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2. Socialisme, pacifisme et révolution

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1886-1915 : maturation syndicale

1905-1908 : institution de la division du travail entre parti et syndicat 

Naissance d’un syndicalisme confessionnel (catholique)

Le modèle social-démocrate allemand

L’écho suisse du mouvement russe

Les révolutionnaires italiens en Suisse

1900 : Luigi Bertoni fonde " Le Réveil "

Genève : une université internationale, foyer d’agitation politique

Une " Internationale " d’étudiants socialistes

De l’apprentissage de la Suisse à l’apprentissage du monde

Elus " nationalistes " et militants " internationalistes " ?

Apparitions et disparitions de la lutte des classes

Le terrain international comme lieu de clarification et de ruptures

Une utilisation nationale de l’internationalisme

1914 : les chefs de la social-démocratie internationale suivent le mouvement chauvin

En Suisse aussi, la patrie submerge la classe

Bâle 1912 : le mouvement socialiste jure de faire ce qu’il sait qu’il ne fera pas

Cascades de promesses socialistes de " Guerre à la guerre !"

Suisse, août 1914 : la " trêve sociale " à l’ordre du jour

Les gauches socialistes poussées à l’unité par la guerre

Frondes romandes et socialistes

La crise mondiale est aussi une crise nationale

La Grande Guerre aggrave le clivage social

Les effets du militarisme suisse et la réponse de l’antimilitarisme socialiste

Une opposition socialiste à l’ensemble de la politique de guerre

La répression de la Grève Générale de 1918 : la revanche des colonels...

La Grande Guerre, accoucheuse de l’internationalisme socialiste en Suisse

Les conseils de Lénine aux socialistes suisses

Le " modèle allemand " de la Suisse officielle

Les socialistes alémaniques, critiques de l’Allemagne

Culpabilité du capitalisme ou culpabilité de l’Allemagne ?

1915 : francophilie contre pacifisme



Au début du XXème siècle, les deux organisations faîtières du mouvement ouvrier et socialiste suisse sont constituées ; encore fragiles, certes, mais encore sans réelle " concurrence " au sein du mouvement ouvrier e/o du mouvement socialiste. L’Union syndicale rassemble un à un les groupes syndicaux encore épars, le Parti socialiste absorbe un à un les groupes et mouvements socialistes locaux plus anciens que lui, mais pour lesquels il est devenu une référence obligée.

Le processus de concentration et de maturation est manifeste au plan syndical : il s’était poursuivi durant toute la seconde moitié du XIXème siècle. L’exemple de l’organisation des travailleurs de la métallurgie et de l’horlogerie est particulièrement évocateur. Les premiers groupes ouvriers fondés sur la solidarité et l’entraide apparaissent dans l’horlogerie au milieu du siècle, pour se transformer vers les fin des années soixante et le début des années septante en groupes syndicaux proprement dits. La Fédération des ouvriers monteurs de boîte naît ainsi en 1886, celle des remonteurs la même année, celle des ouvriers faiseurs d’échappements en 1887. En 1892 est créée la Fédération ouvrière horlogère, en 1905 l’Union générale des ouvriers horlogers. Dans la métallurgie, la Fédération des ouvriers sur métaux avait été créée en 1868. Le 1er juillet 1915, en pleine guerre, les fédérations de l’horlogerie et de la métallurgie fusionnèrent pour donner naissance à la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH). Dans les autres branches du secteur secondaire, le processus d’unification (ou à tout le moins de coordination) syndicale se poursuit selon la même logique : organisation locale et infrasectorielle d’abord, puis régionale et sectorielle, organisation nationale de l’ensemble de la branche ensuite. Dans le même temps, le mouvement syndical adopte des principes et un programme politiques à forte connotation " social-démocrate ", dans l’acception encore marxiste du terme. Lors de son congrès d’Olten, en 1905, l’Union syndicale s’était certes prononcée non seulement en faveur de la " neutralité confessionnelle " mais aussi de l’autonomie à l’égard des partis, mais quatre plus tard, son congrès de Bâle la définit comme l’organisation collective de toutes les organisations syndicales suisses se plaçant sur le terrain de la lutte des classes -de la lutte des classes prolétariennes, croiront encore devoir préciser les statuts adoptés en 1908.

