pouvoir en le prenant, et l’autogestion du pouvoir présuppose le pouvoir de l’autogestion, dès les premières luttes.

9

Dans un mouvement collectif de révolte, et à plus forte raison lors d’un mouvement révolutionnaires, les gestes (individuels ou collectifs) apparemment les moins raisonnables ou dénoncés comme les plus déraisonnables ont souvent été les plus clairvoyants, et plus souvent encore les plus lourds de signification : ainsi, pour ne prendre que cet exemple, de la destruction de la colonne Vendôme par la Commune de Paris. C’est cette capacité de ne pas négocier ses actes, de ne pas les préméditer, de ne pas les monnayer, qu’il s’agit de retrouver, parce qu’elle est la condition même de la révolution possible. Certes, une prise de pouvoir peut être triste et planifiée, raisonnable et calculatrice -mais elle n’est pas, et ne sera jamais, une révolution. Bien des gestes d’apparents désespoir ne sont que les manifestations du désespoir des révolutionnaires devant la triste figure des confiscateurs de révolutions, ou des organisateurs de leurs défaites.

Nous revendiquons comme des actions et des méthodes politiques toutes les actions de perturbation des institutions politiques, toutes les méthodes de sabotage de la routine de leur fonctionnement. Nous savons enfin que le ridicule peut tuer le pouvoir dès lors que le pouvoir est dépossédé de la capacité de recouvrir de peur le rire qu’il peut, et doit, susciter. Lorsque le roi est nu, il lui faut un rideau de spadassins pour dissuader le peuple de rire de lui.

10

On sait bien que lors d’un conflit syndical, qu’il soit contrôlé ou spontané, dirigé ou " sauvage ", l’occupation physique par les travailleurs des lieux interdits de l’entreprise est une réappropriation, bien plus que symbolique, de l’outil de travail lui-même, et donc une remise en cause concrète, effective, de la propriété privée des moyens de production, autant que des hiérarchies de l’organisation du travail. Cette forme de lutte (l’occupation d’entreprise) brise l’aliénation, pour le temps qu’elle dure et pour le temps où elle reste en mémoire, non comme nostalgie mais comme expérience. Il en va de même de toute occupation par des révoltés, de tout lieu de pouvoir contre quoi la révolte s’est dressée. C’est ainsi que les prisonniers mutinés se libèrent mieux de la prison en l’occupant qu’en s’en évadant, que les citoyens s’émancipent plus sûrement des parlements et des gouvernements en en occupant les lieux qu’en changeant les postérieurs qui y siègent. Ces résistances mènent à des occupations qui sont des libérations.

11

Le conflit révèle et clarifie. Tout conflit est révélateur, non seulement de ses enjeux (lesquels n’apparaissaient pas toujours comme tels avant que n’éclate le conflit), mais également de ses acteurs, individuels et collectifs, et de leur capacité à la cohérence. Ainsi de nouvelles pratiques de lutte sont elles, non à inventer (presque toutes le furent de longue date), mais à imposer là où le réflexe et l’habitude poussent au recours rituel à la grève (recours au surplus de plus en plus limité au seul service public, comme si seul le service au public était susceptible d’être remis en cause, et non le profit). Plutôt que d’arrêter les transports publics, il convient de les assurer gratuitement ; plutôt que de bloquer l’entrée des prisons, en ouvrir les portes ; plutôt que de cesser le travail dans les hôpitaux, cesser de facturer le travail aux patients…

12

Il n’est d’instrument dont nous ne puissions faire usage -il n’est que des instruments auxquels nous nous refusons, mais il s’agit là de ces instruments dont l’usage est si contradictoire de notre projet et de ses principes que cet usage seul annihilerait ce projet et condamnerait ces principes. Nous avons donc à user des armes, à squatter les lieux, à employer les instruments de nos adversaires : les universités, les media, les parlements (non pour y faire des lois, mais pour y défaire les lois faites par d’autres), les élections.

13

Le réformiste n’est dangereux pour les révolutionnaires que lorsque le système ne peut plus être sauvé qu’en étant réformé. Lorsque le système peut se sauver lui-même, c’est-à-dire se maintenir par lui-même, les réformistes ne lui sont d’aucun secours, puisqu’ils ne lui sont d’aucune utilité. C’est lorsque le capitalisme est en crise réelle et profonde que le réformisme lui est indispensable, comme ce fut lorsque le christianisme était en crise réelle et profonde qu’il fallut la Réforme pour le sauver -et le sauver des mouvements révolutionnaires nés en son sein, autant que de la concurrence que lui livrait l’autre grande religion totalitaire, l’islam. Il n’y a, dans l’ordre politique, pas plus de réforme anticapitaliste concevable qu’il n’y eut, dans l’ordre du religieux, de Réforme antichrétienne. Les révolutionnaires, dans ce dernier ordre, étaient sortis du christianisme -et la Réforme les combattit avec au moins autant de fureur que l’Eglise romaine. Servet finit sur le bûcher de Genève comme les Cathares sur celui de Montségur, et les sociaux-démocrates allemands couvrent l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht : la Réforme ne pactise pas plus que le pouvoir avec la révolution

Le capitalisme, aujourd’hui, n’est pas en crise profonde -le capitalisme n’est qu’en l’une de ses crises consubstantielles, qui sont les explosions de son propre moteur. Il n’a pas besoin des réformistes (les Blair, les Schröder, les Jospin, pour en rester à l’Europe), ce sont ces réformistes qui ont besoin de lui -et besoin de lui pour détenir ce qui leur paraît être le pouvoir.

14

Une théorie sans pratique est stérile ; une pratique sans théorie est onaniste. Il nous faut donc bien de cette corde tenir les deux bouts, lier la théorie à la pratique et théoriser la pratique.

15

Par le fait même qu’il est désormais partout, le capitalisme peut être attaqué partout ; par le fait même qu’elle s’est répandue sur tout, la mercantilisation peut être sabotée partout ; par le fait même qu’il est réellement mondial, l’ordre du monde peut être subverti partout. Partout, c’est-à-dire en n’importe quel lieu social, de n’importe quel société, à n’importe quel point du circuit, ou du processus d’accumulation, et par n’importe quel acte d’insubordination.

    Le réseau

Une armée victorieuse l’est avant même de chercher le combat

(Sun Zi)

1

Le réseau n’a ni centralité, ni direction ; il est un cercle dont le centre est dans chacune des parties ; comme dans un rhizome, si l’on en prend la définition qu’en donne Deleuze, on y entre par n’importe quel côté, chaque point s’y connecte avec n’importe quel autre, " il est composé de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par où il croit et déborde, sans jamais relever d’une unité ou en dériver ; sans sujet ni objet " ; on y adhère librement, on le quitte tout aussi librement ; on n’y est pas admis, on n’en est pas exclu ; il est une organisation désorganisée, sans hiérarchie, ne reproduisant rien, ni en elle-même ni dans ses rapports à autrui, des modèles auxquels elle entend se confronter. Il est ainsi la préfiguration de ce qu’il propose et de ce pourquoi il se constitue : la subversion de l’ordre existant non par les méthodes hiérarchiques de cet ordre, mais par celles libertaires de ce que l’on entend lui substituer.

2

Au sein du réseau l’individu est autonome, et l’est totalement. Nul n’a quelque droit que ce soit à lui imposer quelque comportement, quelque position, quelque adhésion que ce soit, pas même aux choix qui seraient précisément ceux ayant conduit l’individu autonome et réconcilié à entrer dans le réseau. Chacun est responsable de ce qu’il dit, de ce qu’il fait, et nul n’a le droit d’obliger quiconque à dire ou à faire quoi que ce soit.

3

Le réseau ne dissimule rien, ne tait rien, ne recouvre rien. Tout y est dit et montré. Nous y exposerons sans rien en taire nos expériences, nos pratiques, nos projets ; nous diffuserons la totalité et l’intégralité de nos positions sans qu’aucun choix ne soit fait des destinataires de cette diffusion. Chacun dans le réseau amènera et diffusera ce qu’il souhaite, et chacun prendre ce qu’il désire. La toile n’est pas un rideau, elle est la transparence même, et elle ne filtre la lumière que pour la rendre plus lumineuse encore.

4

Le premier, et le principal problème, que pose la constitution d’un réseau révolutionnaire -ou plutôt d’un réseau de révolutionnaires- est celui de la communication : communication entre ceux qui le composent, communication avec d’autres réseaux, d’autres groupes, sans constituer ni courir le risque de constituer ensuite le réseau en organisation.

Le problème de la communication réside en l’exigence d’une communication totalement libre, directe et transparente, n’empruntant aux réseaux de communication de l’adversaire que ce qui peut être, pour un usage subversif, détourné et nié de son usage initial ou de son usage commun.

5

Nous savons bien qu’une révolution n’est possible qu’en substituant la communication des révolutionnaires à celle de leurs adversaires, en faisant de la révolution elle-même une communication.

    La conspiration

Les conspirations (...) ont fait périr et détrôner plus de souverains que les guerres ouvertes. En effet, peu d'individus sont état de faire une guerre ouverte à un prince, mais chacun est à même de conspirer

(Machiavel)

1

La conspiration n’a pas de hiérarchie -elle est une hiérarchie en laquelle toutes et tous sont égaux, et par laquelle les égaux entendent imposer l’égalité à l’inégalité de ce qu’ils combattent.

2

On adhère à la conspiration, on y est admis et l’on peut en être exclu, mais pour le seul motif de n’en avoir pas reconnu, respecté et pratiqué le principe d’égalité. Qui veut être chef sera banni ; qui veut commander sera exclu ; qui veut diriger sera écarté, mais par le simple constat de la tentation d’être chef, de la tentative de commander, de la volonté de diriger. Il n’est besoin pour sanctionner d’aucun organe, d’aucune instance ; l’évidence suffit à la preuve, et la preuve à l’acte.

3

Nous nous voulons être le plus irréductiblement, le plus absolument, séparés de ce que nous combattons, de sorte qu’il ne saurait être question que parmi nous errent en quête de rédemption quelque responsable que ce soit de l’ordre existant. Qui dirige hors de nous ne peut être des nôtres. Qui est riche ne pourra être des nôtres qu’une fois appauvri. Qui a le pouvoir de juger, de condamner, d’emprisonner, d’arrêter, d’exploiter, de licencier, perd tout droit à avoir avec nous d’autre rapport que celui de nous juger, nous condamner, nous emprisonner, nous arrêter, nous licencier. Nous n’entendons tolérer que ceux que nos adversaires ne tolèrent pas ; nous décidons de ne pas tolérer ceux que nos ennemis tolèrent. Ce n’est pas affaire de discipline, mais affaire de cohérence.

    L'insoumission et l'exigence de cohérence

1.

Nous sommes de ceux pour qui il n’y a pas de plus grand honneur que celui de n’en mériter aucun qui soit décerné d’en haut. D’autres, qui parfois furent révolutionnaires, ou qui plus souvent se plurent à en prendre la posture, attendent de quelque pouvoir quelque reconnaissance : un titre, un poste, une médaille, une fonction, une rencontre. Ces mondanités et ces échanges de bons procédés scellent plus sûrement que toute répression l’entrée dans le monde des maîtres de quelques uns qui voulurent, ou dirent, le combattre.

2.

Les intellectuels de gauche, et quelques uns de notre camp même, ont cette faiblesse de vouloir être reconnus comme tels par leurs adversaires, mais aussi par tout pouvoir quel qu’il soit, et rien ne semble leur plaire davantage qu’en retour de leur fascination constante pour qui gouverne, le gouvernant leur accorde quelque attention. N’est-ce pas pour cette même raison, et en raison de cette même faiblesse, que si nombreux furent ceux d’entre eux qui se firent chantres ou admirateurs de quelque leader de quelque pays de la périphérie, dès lors que ce leader leur parut tenir entre ses mains quelque pouvoir.

3

Obéir, c’est forcément soutenir ce à quoi, celui ou celle à qui, l’on obéit. C’est admettre par l’acte d’obéissance lui-même la légitimité à la fois de l’ordre et de qui ou quoi le donne. C’est donc toujours faire un choix : celui de la révérence à l’ordre.

4

Nous posons comme une exigence la cohérence -et non seulement la cohérence du discours, mais aussi et surtout la cohérence entre le discours et la pratique. Nous ne sommes pas de ces écologistes se déplaçant en bagnole, de ces féministes postulant à la chefferie, de ces homosexuel(le)s revendiquant le " droit au mariage ", de ces socialistes propriétaires, de ces syndicalistes chefs du personnel (qu’on nous pardonne, mais il n’y a pas et il n’y aura jamais d’autres responsables des ressources humaines que ces ressources elles-mêmes).

Chaque point fondamental d’un programme politique doit ainsi engager qui y adhère à le faire concrètement, pratiquement, c’est-à-dire à le réaliser, là où il le peut, parce que là, il le doit.

5

Nous sommes certes tous, individuellement et collectivement, traversés par les contradictions du mouvement social dont nous participons. Mais de ces contradictions, nous n’entendons pas proposer la schizophrénie comme synthèse, ou comme résolution. Nous entendons résoudre la contradiction par l’abolition de l’un de ses termes -celui qui, précisément, est contradictoire de ce que nous proposons. Et puisque l’on ne peut sans contradiction être socialiste et propriétaire, syndicaliste et sous-fifre du patron, féministe et cheffe, écologiste et automobiliste, et que nous nous voulons, dans la plus large mesure du plus ambitieux possible, socialistes, syndicalistes, féministes et écologistes, il ne saurait être question ni d’être propriétaires, chefs ou cheffes, patrons ou automobilistes, ni d’accepter parmi nous quelque errant(e) marqué(e) de l’une ou l’autre de ces signes d’infamie. Vous qui entrez ici, laissez tout ce qui contredit votre espérance, et vous conduit à la trahir.

    Le gaspillage, le pillage, la consumation

1

Il n’est qu’un moyen de se délivrer de la marchandise : la détruire -la détruire en tant que marchandise, c’est-à-dire détruire sa valeur d’échange. Celui qui détruit la marchandise s’en rend maître. Le gaspillage, le vol, le pillage, détruisent en effet ce qui, dans la marchandise, contient la valeur de l’exploitation du temps de travail qui l’a produite. Reste sans doute ensuite, l’exploitation ainsi niée, à nier aussi l’aliénation : c’est la pratique de la consumation, contre la consommation, qui y pourvoira. Nous rêvons d’un gigantesque autodafé de tout ce qui, au moment de cet acte, symbolisera et manifestera le désir de posséder une marchandise, ce désir attestant de l’adhésion absolue de son sujet aux normes sociales de comportement.

Nous en rêvons, nous le projetons, nous le ferons.

2

Rien n’empêche le pillage, que la menace de la sanction légale. Mais cette menace n’est crédible qu’en l’absence de pillage : aucun tribunal ne pourra sanctionner l’ensemble des habitants d’un quartier s’ils décident de passer à l’acte et de s’approprier les marchandises disponibles -abolissant par la même la marchandise en tant que telle, dans le temps du pillage.