La division du travail entre le syndicat et le parti est dès lors instituée, et si le lien entre le PSS et l’USS ne sera jamais formalisé très clairement, il n’en sera pas moins fort : des membres dirigeants de chacune des deux organisations siègent dans la direction de l’autre, les programmes du syndicat et du parti sont complémentaires les uns des autres (quand ils ne sont pas conçus par les mêmes personnes), et leurs évolutions politiques sont comparables et synchroniques. Même si rien de statutaire ni de programmatique ne l’exprime clairement, la " capillarité " des instances nationales de l’USS et du PSS est telle que les deux organisations adoptent souvent au même moment les mêmes attitudes et les mêmes positions. Un " couple " politique est ainsi formé -qui ne tardera pas cependant à être troublé par l’apparition, sur la droite du syndicat, d’une première " concurrence " : celle du syndicalisme confessionnel (essentiellement catholique, mais également, quoique plus marginalement, protestant, " évangélique "). Jusqu’au début du XXème siècle, le syndicalisme catholique était resté une tendance du syndicalisme social-démocrate ; le congrès d’Olten de l’USS (1902) avait posé les principes d’une neutralité confessionnelle distincte de la " laïcité de combat " :

La plus grande neutralité doit régner en matière religieuse, et cela en respectant comme une partie de la personnalité l’opinion religieuse de chaque membre -quel qu’il soit- et en le protégeant au sein du syndicat contre toute blessure d’amour-propre à ce sujet, aussi bien qu’on le ferait pour ses droits sociaux et matériels. Dans les assemblées obligatoires, toute discussion sur les conceptions religieuses ou professions de foi doivent être exclues.

Cité par Pierre Reymond-Sauvain, Le syndicalisme en Suisse, op.cit, pp 55.57

Inspirée par Greulich, cette conception " laïque " -mais d’une laïcité tolérante- du syndicalisme aurait dû permettre l’insertion sans problème des ouvriers catholiques (celle des ouvriers protestants ne posa jamais de problème) au sein d’un mouvement dominé par les sociaux-démocrates. Mais cette fusion fut rendue impossible par deux attitudes contradictoires quant au fond, et complémentaires dans leurs effet : d’une part, il y eut refus de la hiérarchie catholique d’accepter l’organisation des ouvriers catholiques par des syndicats sociaux-démocrates ; refus qui n’a d’ailleurs rien de surprenant, l’Eglise romaine n’ayant pas même encore foncièrement admis, au début du XXème siècle, la légitimité de la démocratie, du pluralisme et des droits de l’Homme (et moins encore, évidemment, c’est-à-dire pas du tout, la légitimité de l’organisation spécifique d’une classe contre une autre). D’autre part, se manifestait la persistance du refus libertaire de tout ce qui pouvait procéder d’une religion, même personnelle, et de toute église -de quoi découlait un discours violemment anticlérical, mais aussi antireligieux. En 1013, le leader socialiste tessinois Guglielmo Canevascini expliquait encore :

Siamo anticlericali. Siamo anticlericali perche socialisti. Non ammetiamo che le religione si possa considerare cosa privata. Il nostro anticlericalismo no è formale, ma è base della dottrina stessa del socialismo. Con i preti mai !

In Libera Stampa No 1, 13 juin 1913

Ainsi, " objectivement ", l’anticléricalisme conforte-t-il les tentatives cléricales (et antisocialistes) d’organisation séparée (et contrôlée par l’Eglise) des ouvriers catholiques. Malgré Greulich, qui souhait que les syndicats catholiques fassent en tant que tels partie de l’Union syndicale, le congrès syndical de Lucerne, en 1904, exige la dissolution de ces syndicats et la répartition de leurs membres dans les fédérations syndicales de l’USS, selon leurs professions. En 1907, les syndicats catholiques se regroupèrent en une Fédération des syndicats chrétiens nationaux, qui contribuera à la création de la Fédération internationale des syndicats chrétiens et provoquera, en reflet, la création de l’Association suisse des syndicats évangéliques, c’est-à-dire protestants. Le mouvement ouvrier suisse connaît sa première scission importante, même si, formellement, les syndicats confessionnels ne quittent pas l’USS, dont ils ne faisaient pas partie. Des membres de l’USS, par contre, la quittent pour rejoindre les syndicats catholiques -et dans une moindre mesure les syndicats protestants. Mais surtout, à leur création, les syndicats confessionnels (cela vaut essentiellement pour les catholiques) ne se conçoivent pas comme partie prenante d’un mouvement ouvrier spécifique, indépendant, opposé à l’ordre bourgeois, mais autant comme l’instrument de la transmission au monde ouvrier de la doctrine sociale de l’Eglise que comme celui de la transmission à l’Eglise des préoccupations ouvrières, Certes, les syndicats confessionnels défendront les intérêts de leurs membres, à défaut de défendre ceux de la classe ouvrière en tant que telle, mais ce sera en refusant toujours de le faire dans une logique de lutte, ou de contradiction, des classes.