    La gratuité

1

Tout mouvement de lutte peut préfigurer le règne de la gratuité en l’instaurant sur le terrain même où il se mène : distribution des stocks des entreprises occupées, ou gratuité des services publics en grève (le mouvement ne consistant plus à cesser le travail et à immobiliser le service public, mais au contraire à ne plus imposer une valeur monétaire d’échange à la prestation proposée). Grèves de la perception ou du paiement des loyers, ou des impôts, gratuité des transports publics, peuvent être des armes des travailleurs autant que des consommateurs, les premiers cessant d’être des salariés du moment même où ils cessent de demander paiement pour ce qu’ils produisent, les seconds cessant d’être des consommateurs du moment même où ils décident de ne plus payer ce dont ils usent.

    Le jeu, le détournement, la dérive

La guerre, c’est l’art de duper

(Sun Zi)

1

Il n’est pour nous de meilleure méthode révolutionnaire, de plus sûr moyen de radicaliser le changement et d’en hâter le moment, que celui qui consiste à introduire dans tous les fonctionnements sociaux, c’est-à-dire dans chacun et dans le moindre d’entre eux, l’élément de trouble qui non seulement le perturbera, mais permettra d’en rendre évident le caractère fondamentalement arbitraire. Nous avons donc à mettre au point, pour chacune des situations dans lesquelles l’individu se trouve confronté à une norme sociale, l’élément -l’acte, le lieu, la structure éphémère, la parole- qui désarticulera et délégitimera cette norme.

2

Jouer avec les normes, détourner les structures, laisser dériver librement les volontés de changement, et dériver nous-mêmes dans nos actes, hors des vues balisées : telles sont les méthodes premières par lesquelles nous tenterons d’agir, et en fonction desquelles nous nous obligerons à nous comporter, moins d’ailleurs pour réaliser nos objectifs que pour en manifester à la fois la possibilité, la légitimité et l’urgence.

3

Notre dérive politique est une exploration de la politique, de ses chemins de traverse et de ses détours, dans et hors des institutions ; mais elles aussi une découverte de voies nouvelles. Nous savons que la ligne droite est toujours le chemin le plus con pour aller d’un point à un autre. Nous savons que cette règle vaut plus encore pour la politique et dans l’histoire que pour le déplacements et dans la géographie. Il nous incombe d’en faire la démonstration publique, sur le terrain de tous les changements possibles.

4

Ainsi donc, nous ne nous interdisons aucun moyen d’action, aucune méthode, aucune stratégie -sinon ceux et celles contradictoires de notre projet. Nous voyons également dans un usage politique de la dérive une réponse à la programmation, la planification, la détermination des actes et des enjeux politiques (et des méthodes d’action) en fonction d’un calendrier et d’échéances fixées par les institutions politiques elles-mêmes. Le temps de l’action politique ne saurait, pour nous, être capté par les institutions mêmes dont nous voulons nous débarrasser -ou, à tout le moins, que nous voulons changer, radicalmente e da capo. Or c’est bien cela, aussi, qui pèse sur les actions de " la gauche ", courant d’échéances électorales en sessions parlementaires, dépossédée de toute capacité d’initiative autonome et se condamnant elle-même à l’attente (que ce soit pour, ensuite, les soutenir ou les combattre) de propositions tombant des institutions comme les Tables de la Loi sur le Sinaï ou le Coran sur le Prophète. Entre attentisme et défensive, la gauche a monnayé une illusion d’influence en la payant d’une évidence d’impuissance -sauf bien sûr à considérer comme une " puissance " la capacité de propulser quelques un(e) des sien(ne)s dans les sphères du pouvoir que l’on était supposer combattre -ou changer.

La réduction du rôle des partis de gauche à celui de bureau de placement pour candidats à la haute fonction publique ou à la politique professionnelle, et du rôle des syndicats à la fonction de bureau de réclamation sociale du capitalisme, laisse à l’inventivité politique (révolutionnaire par conséquence, sinon par définition) un champ considérable : c’est un champ que nous voulons explorer par la dérive, investir par le jeu, contrôler par le détournement.

5

Le pouvoir ne s’exerce jamais si bien, c’est-à-dire si lourdement, que sur des gens tristes. La tristesse isole et le pouvoir doit isoler les uns des autres ceux sur qui il s’exerce, précisément pour pouvoir continuer à s’exercer sur eux -ce qui justifiera d’ailleurs leur tristesse.

La révolution est chose trop sérieuse pour être laissée à des gens sérieux. Nous ne le serons donc pas, et ferons en sorte qu'en chacun de nos actes le jeu soit non seulement présent, mais déterminant, et que l’humour en soit le langage. La libération est une fête, et si les révolutionnaires avaient été moins tristes, sans doute leurs victoires auraient-elles été plus heureuses. Ce que nous avons à faire, nous avons à le faire en riant.

6

La révolution doit nous être moins un devoir qu’un désir, et la faire non une corvée mais un plaisir. La révolution n’est pas une messe, mais une fête, et on la fait mieux en baisant qu’en se branlant.

7

Nous ne disons et ne faisons jamais que ce qui, pour l’essentiel, a déjà été dit ou fait, depuis 4000 ans. Toutes les discours révolutionnaires modernes sont dans les fragments d’Héraclite, toutes les révolutions dans la révolte de Spartacus. Faute de pouvoir ou de devoir inventer, et sauf à faire passer pour une création la réinvention de ce qui avait déjà été inventé, il nous reste le plagiat, le détournement, la mise au jour du capitalisme socialisé de tout ce qui fut dressé contre l’esclavagisme, le féodalisme, le capitalisme libéral, le collectivisme d’Etat.

8

Tout progrès culturel ou théorique tient d’ailleurs du plagiat, comme dans une échelle ou un escalier chaque barreau ou chaque marche plagie la précédente, ou du détournement, comme celui qu’opèrent les révolutionnaires français des Lumières, Marx de Hegel, Lautréamont du romantisme, les surréalistes de Lautréamont et les situationnistes des surréalistes. Le plagiat précise, le détournement enrichit, et ce qui vaut dans l’ordre du théorique et du " culturel " vaut, à plus forte raison, dans l’ordre du pratique. Nous ne sommes pas de ceux qui, renonçant à découvrir, à révéler, à réinventer, renoncent à changer. Nous sommes de ceux qui refusent à la fois de tenir les héritages pour intangibles et les acquis pour sacrés. Nous sommes de ceux à qui il importe peu que leurs idées fussent novatrices, pourvu qu’elles fussent rénovatrices.

9

Lautréamont : " Le plagiat est nécessaire : le progrès l’implique " ; le progrès, certes, mais aussi et surtout ce qui tient à la fois de la légitimité et de l’efficacité : la capacité de tenir compte de ce qui a été dit et fait, non pour le redire et le refaire, mais pour dire et faire plus, mieux, plus loin. Se nourrir des révolutions du passé pour concevoir celles à venir. Le plagiat, ici, est une mise à jour, et un détournement d’héritage.

Marx, Bakounine, Rosa Luxemburg, André Breton et Guy Debord (pour ne citer qu’eux) ont besoin d’être plagiés et détournés, pour que leur chemin se poursuivre au-delà de son terme. Il ne s’agit pas de récupération, ni de révision, moins encore d’appropriation, mais de recyclage -d’aggiornamento.

10

Avec ces anciens joueurs, à partir d’eux, comme à partir du réel et face aux normes sociales, le jeu nous permet de définir nous-mêmes les règles de nos actes et de nos conduites, d’en assumer les conséquences comme nous l’entendons, d’en changer les règles où, quand et comme cela nous sied. Le jeu rétablit les communications perdues, réalise les liens improbables, libère les affinités avilies par le marché et bridées par les normes extérieures aux joueurs. Il est la source de toute invention sociale et de toute invention culturelle, les pires (comme les religions) autant que les meilleures (les révolutions) ; il est surtout la condition de la transformation du spectateur en acteur, n’attendant d’autre récompense à son jeu que le plaisir qu’il prendra à y jouer.

    " La passion de détruire est une passion créatrice "

1

Le révolutionnarisme des sectes léninistes renvoie à la vieille recommandation des anciens régimes, celle qu’exprimait au prince de Salina son neveu : " tout changer pour que rien ne change ", quand il ne renvoie pas plus stupidement encore à la nostalgie du capitalisme de Pépé et de l’ouvriérisme qui en était l’ombre portée.

2

Les destructeurs d’un monde se construisent eux-mêmes. Il nous importe peu d’être accusés d’impuissance : nous ne cherchons pas la puissance. Il nous importe peu de vaincre : il nous suffit que soient vaincus nos adversaires.

3

Il nous faudra peut-être, pour être entendus -à supposer que nous souhaitions l’être- parler plus fort qu’il ne faudrait, et peut-être plus violemment -exprimer une pensée plus simplifiée que celle qui nous vient. Le murmure ambigu par lequel se dit le mieux l’état du monde, le projet de le changer et le contenu ce changement, resterait inaudible, submergé par le bruit de la connerie marchande, s’il n’était introduit par le fracas d’un discours d’autant plus péremptoire que sa clarté sera faite du refus de l’apparente tolérance pluraliste du champ médiatique -tolérance apparente, puisque derrière cette polyphonie on retrouve toujours la même vieille ligne mélodique, monodique, qui fait office de critère de sélection de ce qui méritera d’être relaté, diffusé, et de qu’il conviendra de taire et de celer. Ce mouvement ne déplace aucune ligne, et surtout pas celle qui sépare les dominants des dominés, les compétents des exécutants, le pouvoir de ceux sur qui il s’exerce. Qu’on ne nous reproche pas d’être péremptoires : nous ne le sommes que pour pouvoir ne plus l’être une fois franchi le mur du silence qui enterre les pensées du changement. Dans ce monde, il faut d’abord crier, pour pouvoir ensuite parler.

    LA SOLIDARITÉ INTERNATIONALE

La solidarité internationale, si elle n’est pas dégradée en moralisme de chrétiens gauchistes,ne peut être qu’une solidarité entre les révolutionnaires.

(Internationale Situationniste No 7, avril 1962)

1

La décomposition, plus lente que nous l’aurions souhaitée, des conceptions bureaucratiques et étatistes du socialisme, a laissé ces idéologies présentes, faisandées certes, mais encore consommables pour ceux que les fumets de moisissure mettent en appétit. Et là où s’est, apparemment, effondré le " système soviétique " et ses succédanés, réapparaissent d’anciennes pestilences que le stalinisme avait gelées.

2

L’exigence internationaliste est d’autant plus prégnante que beaucoup crurent que l’internationalisme lui-même avait son camp dans celui du collectivisme d’Etat. La chute de ce dernier a rejeté ceux qui y voyaient autre chose que ce qu’il était dans les ténèbres intérieures du populisme nationalitaire -ainsi a-t-on vu, lu, entendu, d’anciens hérauts de la solidarité internationale se porter -rhétoriquement- au secours de Slobodan Milosevic ou de Saddam Hussein au nom de la défense de la souveraineté des Etats -il est vrai que les héritiers du " socialisme dans un seul pays " n’avaient qu’un chemin fort bref à parcourir pour devenir les défenseurs du droit de n’importe quel potentat massacrer à l’intérieur des frontières de " son " Etat.

3

Réduit à n’être que la courroie de transmission des intérêts de l’Empire bureaucratique, l’internationalisme stalinien s’est finalement résorbé en une addition de nationalismes tribaux : la boucle est bouclée, les guerres et les défaites de Milosevic scellent la victoire de Staline sur Tito. La décomposition de l’ internationalisme stalinien a annoncé la décomposition du stalinisme lui-même -mais elle n’est pas la fin de l’internationalisme ; bien plutôt fut-elle la condition de sa renaissance possible. Il fallait se débarrasser de ces oripeaux et se libérer de ces chaînes : aujourd’hui, le fantôme du Comintern ne nous hante plus.

4

La mort des espoirs révolutionnaires au centre, la décomposition des forces révolutionnaires, la disparition du prolétariat en tant que classe pour soi, ont provoqué un véritable " transfert d’espoir ", tenant largement du fétichisme, en direction des mouvements d’émancipation de la périphérie. Le tiers-mondisme est compensatoire du réformisme. Mais cette compensation est a-critique, et à chaque fois qu’un potentat local put prendre la place d’un potentat colonial, les enthousiasmes de la gauche tiers-mondistes ne purent qu’un temps couvrir les cris des prisonniers, des torturés, des massacrés par les régimes au pouvoir dans les nouveaux Etats ex-colonisés. Il suffisait peut-être à Sartre de trouver dans Fanon prétexte à proférer quelques sonores âneries sur les vertus libératrices de l’assassinat des colons par les colonisés (il devint vite évident que ceux-ci ne rêvaient souvent que de prendre la place du colon pour exploiter à sa place les mêmes masses indigènes), mais Fanon disait autre chose : que le masque blanc posé sur la peau noire pénétrait le corps du noir, que le colonialisme était aussi dans les têtes de ceux qui se révoltaient contre lui. En Algérie, les mêmes lieux qui furent ceux de la torture des militants nationalistes par les soudards français, furent ensuite ceux de la torture des opposants algériens par les soudards algériens...

5

Les luttes de libération dans le " tiers-monde " libéraient ainsi d’abord la gauche occidentale de la responsabilité, de la complicité et de la mémoire des crimes de l’Occident. En soutenant la lutte du peuple vietnamien, elle se faisait pardonner la Guerre d’Indochine -et la Guerre d’Algérie en soutenant la lutte du peuple algérien, et la colonisation en soutenant les luttes de décolonisation. Soutenir les mouvements de libération en Angola, au Mozambique, en Guinée Bissau, ce fut mettre sous le boisseau l’impuissance de la gauche européenne à se débarrasser du salazarisme. Soutenir le " tiers-monde " et ses mouvements d’émancipation, c’était se ranger dans le camp du Bien. Mais qui se rangeait ainsi dans ce camp ? Ceux qui pendant un siècle composèrent avec le colonialisme. Les catholiques ont l’absolution après confesse ; les tiers-mondistes l’ont après manifestation.

6

La gauche révolutionnaire européenne fit des luttes de libération de la périphérie, ou des résistances anti-impérialistes, ses propres luttes, en en dépossédant par là-même les peuples qui les menaient : les peuples d’Indochine ne combattaient plus pour leurs droits, mais pour la rédemption de la gauche américaine ou française -et les peuples des colonies portugaise d’Afrique pour débarrasser la gauche portugaise de Salazar (ou de Caetano).

Quant aux régimes nés de la décolonisation, il nous suffira ici d’en dire ceci : la plupart d’entre eux furent au colonialisme ce que le fascisme fut à la démocratie bourgeoise. D’avoir combattu la seconde n’excuse pas de n’avoir su combattre le premier. D’avoir combattu le colonialisme français n’excuse pas Sékou Touré, ni les tortionnaires algériens des années ’90, ni les bureaucrates vietnamiens. D’avoir été bombardés par les Américains n’absout pas les Khmers Rouges, ni la gauche révolutionnaire de les avoir soutenus.

7

Il y eut ainsi un " tiers-mondisme " qui ne fut qu’un constat d’impuissance des volontés révolutionnaires au " centre ", mais aussi de l’impossibilité de tirer quelque internationalisme que ce soit de l’héritage léniniste. La rapidité même, confinant à l’immédiateté, avec laquelle s’exprimait, puis s’organisait, le soutien à telle " lutte " (réelle ou imaginaire), proclamée (ou autoproclamée) de libération, reste la mesure de la rapidité du pourrissement de l’internationalisme " communiste ". Tout cela, au fond, était aussi étranger à la solidarité que le stalinisme l’était au socialisme. La misère des peuples de la périphérie avait au moins cet avantage, de cacher l’indigence des gauches du centre, partie intégrante et intégrée de l’ordre du monde. La gauche européenne condamnait cet ordre sans le combattre ; les mouvements d’émancipation nationale du " tiers-monde " le combattaient sans le condamner, puisqu’aspirant à en être. Le cocu de l’histoire reste le même : la plèbe.