Au début du XXème siècle, cependant, ce n’est évidemment pas la référence catholique qui domine le mouvement ouvrier, même si la majorité des ouvriers, du fait de l’immigration italienne dans toute la Suisse, et française en Suisse occidentale (particulièrement à Genève), sont sinon catholiques, du moins d’origine catholique, mais la référence social-démocrate, et plus précisément social-démocrate allemande : " On était à l’époque de la splendeur de la social-démocratie allemande, qui écrasait le mouvement ouvrier international de sa suffisance et de ses colossales organisations centralisées ", se souvient le libertaire Luigi Bertoni. Il y a un modèle social-démocrate allemand : celui d’une véritable contre-société social-démocrate, fondée non seulement sur la puissance du parti et du mouvement syndical, mais aussi sur une multitude d’organisations culturelles, sportives, mutuelles, coopératives, qui couvrent la quasi-totalité du champ social. On ne se contente pas de voter pour la social-démocratie et d’adhérer au syndicat : on habite une coopérative de logement, on achète à la coopérative de consommation, on se cultive, se forme et se délasse au sein des organisations culturelles, sportives, formatives et de loisirs du mouvement ouvrier... la vie affective elle-même peut être ainsi " réglée " sur le modèle de la " contre-société " : à la vieille endogamie sociale (les bourgeois se marient entre eux, les ouvriers se marient entre eux, la seule " passerelle " entre les deux groupes étant l’adultère et les amours ancillaires) s’ajoute une endogamie politique : on se marie entre socialistes...

La puissance du mouvement ouvrier allemand est sans égale, et même le mouvement ouvrier anglais n’y atteint pas. Si la Deuxième Internationale est formellement organisée sur le mode égalitaire, derrière cette égalité formelle se cache (mal) la domination de la social-démocratie allemande (il eût fallu instaurer une " inégalité compensatoire " pour que le poids du mouvement allemand pût être compensé par l’addition des moindres socialismes nationaux). Cette domination, d’ailleurs, n’est pas seulement matérielle, elle est aussi théorique, idéologique : le choix est à faire entre le marxisme version " orthodoxe ", c’est-à-dire kautskyste, et version " révisionniste ", c’est-à-dire bernsteinienne mais Kautsky et Bernstein ont à l’esprit , comme Marx avant eux, l’Allemagne comme référence culturelle, même si le premier est autrichien. Certes, les Français (et avec eux les socialistes des pays du sud de l’Europe) " fonctionnent " à partir d’autres références, les leurs, celles du jacobinisme et du garibaldisme, mais le rapport de force idéologique est largement en leur défaveur, pour ne rien dire du rapport de force organisationnel.

Hors de l’Allemagne, le mouvement socialiste est en effet le plus souvent encore divisé en organisations concurrentes, dont les divergences s’étalent dans les congrès nationaux pour resurgir ensuite dans les congrès internationaux. Le congrès de 1900 de l’Internationale, tenu à Paris, avait adopté un règlement mettant sur pied d’égalité les organisations affiliées et non les mouvements nationaux :

Sont admises aux congrès internationaux socialistes :

    1. Toutes les organisations qui adhèrent aux principes essentiels du socialisme : socialisation des moyens de production et d’échange, union et action internationale des travailleurs ; conquête socialiste des pouvoirs publics par le prolétariat organisé en parti de classe ;
    2. Toutes les organisations corporatives qui, se plaçant sur le terrain de la lutte de classe et déclarant reconnaître la nécessité de l’action politique, dont législative et parlementaire, ne participent pas d’une manière directe au mouvement politique.

Règlement du congrès de Paris (1900) de l’Internationale ouvrière et du Bureau socialiste international.

La seconde Internationale regroupe donc indifféremment partis et syndicats, et ne s’impose nullement de ne reconnaître qu’un parti et un syndicat par nation représentée. Dans ces conditions, le poids d’un mouvement de masse, unifié et centralisé, comme la social-démocratie allemande (parti et syndicat) ne peut être qu’écrasant, accru encore par la division des autres mouvements en organisations concurrentes, également représentées. Les correctifs apportés furent de faible effet. Le congrès international de Stuttgart, en 1907, précisera les conditions de répartition " nationale " des influences au sein de l’Internationale :

. Chaque section aura un nombre de voix variant de deux à vingt suivant une liste qui sera dressés pour la première fois par le Bureau Socialiste International en fonction en 1906-1907, et qui sera révisée périodiquement jusqu’en 1914 ;

    1. D’après le nombre de cotisants en tenant compte du nombre des habitants*
    2. D’après l’importance de la nationalité**
    3. D’après la force de l’organisation syndicale et coopérative socialiste***
    4. D’après la puissance politique du ou des partis socialistes

** ce qui favorisera l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (n.d.l'a.)

*** ce qui favorisera le modèle " germanique " (n.d.l'a.)

****ce qui favorisera les mouvement socialistes des Etats démocratiques où les socialistes sont représentés au Parlement. (n.d.l'a.)