 

AD LIBITUM

Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà qui dardent leur flamme ;

on voit partout sous leur vrai jour les choses que l’obscurité faisait vagues et trompeuses.

(Louise Michel)

1

Rien jamais n’est acquis à ceux qui récusent le principe même d’acquisition ; ce manifeste ne vaut pas par l’adhésion qu’il suscite, mais par l’usage qui en sera fait. Nous ne sommes pas, et ne voulons pas être, maîtres de cet usage : que ceux qui pensent pouvoir s’en emparer le fassent, il n’auront à s’acquitter d’aucun droit d’auteur.

2

Toute mise à jour, et celle-ci en est une, se retrouve dépassée dans le temps même de sa publication. Il faut prendre ce texte pour ce qu’il est : la tentative, en un lieu et un moment donnés, de remettre nos propres idées en ordre -ou en un désordre valant mieux que l’ordre. Nous avons vu venir au jour des volontés révolutionnaires qui dépassent forcément ce que nous aurons pu en dire, et en attendre. Le mouvement va toujours plus loin que le croient ceux qui le décrivent.

3

Nous ne sortons pas, collectivement, du silence pour prendre la parole, mais pour la donner. Une fois dit ce que nous pensions avoir à dire, que d’autres parlent à notre suite. Si nos positions s’appuient sur quelque raison, elles feront leur chemin ; et si de ce manifeste rien ne sort que les mots qu’il contient, peu importe ; les actions qui nous requièrent parleront ensuite pour nous.

4

Nous avons désormais à agir, non à la place d’autres, ou en les conduisant, mais avec d’autres, et en les radicalisant. De ce travail aucun terrain ne doit être préservé.

5

Toute lutte qui commence, commence par une victoire : son commencement même. Dans un monde qui se donne pour le seul concevable, chaque résistance, chaque conflit, chaque négation de la moindre des parcelles de l’ordre est une défaite de cet ordre, puisqu’une manifestation qu’il n’est pas unanimement admis, et donc qu’il n’est pas inéluctable. Même les luttes menées contre tel aspect de l’ordre dominant au nom de tel parcelle du discours dominant recèlent la possibilité d’une victoire contre cet ordre, mais aussi contre ce discours : ainsi des combats pour les " droits démocratiques ", les " droits de l’homme ", la " liberté de circulation ". En certaines situation, rien ne subvertit plus le monde tel qu’il est que le recours au monde tel qu’il dit être.

6

Que notre participation, individuelle ou collective, aux luttes qui se mènent soit ou non reconnue importe peu ; il nous importe d’en être, non qu’on le sache. Et si d’aventure on le savait, il ne serait guère plus important qu’on sache de quoi cette participation est faite.

7

Comme sa maîtrise, la destruction du monde se fait en silence. Lors même que le commentaire des luttes fait plus de bruit que les luttes elles-mêmes, ce sont elles qui décident ; il en va de même du mouvement de contestation de l’ordre du monde : le fatras de commentaires qu’il suscite peut toujours couvrir son action, et l’image du commentateur cacher celle de l’acteur, la surprise restera celle de la victoire du second ; sa défaite apparente elle-même sera marquante : " Our agony is our triumph ".

8

Nous pouvons bien proclamer que l’émergence d’un mouvement révolutionnaire est, ou sera, notre victoire : elle n’est, ou ne sera, que la victoire de notre attente d’elle, et, éventuellement, de la conception que nous avons de lui. Pour le reste, nous devons d’abord disparaître dans le mouvement pour pouvoir lui apporter quelque chose, et cela fait, n’en rien tirer. Le révolutionnaire n’est pas celui qui émarge de la révolution pour en tirer un pouvoir, mais celui qui s’y engloutit pour qu’aucun pouvoir sur la révolution elle-même ne puisse en émerger, mais aussi pour pouvoir exprimer ce qui, dans le mouvement révolutionnaire, doit faire l’objet d’une critique révolutionnaire.

9

Toute organisation révolutionnaire doit disparaître dans la révolution. Toute révolution doit faire disparaître dans son propre mouvement les organisations qui affirment la conduire.

10

L’organisation révolutionnaire n’est que le moyen d’un moment de la révolution -celui de l’émergence du mouvement révolutionnaire. Ce moment passé, ce moyen est obsolète, et l’organisation révolutionnaire devient l’ennemie de la révolution. Restent les volontés et les désirs individuels de révolution (ou, plus modestement, de changement). Ces volontés et ses désirs sont irréductiblement, individuels, et si l’organisation se dissout dans le mouvement, l’individualité, elle, le constitue, dans le temps même où le mouvement apparaît comme le fait le plus collectif qui soit. Comme toute volonté collective, la volonté de changement est à la fois la somme des volontés individuelles de changement, et une volonté qui se place au-delà des volontés individuelles, mais pour les rendre effectives, non pour s’y substituer.

11

Toute organisation révolutionnaire se juge sur sa cohérence, c’est-à-dire sur la cohérence de ses actes avec ses discours, de ses pratiques avec son programme. Dès lors que cette cohérence est douteuse, cette organisation l’est également. Dès lors qu’apparaît une contradiction évidente entre la praxis et la poiesis de l’organisation, l’organisation devient l’ennemie à abattre -et il n’en est sans doute pas de plus dangereux.

12

Nous ne cherchons pas particulièrement à être " novateurs " ou " originaux ", et si nous devions être tenus pour l’être, cela ne serait peut-être que le constat de plus de fidélité que d’innovation : nous nous voulons en effet fidèles aux volontés initiales du mouvement socialiste, quand ce mouvement n’a " innové " qu’en trahissant ces volontés, toutes de rupture avec l’Etat, le salariat, la propriété. En un temps où l’on nous dit que le " manifeste Blair-Schröder " théorisant (avec les pauvres moyens intellectuels de ses auteurs) la dégénérescence de la social-démocratie, est un manifeste novateur, il est légitime de tirer fierté de son archaïsme.

Cela posé, nous prétendons néanmoins tirer mieux que d’autres les conséquences de l’évolution sociale, culturelle, technologique de ces dernières années, et comprendre mieux que d’autres les possibilités de rupture qu’elles offrent avec les réalités et les normes plus anciennes. Ces nouvelles possibilités de rupture de l’ordre social existant, nous entendons les conjuguer aux plus anciennes pratiques de rupture dont l’histoire nous donne l’exemple, en même temps qu’à nos propres comportement individuels.

Nous entendons en effet être fidèles dans nos actes aux principes que nous posons dans nos discours et nos textes ; c’est en cela que nous pourrons sans doute être tenus pour " originaux ", après comparaison avec les autres courants de la gauche (qu’elle soit révolutionnaire ou réformiste). Puisque nous combattons le salariat, nous n’avons pas à être salariés ; puisque nous voulons l’abolition de l’Etat et n’entendons pas nous contenter d’en attendre le dépérissement, nous ne serons pas législateurs ; puisque nous voulons, pour prendre un exemple trivial, extirper la bagnole des villes et les automobilistes de leurs bagnoles, nous n’aurons pas de bagnoles…

13

Les critères de la cohérence sont ceux du projet révolutionnaire : une organisation dont les membres ne sont pas libres et égaux ne peut être qualifiée de révolutionnaire ; une organisation qui ne pratique pas pour elle-même les principes du projet qu’elle défend ne peut être qualifiée de socialiste. Une telle organisation est un poids pour le mouvement dont elle dit participer, une entrave au développement de ce mouvement, un frein à ses actions.

14

Ni le nombre, ni, et moins encore, la discipline des membres ne sont un critère d’efficacité d’une organisation se donnant pour but de concourir au changement social, à quelque hauteur qu’elle place ses ambitions et sa volonté de changement. La seule mesure de l’efficacité d’une organisation révolutionnaire est la cohérence de ses discours et de ses actes, et il en va tout autant de la mesure de la réalité des engagements révolutionnaires des personnes. Est révolutionnaire non celui qui " fait la révolution " en la réduisant à la prise du pouvoir, mais celui qui la fait dans sa vie quotidienne autant que sur la scène sociale et politique.

15

Il ne nous suffit donc pas que l’on soit en accord avec ce que nous écrivons : nous attendons qu’on le soit aussi avec ce que nous voulons vivre. Et si nous ne nous accordons aucun droit d’exclure qui est infidèle à ses propres proclamations d’adhésion révolutionnaire, la raison en est que cette exclusion se fera par le fait même des pratiques de celui (ou de celle) dont elle sanctionnera la débilité des pratiques réelles. Nous n’avons pas besoin d’exclure qui s’exclut par lui-même.

Pour le reste, qu’on se réclame de nous, que l’on nous conspue ou que l’on nous ignore est sans importance. A notre égard comme à l’égard de tout, la liberté est totale, par définition, ou n’est pas. Or nous voulons qu’elle soit : qu’on n’attende donc pas de nous que nous confirmions ou démentions que tel ou telle qui se réclame de nous est bien des nôtres, ou que telle ou tel qui nous conchie n’en est pas. Comme le dit l’imbécile sagesse léniniste : l’histoire jugera. Et nous n’acceptons aucun juge, pas même celui-ci, qui n’a jamais jugé qu’à tort et à travers.

Nous ne cherchons pas à avoir raison, et moins encore à ce que l’on nous donne raison, ni sur quelque point, ni en général, ni en totalité. Nous ne demandons aucune approbation, ne quêtons aucune reconnaissance., n’attendons aucune confirmation. Il nous suffit que quelques uns nous entendent, si ceux-là ont en eux le même désir que nous, que tout change de ce qui doit être changé, même ce qui ne peut l’être.

16

Nous affirmons qu’il faut changer le monde. Nous affirmons que le monde peut être changé. Nous affirmons que ce changement doit être absolu, et qu’il ne peut se limiter à un changement de gouvernants, ni de gouvernance, sans être rendu impossible par cette limitation même. Nous affirmons que le monde ne sera changé que lorsque le changement de la vie, dans ses aspects les plus quotidiens, aura été consciemment engagé, par ceux à qui il est encore imposé de la vivre sans pouvoir la définir. Nous affirmons que le monde ne peut être changé qu’en détruisant le monde dont nous ne voulons plus, et qui, apparemment, ne veut plus lui-même de lui-même.

17

Nous affirmons que le monde change, et refusons d’être de ceux qui se contentent de contempler ce changement sans tenter de l’infléchir, de la radicaliser, de le pousser au-delà même de son terme. Nous savons enfin que le changement du monde est aussi un changement des moyens de le changer, et que la première tâche des révolutionnaires est sans doute de changer la révolution elle-même. Aussi devrons nous à chaque étape du changement, réexaminer nos hypothèses, réévaluer nos modes d’action, redéfinir nos méthodes. Ce que nous écrivons ici et maintenant ne vaut que pour ici et maintenant. Ailleurs, et plus tard, autre chose, qui pourra être le contraire, sera dit : puisque nos paroles comme nos actes ont un but, et que le chemin que nous prenons est tracé par nos pas, toute prétention à tout dire à l’avance, à tout penser pour l’avenir, à tout prévoir ne serait qu’une posture idéologique.

18

On a assez parlé de révolution. On a assez écrit de la révolution. Il est temps de la faire, ne serait-ce que pour éviter qu’elle se fasse toute seule, par le jeu aveugle des forces mises en œuvre par le développement du capitalisme mondialisé. Le capitalisme est une force révolutionnaire -mais il est cette force à l’état brut. Il est le marteau sans maître, ne laissant aux hommes pour seule alternative que celle d’être le forgeron ou le métal martelé.

19

Nous serons toujours moins radicaux que le moment dans lequel nous sommes.

Nous ne sommes rien. Nous pouvons donc tout.


Le questionnaire

Dans le présent questionnaire, toutes les questions sont fausses, et cependant toutes les réponses vraies.

(Internationale Situationniste" Le questionnaire ", I.S. No 9, août 1964)

I. Etes-vous révolutionnaire ?

II. Qu’est-ce pour vous qu’être révolutionnaire ?

III. Qu’est-ce pour vous que le socialisme ?

IV. Qu’est-ce pour vous que la solidarité ?

V. Si vous êtes membre d'une organisation :

    Votre organisation se définit-elle comme une organisation (ou un mouvement) politique ?

    Comment devient-on membre de votre organisation (si elle a des membres) ?

VI. Vous définissez-vous comme un-e militant-e politique ?

    Par quoi se manifeste concrètement votre activité politique ?

VII. Avec qui êtes-vous prioritairement solidaire, à qui donnez-vous prioritairement votre appui ?

VIII. Qu’est-ce pour vous qu’une utopie ?

    Qu’est-ce pour vous qu’un-e utopiste ?

    L’utopie est-elle présente pour vous dans la société telle qu’elle est, et sous quelle(s) forme(s) ?

    Quelles sont les expériences (personnelles, politiques, culturelles) que vous considérez comme utopiques ?

    Considérez-vous vos positions comme utopiques ?

    Si la réponse est non : où et quand ont-elles été concrétisées ?

IX. Quelle est ou quelle peut être l’originalité d’une " organisation désorganisée " telle que nous la concevons ? Qu'en attendez-vous ?

X. Souhaitez-vous êtres des nôtres ?

    En ce cas, pouvez-vous assurer que vous n’êtes

    ni propriétaire foncier (et pas plus de votre logement ou d’une résidence secondaire que de tout autre bien foncier) ? (la copropriété vaut propriété)

    ni salarié(e) à plus d’un mi-temps ?

    ni employeur-euse de salarié(s) ?

    ni détenteur-trice d’une fortune, placée ou disponible, supérieure à l’équivalent du salaire minimum garanti ou, à défaut, du salaire d’embauche d’un infirmier du secteur public là où vous habitez ? (est considérée comme une fortune la somme placée sur un fonds de retraite)

    ni incorporé-e dans une armée (y compris à titre de réserviste ou de mobilisable) ou une milice ?

    ni détenteur-trice d’un mandat électif (à l’exception d’un mandat de Conseiller-e municipal-e, ou équivalent) ?