Le mouvement socialiste international du début du siècle se dote ainsi d’une structure qui privilégie les mouvements nationaux des grandes démocraties " bourgeoises ", et en particulier le mouvement allemand, en marginalisant à la fois les mouvements nationaux des petits Etats (comme la Suisse) et ceux de grands Etats non démocratiques, comme la Russie. La force du " modèle allemand " est ainsi traduite en termes de structures, en sus de sa force idéologique propre. En Suisse, le simple fait de la majorité culturelle (linguistique) eût sans doute suffi à imposer la référence allemande, mais l’ " écrasement " du mouvement ouvrier international par le " splendeur de la social-démocratie allemande " s’y ajoutant, il n’y a gère de raisons de s’étonner que le programme du POSS de 1904, rédigé sous la houlette d’Otto Lang, apparaisse comme une adaptation helvétique du programme de la social-démocratie allemande. Qu’on en juge :

Le but final de la démocratie socialiste est l’instauration d’un ordre social qui, supprimant toute espèce d’exploitation, libère le peuple de sa misère et de ses peines, lui assure l’indépendance et le bien-être, créant ainsi les bases sur lesquelles la personnalité humaine pourra se développer librement et harmonieusement (...). Dans les conditions actuelles, l’activité de la démocratie socialiste prend la forme de la lutte des classes. Mais alors que les luttes de classe de la bourgeoisie ont pour but de renforcer et d’élargir ses privilèges particuliers, la classe ouvrière travaille en but de la disparition de toute domination de classe et de toute exploitation. C’est pourquoi le but final de la lutte des classes prolétariennes consiste en la prospérité et en un avenir assuré du peuple tout entier (...). Remplacer l’économie capitaliste, qui ne produit que pour le profit, par une économie communiste dont le but est de produire pour les besoins sociaux, telle est la seule voie qui permette de sauver du naufrage toutes les conquêtes du moderne développement économique, et de supprimer toutes les nuisances que le capitalisme impose au peuple (...).

Le Parti socialiste poursuit tout d’abord la socialisation des moyens de production, par la socialisation de toutes les branches du commerce, des moyens de communication et de l’industrie (...), il cherche toujours plus à élargir le domaine dans lequel s’exerce l’activité de la Confédération, du canton et de la commune. Il estime, en particulier, que le moment est venu de nationaliser la propriété foncière des villes, les forces motrices et les forêts (...). Le Parti socialiste lutte inlassablement pour le renforcement de sa puissance politique. Il demande à participer, toujours plus, à la confection des lois et à toutes les formes de l’activité administrative, afin de leur donner une allure démocratique et de les faire servir sans cesse à l’évolution vers les socialisations futures.

Parti socialiste suisse, Programme, s.l.n.d. (1904 ?), archives du PSS, Berne

Texte remarquable, où se tente une synthèse du marxisme classique (le parti se situe " sur le terrain de la lutte des classes ") et du révisionnisme bernsteinienne : texte d’où toute référence libertaire ou syndicaliste-révolutionnaire est absente, et où l’éloge du gradualisme réformiste (participer à tous les échelons du pouvoir, " donner une allure démocratique " " à " toutes les formes de l’activité administrative " inscrit l’action du parti dans le prolongement des révolutions radicales-démocratiques du XIXème siècle.

Sans doute cette conception du socialisme et du rôle du parti était-elle durement critiquée, sur sa gauche, par ce qui subsistait du mouvement libertaire et du syndicalisme révolutionnaire, mais cette critique était doublement minoritaire : parce que " libertaire, et parce qu’essentiellement romande. La référence française est marginale, la tradition libertaire écartée. Et si le " modèle allemand ", dans son adaptation à la Suisse, fut contesté par l’usage de références étrangères, ce fut moins, dès le début du siècle, par des références française qu’étrangement par des références russes. Etrangement, parce que le mouvement russe était encore faible, contradictoire, divisé, mal connu. Mais en même temps que d’étrange, cette référence avait tout de même quelque chose de logique, en Suisse : si la Russie était loin, les socialistes russes, eux, étaient bien présents sur la scène suisse, et présents par de fortes personnalités.