Globalisation, mondialisation, internationalisation : Thèses pour un programme politique. Contribution au débat sur la globalisation

Propositions des Femmes Socialistes Suisses au Congrès du PSS (24-25 octobre 1998) en alternative au projet du Comité central

  1. GLOBALISATION, MONDIALISATION, INTERNATIONALISATION : DE QUOI QUOI-NOUS ?
  1. La globalisation, ou l' "effet papillon"
  2. La mondialisation, logique du capitalisme
  3. L'internationalisation, projet du socialisme
  1. LA RÉALITÉ DU CAPITALISME MONDIAL
  1. Une vieille histoire, une implacable logique
  2. Développer les richesses en creusant les inégalités
  3. Le rouleau compresseur du profit
  4. L'opacité du processus de décision

C. L'ALTERNATIVE SOCIALISTE Ã LA GLOBALISATION CAPITALISTE : INTERNATIONALISME ET DÉMOCRATIE

  1. La politique contre le tout-économique
  2. La démocratie contre le totalitarisme du marché
  3. L'internationalisme contre la culture unique
  4. Le changement institutionnel contre la régression sociale
  5. La solidarité contre l'atomisation
  6. La libre circulation des personnes avant la libre exportation des capitaux
  7. La libre information contre l'opacité du processus de décision

D. QUE FAIRE ?


  1. GLOBALISATION, MONDIALISATION, INTERNATIONALISATION : DE QUOI PARLONS-NOUS ?

Nous sommes entrés depuis une vingtaine d'années (bien le processus soit bien plus ancien, et ait ses sources au XIXème siècle…) dans une ère définie indistinctement comme étant celle de la " globalisation " ou de la " mondialisation ". La manifestation la plus spectaculaire de ces processus, sans être forcément la plus significative- est la généralisation à l'ensemble des couches " moyennes " de l'ensemble des sociétés humaines de normes de comportement auparavant confinées aux couches " moyennes " des sociétés les plus riches -plus particulièrement d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord.

Au-delà de cette apparence, mondialisation et globalisation sont essentiellement des processus économiques et politiques, à l'œuvre depuis 150 ans et qui aujourd'hui aboutissent à leur terme logique, c'est-à-dire à la fois à l'internationalisation des décisions les plus importantes et à la concentration de la capacité de décider dans un tout petit nombre d'instances, de personnes et de lieux. Ces deux caractéristiques de la mondialisation ne sont qu'apparemment contradictoires : le nombre des lieux essentiels de décision est limité , mais les conséquences de ces décisions sont illimitées. Peu de gens, d'instances et de pouvoirs ont une capacité réelle de prendre des décisions importantes, mais les effets de ces décisions se font sentir partout.

Nous suggérons donc les trois définitions suivantes aux trois concepts de " globalisation ", de " mondialisation " et d' " internationalisation " :

  1. La globalisation, ou l' "effet papillon"
  2. La " globalisation " consiste en ce qu'une décision prise quelque part peut avoir des conséquences partout ailleurs : une erreur d'investissement commise à la Bourse de Zurich par une caisse de pension japonaise fera chuter les cours de la Bourse de Buenos Aires… Ainsi définie, la globalisation est l'intensification des relations sociales planétaires, rapprochant des lieux éloignés au point que des événements locaux seront déterminés par d'autres événements locaux survenant à des milliers de kilomètres. C'est l' " effet papillon " de la théorie du chaos, selon laquelle " le battement d'aile d'un papillon en Chine provoque un typhon en Amérique ".

  3. La mondialisation, logique du capitalisme
  4. La " mondialisation " n'est rien d'autre que l'extension à l'ensemble de la planète d'activités, de normes ou de processus de décisions auparavant limités à un espace géographique ou social précis. En tant que telle, la mondialisation est non seulement dans la logique du capitalisme, mais elle est même constitutive de sa capacité à s'imposer, en levant les obstacles nationaux à la circulation du capital. Et loin d'être considérée a priori comme une menace ou un phénomène négatif, elle a été saluée par les théoriciens socialistes comme un progrès formidable : " le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, de tous les moyens de communication (…) et au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la Bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière plan les classes transmises par le moyen âge. (…) Chaque étape de l'évolution parcourue par la Bourgeoisie était accompagnée d'un progrès correspondant "… Ce que les auteurs du Manifeste Communiste écrivaient il y a 150 ans de la mondialisation (telle qu'elle se manifestait à leur époque) correspond à l'analyse que nous pourrions en faire aujourd'hui. A une nuance près, cependant : la mondialisation à l'époque de la révolution industrielle a accouché de la démocratie moderne, quand la mondialisation " post-industrielle ", purement financière, à laquelle nous assistons aujourd'hui est profondément négatrice des droits démocratiques, dès lors que la prise de décision démocratique locale, régionale ou nationale est désarmée face à la prise de décision non-démocratique des pouvoirs financiers mondiaux.

  5. L'internationalisation, projet du socialisme

Groupons nous et demain,
L'Internationale sera le genre humain…

Telle que nous la concevons, l' " internationalisation " est un processus de décision élargi à l'ensemble des Etats; elle est donc également, dès lors que nous ne concevons de mode de décision que démocratique et respectueux de l'égalité des droits (notamment entre femmes et hommes), une participation de tous les peuples et de toutes les parties constitutives de toutes les sociétés à la prise des décisions qui les concernent. Un tel processus n'est évidemment pas, en tant qu'il est démocratique, dans la logique de la globalisation et de la mondialisation capitalistes. Mais il est fondamentalement dans la logique du socialisme, au point d'en être d'ailleurs la condition.

Il n'y a pas de réponse nationale à la mondialisation capitaliste : le repli à l'intérieur des frontières, le retour au cloisonnement national, l'usage purement défensif des instruments de l'Etat-nation sont non seulement inefficaces, mais également et au sens propre du terme réactionnaires. La critique de la globalisation capitaliste ne doit pas nous faire oublier que le mouvement socialiste a toujours eu pour projet le dépassement des limites nationales, et qu'il a même dès l'origine rendu hommage au caractère révolutionnaire du capitalisme. Les termes en lesquels Karl Marx ou Rosa Luxemburg saluent l'effet de rupture de l'ordre ancien apporté par le capitalisme sont sans équivoque : " La Bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire "… Les principes fondateurs de la Première Internationale expriment la même reconnaissance à l'égard du rôle révolutionnaire joué par le capitalisme, et la même certitude que ça n'est qu'à partir des acquis de la mondialisation capitaliste qu'un projet socialiste pourra voir le jour. Les résultats calamiteux des tentatives d'imposer le " socialisme dans un seul pays sont d'ailleurs là pour dissiper les derniers doutes à ce sujet.

À la globalisation et à la mondialisation capitalistes, nous n'opposons pas l'enfermement national -pas plus que les socialistes du 19ème siècle n'opposaient à la révolution industrielle le retour aux institutions féodales-, mais l'internationalisation. L'internationalisation représente à la fois l'élargissement du processus de décision à l'ensemble des nations, et la généralisation à l'ensemble des personnes et des peuples des droits fondamentaux. C'est parce qu'elle est négatrice de ces droits que nous combattons la globalisation capitaliste, et c'est pour élargir ces droits que nous y opposons notre propre internationalisme.

 

  1. LA RÉALITÉ DU CAPITALISME MONDIAL

  1. Une vieille histoire, une implacable logique
  2. Le capitalisme moderne est inconcevable dans les limites des marchés nationaux, et la globalisation est sa tendance naturelle. Cette logique de rupture des frontières politiques, inhérente au capitalisme, et qui était déjà celle du capitalisme industriel, est indissociable du capitalisme financier " mondialisé " ; il n'est plus nécessaire de transférer réellement des capitaux existants d'un pays ou d'un espace économique à un autre, pour opérer un échange financier, mais il suffit désormais de transférer une information douteuse sur un capital hypothétique pour qu'un capital réel soit constitué quelque part, et un autre capital réel dissout ailleurs. La mondialisation capitaliste aboutit à une économie de casino, où le profit ne naît plus de l'investissement productif mais du jeu spéculatif, et où l'on gagne plus en supprimant des emplois qu'en en créant.