Les luttes politiques qui se déroulèrent en Russie dès le mitant du XIXème siècle, le développement du mouvement révolutionnaire et de sa répression dans l’empire tsariste, amenèrent en Suisse, notamment à Zurich et à Genève, des milliers de proscrits ou d’exilés volontaires (sur plusieurs décennies), militants pourchassés ou étudiants interdits d’étude -et parmi eux de très nombreuses étudiantes refoulées des universités russes, parce que femmes : Zurich devient ainsi la plus importante université russe pour les femmes. Ces Russes (mais aussi ces Arméniens, ces Géorgiens, ces Polonais, ces Ukrainiens...) poursuivent en Suisse la lutte qu’ils menaient contre le tsarisme, ou s’y engageaient en Suisse même. Certains d’entre eux -certaines d’entre elles- venaient " ici " avec la seule et ferme intention de se doter des moyens intellectuels d’une opposition résolue, comme les y incitait le mouvement populiste (narodnik) qui leur recommandais de s’ "instruire " pour mettre les connaissances ainsi acquises au service du mouvement révolutionnaire, ou les diffuser au sein du mouvement paysan et de ce Narod, ce peuple-nation sur qui les révolutionnaires non-marxistes fondaient leurs espoirs de rupture. En ces exilés, l’opinion publique progressiste, de la gauche radicale aux anarchistes, ne vit -du moins dans un premier temps- que des victimes du tsarisme, échappées de la " prison des peuples ". Le développement du mouvement révolutionnaire, l’apparition de ses formes extrêmes, " terroristes ", illustrées et " catéchisées " d’implacable manière par Serge Netchaïev dans son Catéchisme du révolutionnaire, réduira considérablement le champ de la solidarité des Suisses avec les révolutionnaires russes, mais sans jamais la faire disparaître. Le mouvement ouvrier suisse leur témoignera d’une sympathie constante, leur prodiguant aide et soutien (au moins rhétorique). Nombreux furent ainsi, de Bakounine à Lénine, les Russes, les Polonais, les Arméniens, les Géorgiens proscrits ou " dissidents " (pour user d’un anachronisme) qui adhérèrent purement et simplement aux organisations ouvrières et socialistes suisses, et en particulier dès la fondation de celui-ci aux sections locales du Parti socialiste. Au début du XXème siècle, dans certaines sections du PS, les discussions prirent souvent, grâce à eux, une tournure internationaliste, malgré les réticences des grutléens pour qui ces discussions sur les " questions internationales " prenaient trop de temps et poussaient à négliger les affaires locales. Une section locale comme celle, genevoise, de Plainpalais, deviendra ainsi un véritable petit " forum international " avant la Grande Guerre. Or, ainsi qu’on le pourra constater ensuite, l’internationalisme allait de pair avec un discours, sinon une pratique, nettement plus " à gauche " que le discours et la pratiques officiels du parti cantonal ou fédéral -les sections locales les plus " internationalistes " étant aussi les plus " révolutionnaires " (ou à tout le moins " révolutionnaristes "), les plus critiques à l’égard du réformisme. Ce constat vaut d’ailleurs pour le début du siècle comme pour sa fin : au sein du PSS des années ’90, les sections " gauchistes " sont les mêmes qu’au sein du PSS des années 1900-1914 : celles des villes de Zurich et de Genève, par exemple -et pour ne citer qu’elles.

Les Russes réfugiés en Suisse concevaient, à quelques exceptions près, leur séjour helvétique comme temporaire, et ne dirigeaient qu’accessoirement leur activité politique vers les problèmes et les enjeux helvétiques. Sans doute ne voyaient-ils en les organisations politiques (au sens large) suisses auxquelles ils avaient adhéré et au sein desquelles certains d’entre eux militaient, que des media, des moyens de populariser au sein de la fraction la plus sensibilisés de l’opinion publique indigène, leurs luttes et leurs espoirs. Le Parti socialiste et l’Union syndicale -le premier, surtout-, comme la Suisse elle-même, leur furent des refuges, non des lieux d’action privilégiés par un choix stratégique fait en toute liberté. Certains de ces proscrits jouèrent depuis la Suisse un rôle qu’on peut sans excès qualifier de déterminant dans l'organisation du mouvement révolutionnaire russe, et peut-être dans sa victoire de (mars) 1917, mais ils furent bien moins nombreux ceux qui décidèrent au bout du compte d’inscrire définitivement leur combat " ici ". Michel Bakounine, Serge Netchaïev, Georges Plekhanov, Lénine " usèrent " de la Suisse ; Jacques Dicker, Moïse Berenstein y restèrent. Pour les uns, la Suisse fut un lieu de l’action révolutionnaire russe ; pour les autres, elles devint le lieu d’un combat politique qui s’inscrivait finalement dans le cadre suisse proprement dit.

Les Russes n’étaient pas seuls à trouver en les frontières helvétiques un refuge, souvent précaire, pour un combat impossible " chez eux ", et en le mouvement ouvrier suisse, ou l’une ou l’autre de ses tendances, un allié. Dès le milieu du XIXème siècle, des révolutionnaires de toute l’Europe se donnèrent rendez-vous en son centre géographique. Et si le radicalisme victorieux abandonna assez rapidement (et en tous cas dès la commotion de la Commune de Paris) ses pratiques de solidarité avec les révolutionnaires exilés, le mouvement socialiste au sens large reprit le flambeau. Les révolutionnaires italiens, par exemple, furent fort nombreux et fort constants à se réfugier en Suisse. Des nationalistes aux anarchistes, des amis de Mazzini à ceux de Malatesta, nombre d’Italiens furent à la fois acteurs en Suisse des mouvements révolutionnaires italiens et acteurs italiens du débat politique en Suisse. Ils avaient sur les Russes l’avantage (outre celui de la proximité géographique) de pouvoir compter sur la présence d’une forte communauté de travailleurs immigrés, au sein de laquelle ils trouvaient à la fois aide et assistance, et une base sociale leur permettant d’agir sur le mouvement progressiste local en même temps qu’ils poursuivaient le combat en Italie même. Nombreux furent ainsi les groupes et les journaux révolutionnaires italiens créés, dissous, recréés en Suisse. Nombreux, et de toutes les tendances politiques possibles : dès l’unification italienne réalisée, socialistes et anarchistes formèrent l’essentiel de l’immigration " politique " italienne en Suisse. On trouve ainsi à Genève, dès 1891, l’anarchiste sicilien Paolo Schicchi à la tête de deux publications dont les titres seuls forment programme (contradictoire) : Pensiero e Dinamite, et La Croce di Savoia. Dès la fin du XIXème siècle, des ouvriers anarchistes italiens renforcent en Romandie l’anarcho-syndicalisme local, que le disparition de la Fédération Jurassienne avait rendu à une dangereuse marginalité. Etienne Vaglio, Pascal Tacchini, Giovanni Ruga, Pierre Leporati, Parisio Gaiba, Dominique Ludovici : les noms sont italiens, les prénoms souvent francisés -ce sont ceux de militants anarcho-syndicalistes genevois venus d’Italie. Et si le mouvement ouvrier genevois a pu bénéficier d’un tel apport, à plus forte raison le mouvement ouvrier tessinois. On peut ainsi souligner " l’apport fondamental de l’immigration italienne dans la formation de Guglielmo Canevascini : anarcho-syndicalistes, syndicalistes révolutionnaires, socialistes maximalistes, contraints à se réfugier à l’extérieur pour fuir la répression qui suivait les luttes sociales " -et d’entre eux, Paolo Bardazzi.

Luigi BertoniLe 7 juillet 1900, le Tessinois Luigi Bertoni, imprégné de la pensée révolutionnaire italienne (des pensées révolutionnaires italiennes...), fonde à Genève Le Réveil, dont l’importance dans l’histoire du mouvement anarchiste européen -et pendant 40 ans !- sera considérable. Le Réveil paraîtra jusqu’en août 1940 sous la direction de Bertoni (il reparaîtra épisodiquement ensuite), et sera de Genève diffusé dans toute l’Europe (et notamment, bien sûr, en Italie), rendant compte des débats, des actions, des propositions libertaires sur tous les sujets, face à tous les enjeux politiques de ces quatre décennies. Il faudra la Guerre Mondiale pour que, interdit le 16 août 1940 par le Conseil fédéral à la demande du gouvernement genevois, Le Réveil cessât de proclamer publiquement les principes libertaires -mais sa longévité a bien quelque chose d’exceptionnel dans les annales du mouvement anarchistes, qui scandent plutôt la fugacité des publications qu’elles ne relèvent leur constance. Ce qui rendit sans doute cette longévité possible est bien la personnalité de Bertoni (on y reviendra), mais aussi la situation exceptionnelle de la Suisse (et plus exceptionnelle encore de Genève, et en Suisse (et à Genève) la rencontre du mouvement "" indigène " et des exilés du mouvement italien.

Cette présence libertaire italienne n’était évidemment pas du goût des autorités locales, et il fut rapidement difficile de distinguer ce qui relevait du combat internationaliste de ce qui relevait du combat intérieur. Ainsi, lorsque le 29 juillet 1900, l’anarchiste Bresci abattit à Monza le roi d’Italie Umberto Ier, des anarchistes italiens réfugiés en Suisse furent menacés d’être livrés à la justice italienne pour " complicité ". Le Réveil déclencha une intense campagne pour la défense du droit d’asile, alors que la Suisse n’était pas encore remise de l’assassinat à Genève de l’impératrice Elisabeth d’Autriche par Luigi Luccheni. La droite helvétique et les représentants italiens en Suisse tentèrent de concert de démanteler le mouvement libertaire italo-suisse. Bertoni fut inculpé pour un article commémoratif sur Bresci, et le Journal de Genève demandera son expulsion en lui attribuant la responsabilité d’une dizaine de grèves entre 1898 et 1906 (le surnom de " gréviculteur " restera à Bertoni, qui, évidemment, en sera bien plus flatté qu’indigné)- En janvier 1907. Le gouvernement genevois décide d’expulser Bertoni au Tessin (l’expulsion d’un " confédéré " de son canton de domicile à son canton d’origine étant alors possible). Une violente polémique s’ensuivit, qui dépassa rapidement le cadre suisse. On vit Anatole France et Francis Pressensé intervenir en faveur du rédacteur d’un modeste organe libertaire genevois, et Bertoni ne fut finalement pas expulsé.