  3. Développer les richesses en creusant les inégalités
  4. Le capitalisme mondialisé a favorisé le développement de la richesse globale, en même temps qu'il creusait l'inégalité de sa répartition. En 1998, la consommation mondiale atteint une masse totale de 24'000 milliards de dollars. Mais cette masse, tout comme ses effets, sont très inégalement répartis. La mondialisation capitaliste développe globalement les richesses mais creuse profondément les inégalités, entre les capacités de consommer et les capacités d'échapper aux conséquences négatives de la consommation d'autre part. Le cinquième le plus riche de la population consomme 86 % des biens et des services. Le cinquième le plus pauvre se contente de 1,3 % des biens et services. Le cinquième le plus riche est essentiellement concentré en Europe occidentale, en Amérique du nord et dans quelques " îlots " asiatiques de richesse, alors que le cinquième le plus pauvre habite l'ensemble de la planète. En effet, la pauvreté est installée partout : plus de 100 millions de personnes (dont une majorité de femmes) vivent sous le seuil de pauvreté en Europe occidentale et en Amérique du nord; au moins 37 millions de personnes y sont sans travail, sans compter les femmes privées même du " droit " d'être considérées comme des chômeuses; environ 200 millions de personnes y ont une espérance de vie inférieure à 60 ans.

    A l'inégalité de ressources s'ajoute l'inégalité de confrontation à la dégradation de l'environnement : " Dans le monde entier, les pauvres vivent en général à proximité des usines polluantes, des routes et des décharges ", souligne le rapport 1998 du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Ce rapport précise par ailleurs que 1,3 milliard de personnes n'ont même pas accès à l'eau potable. Et lorsque le PNUD établit un " classement " des pays en fonction d'un " indice de développement humain " prenant en compte d'autres critères que le produit national brut ou le revenu moyen, aucun pays africain n'apparaît dans les trente premiers du classement, mais 21 des 25 pays classés en queue de classement sont africains…

  5. Le rouleau compresseur du profit
  6. La mondialisation capitaliste se traduit par une volonté permanente et générale de lever partout tous les obstacles à la circulation du capital, y compris ceux qui ont été édifiés pour affirmer et protéger des droits politiques et sociaux fondamentaux. En exigeant par exemple l'égalité de traitement entre tous les investisseurs et entre tous les investissements, qu'ils soient étrangers ou nationaux, cette mondialisation là revendique la disparition de toute subvention locale, régionale ou nationale à l'emploi, toute aide publique à l'investissement dans des régions défavorisées. La même volonté " mondialiste " revendique la disparition des protections salariales, des garanties d'exercice des droits syndicaux et des droits politiques. Le même raisonnement, enfin, s'applique à toute activité potentiellement porteuse de profit, la culture et l'action sociale (par exemple) étant ainsi réduites au statut de marchandises.

    Le marché global est un marché total, et totalitaire : rien ne doit lui échapper, tout est un marché, même ce qui devrait être d'abord, ou seulement, un droit.

    Cette mondialisation-là avance comme un rouleau compresseur, écrasant sur son passage toutes les spécificités locales, régionales et nationales, culturelles et sociales, politiques et économiques, revendiquant l'abolition de toutes les expressions politiques de ces spécificités, et provoquant la réduction de la démocratie à un exercice purement formel de ratification des choix préalables des grands groupes économiques. Le capitalisme mondialisé a certes besoin de l'Etat, mais seulement de l'Etat policier, capable de garantir la circulation du capital et de protéger les décisions des investisseurs, qu'il s'agisse d'implanter une activité polluante dans un lieu d'habitation ou de fermer une entreprise concentrant l'emploi dans une région donnée. Le rouleau compresseur de la mondialisation capitaliste, en revanche, ne saurait être entravé par un Etat social et par des collectivités publiques locales et régionales menant une politique concrète de développement économique et social équilibré ou de protection de l'environnement. Il ne supporte pas non plus un pouvoir politique défendant des modes d'expression et de création culturelles particuliers : puisque tout est marchandise, la culture est une marchandise ; puisque la seule marchandise qui vaille est une marchandise dont on peut tirer le plus rapidement possible le plus gros profit possible, les expressions et les créations culturelles les plus originales et les plus novatrices sont repoussées hors d'atteinte du public.

  7. L'opacité du processus de décision

Au nom de la liberté, les idéologues du capitalisme mondialisé ne cessent de revendiquer l'abolition des entraves à la circulation des marchandises et des capitaux. Mais le capitalisme mondialisé reproduit dans son propre processus de décision des méthodes et un esprit qui sont ceux de l'Ancien Régime : l'opacité, le secret, la confidentialité, voire la clandestinité. A ce processus de décision s'applique moins le discours libéral sur l' " ouverture " que les décrets des monarques absolus du XVIIIe siècle sur la rétention de l'information. Il suffit de remplacer les références au Souverain, à la Cour et aux institutions monarchiques par une référence aux Conseils d'administrations et aux instances de décision des multinationales pour rendre assez précisément compte du rapport réel de la mondialisation capitaliste à la libre circulation de l'information : l'information qui se diffuse plus largement, plus vite et plus loin se résume à celle que les maîtres de l'économie laissent circuler. Sur les enjeux fondamentaux, les citoyens-ennes ne sont ni plus ni mieux informés qu'auparavant, mais ils sont submergés de bruits, d'images et de textes sans enjeux et sans importance : Les négociations de l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI) se font dans le secret alors que les pratiques sexuelles du président des Etats-Unis sont décrites sur Internet.

La logique du capitalisme mondialisé est fondamentalement en contradiction avec tout processus démocratique. Cette logique exige que la démocratie politique soit vidée de tout contenu concret, que les décisions des instances politiques élues n'aient plus d'effet sur rien, qu'une commune, une région, un Etat ne puissent plus que se prononcer que sur l'écume des choses et soient privés de toute compétence réelle en matières économique, sociale, culturelle et éducative.

 

C. L'ALTERNATIVE SOCIALISTE Ã LA GLOBALISATION CAPITALISTE : INTERNATIONALISME ET DÉMOCRATIE

A l'opacité du système de décision régnant dans la globalisation capitaliste, nous opposons l'espace public, l'Öffentlichkeit de Jürgen Habermas, c'est-à-dire le débat politique, le contrôle démocratique, la possibilité de remise en cause des décisions et de contestation de leurs critères.

Ce n'est pas à la globalisation " en soi " ou à la mondialisation " en principe " que les socialistes s'opposent, et à quoi ils ont à proposer une alternative, mais à leurs critères, à leurs méthodes et à leurs effets. Nous défendons :

  1. Le politique contre le tout-économique
  2. La démocratie contre le totalitarisme du marché
  3. L'internationalisme contre la culture unique
  4. Le changement institutionnel contre la régression sociale
  5. La solidarité contre l'atomisation
  6. La libre circulation des personnes avant la libre exportation des capitaux
  7. La libre information contre l'opacité du processus de décision.

D. QUE FAIRE ?

Nous devons réaffirmer avec force, dans nos prises de position, dans nos décisions et dans nos pratiques, la primauté du politique sur l'économique. Il s'agit là d'une condition de la réalité des droits fondamentaux de la personne et des collectivités, et de leur propre primauté sur les " droits " des investissements et des marchandises. L'Internationale Socialiste a d'ailleurs adopté en 1996 une Déclaration sur l'économie mondiale à laquelle nous pouvons nous référer.

De très nombreuses organisations gouvernementales, de très nombreux mouvements sociaux, s'opposent aujourd'hui, en ordre de moins en moins dispersé, au mondialisme capitaliste, et s'y opposent au nom des mêmes principes, et à partir du même projet, que ceux que nous défendons ici. Nous avons à passer une alliance sérieuse, durable et cohérente avec ces organisations et avec ces mouvements, tout comme nous avons à repenser notre capacité de mobiliser la population pour :

  1. Consolider et étendre la démocratie
  2. Garantir les droits fondamentaux de la personne et des peuples
  3. Promouvoir l'égalité des sexes et les droits des femmes
  4. Garantir et étendre les droits sociaux
  5. Coordonner les politiques nationales
  6. Garantir la libre circulation des personnes
  7. Renforcer l'aide au développement, promouvoir le développement durable
  8. Maîtriser politiquement les pouvoirs financiers
  9. Développer la coopération régionale et internationale


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