La " sensibilité suisse " à l’événement extérieur, que l’on vient de voir se manifester lors de l’assassinat du roi d’Italie, se manifestera à nouveau, mais à fronts renversés, lors de celui du roi de Serbie, Alexandre Obrenovitch, le 11 juin 1903 à Belgrade. A fronts renversés : les mêmes forces politiques (conservatrices) qui réclamaient à hauts cris en 1900 l’extradition des anarchistes italiens supposés coupables de complicité avec les meurtriers d’Umberto... félicitèrent trois ans plus tard le commanditaire de l’assassinat d’Alexandre, Pierre Karageorgevitch, réfugié à Genève, de la bonne fortune de son projet, puis de son accession ultérieure au trône qu’occupait sa victime. Et ceux-là même qui félicitèrent le régicide serbe en 1903, dénonceront à nouveau Bertoni pour... apologie du régicide en 1906...

Sensibilité à l’événement extérieur et, dans le " cas italien " comme dans le " cas serbe ", sensibilité d’autant plus aiguë que nombreux étaient en Suisse (à Genève, en l’occurrence) les immigrés italiens et serbes. L’immigration italienne était essentiellement ouvrière, l’immigration serbe essentiellement " intellectuelle ", mais dans l’un et l’autre cas, la colonie immigrés sert à la fois de " caisse de résonance " aux discours et aux actes des révolutionnaires immigrés, et de bouc émissaire aux réactionnaires indigènes. Le même phénomène se constatera. Au même moment, et pour les mêmes raisons, avec l’immigration russe.

A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, Genève et Zurich sont des centres de l’agitation politique russe, et de la formation de ses acteurs. L’Université y est pour beaucoup, qui attire et fixe chaque année en Suisse des centaines d’étudiants et de chercheurs russes ; ils seront des milliers de la fin des années septante à la Grande Guerre. En 1873-1874, la vieille Académie calvinienne se transforme en Université, par la création d’une Faculté de Médecine. Au moment de cette mutation, l’université genevoise compte 225 étudiants et auditeurs inscrits, dont une bonne moitié d’étrangers (la majorité de ceux-ci étant français) ; quarante ans plus tard, en 1913, l’Université de Genève compte huit fois plus d’étudiants et d’auditeurs (1669) et dix fois plus d’étudiants et d’auditeurs étrangers (1392, dont 583 Russes). L’afflux étranger est massif, celui des Russes exceptionnel, au point de provoquer à lui seul le développement de l’Université genevoise -qui sans lui, serait restée minuscule, et provinciale. En 1886 déjà, Carl Vogt se félicitait de cette ouverture qui faisait de Genève la seule véritable université " internationale " de Suisse, parce que la seule où les étudiants étrangers étaient plus nombreux que les " indigènes " -au point d’être plus nombreux alors à Genève qu’à Berlin (255 étudiants étrangers à Genève, 244 à Berlin), alors même que les tailles des deux universités, et des deux villes, étaient évidemment fort inégales...

Cette " université internationale ", d’où les classes populaires genevoises sont exclues mais qui accueille en nombre croissant les étudiants révolutionnaires de l’Europe orientale et du Caucase, a été imposée par les radicaux progressistes à la Genève conservatrice, qui lui reprochera d’abord de coûter trop cher, puis d’être un foyer d’agitation révolutionnaire. La droite genevoise ne cessera de dénoncer comme une menace la présence des étudiants " russes " (c’est-à-dire, plus généralement, " orientaux " : Russes, Polonais, Bulgares, Serbes, Roumains, Arméniens...). Dans sa monographie sur le sujet (cf. bibliographie), Ladislas Mysyrowicz relève que la tolérance à l’égard des étudiants allemands était bien plus grande que celle, fort réduite et aléatoire, à l’égard des étudiants " russes ", et que les premiers étaient présentés comme un contrepoids à " l’orientalisation " et à la " féminisation " de l’université genevoise (les étudiantes russes, en effet, étaient nombreuses, au point de constituer à elles seules la majorité de l’ensemble des étudiantes à Genève, quand l’accession des femmes à l’université restait exceptionnelle). Au surplus, les étudiants allemands ne différaient guère par leur mode de vie des étudiants suisses et genevois, organisés eux-mêmes en sociétés d’ "esprit " germanique (à tout le moins suisse alémanique), alors que les " orientaux " se manifestaient en des modes de vie moins habituels, plus " romantiques ", plus désordonnés (à l’aune helvétique). Enfin, et le critère est là explicitement politique, les " Russes " étaient pratiquement tous (et toutes) très marqués à gauche ou à l’extrême-gauche, participant aux manifestations socialistes locales (à commencer par celles du Premier Mai). Sous la pression de la droite conservatrice, on tenta donc au début du siècle de freiner l’accroissement du nombre des étudiants " orientaux " en favorisant celui des étudiants allemands. Ceux-ci avaient d’ailleurs le double avantage sur les " Russes " d’être issus de milieux aisés les entretenant (ce qui en faisaient des consommateurs intéressant pour le commerce local), quand les " Russes " étaient fréquemment en rupture avec le leur, et n’en tirant donc aucune ressource, et de n’être nullement tentés par une insertion sur le marché genevois du travail, quand les " Russes " étaient obligés de trouver des moyens de subsistance sur place, et étaient parfois conduits par l’exil politique à prolonger leur séjour.

Or donc, dès la fin du XIXème siècle, et en nombre croissant, s’était constituée en Suisse une " petite Russie " (qui à Genève avait russifié la rue de Carouge en " Karoujka " où étudiants et réfugiés politiques se confondaient et se confortaient :

Nulle part la conjonction entre étudiants et émigrés politiques n’a été aussi étroite que dans le " Petite Russie " genevoise. Cela confère à cette colonie une valeur exemplaire et une importance historique tout à fait exceptionnelles (...). Genève était, sous sa façade tranquille, un des points chauds du globe.

Ladislas Mysyrowicz, Université et révolution, op.cit.biblio, p. 523

Que des campagnes politiques fussent lancées contre cette inquiétante colonie était logique. A la fin du siècle, le périodique conservateur La Suisse Universitaire se met à dénoncer l’ " invasion russe ", et en particulier celle des femmes -doublement subversives de l’ordre académique : parce que Russes, et parce que femmes. En 1900-1901, le nombre des étudiants russes a dépassé en Suisse celui des étudiants allemands (773, dont 570 femmes, contre 664). Pour la seule faculté de médecine genevoise, on compte alors 201 Russes et 34 Bulgares, pour une trentaine de Genevois et une cinquantaine de " Confédérés ". Du coup, La Suisse Universitaire crie à la " détérioration de la qualité des étudiants ", dénonce une entrave aux efforts faits pour retenir la clientèle allemande et s’inquiète de la pauvreté des étudiants " orientaux ". En 1903, la campagne slavophobe quitte le terrain de la polémique universitaire pour s’engager sur celui de la dénonciation politique : l’Association des Intérêts de Genève accuse les étudiants " orientaux " de faire fuir les touristes étrangers en provoquant du désordre, et d’être responsables de la grève générale de l’automne 1902. La droite conservatrice se saisit de l’argument lors de la campagne électorale cantonale de novembre 1903, lance un manifeste contre les " abus du régime radical-socialiste à l’Université ", dénonce la " mise en coupe réglés des ressources du canton par les Orientaux " et s’en prend aux professeurs qui, étant les " soutient politiques du régime " radical, imposent à Genève " l’invasion des Orientaux ". Une " Assemblée des étudiants de nationalité suisse " lance le 6 février 1903 une pétition pour rendre plus sévères les conditions d’immatriculation des étudiants étrangers.

La campagne de la droite va susciter une contre-campagne de la gauche : les socialistes dénoncent une polémique lancée par des " fils de famille aisés " contre des étudiantes et des étudiants pauvres, les universitaires progressistes s’inquiètent des conséquences d’une fermeture " indigéniste " de l’université genevoise et des effets d’une politique restrictive (et fondamentalement xénophobe) en matière d’admission des étudiants étrangers. A partir de 1905, en effet, on s’était mis à exiger un examen d’équivalence pour les étudiantes russes en médecine. Par la suite, et pour attirer des étudiants allemands, on avait créé à Genève un enseignement de droit germanique donné en allemand -les étudiants russes, plus nombreux que les Allemands en faculté de Droit, demandant vainement un enseignement de droit russe. Lorsque fut envisagée la création d’une taxe spéciale pour la fréquentation des laboratoires de la Faculté des sciences, taxe dont l’objectif était clairement de dissuader les " orientaux " de s’inscrire dans ladite faculté, les professeurs protestèrent, affirmant que la vitalité de leur faculté était en grande partie due à la présence de ces étudiants " orientaux " que l’on vouait aux gémonies, et faisant remarquer qu’il y avait quelque arbitraire (on dirait aujourd’hui quelque " racisme ") à vouloir faire partir les étudiants " slaves " de Genève dans le même temps où l’on s’acharnait à y vouloir attirer des étudiants " germaniques " et " anglo-saxons ". On releva également l’absence d’enseignements sur l’art et la littérature russes, alors que la moitié des auditeurs des enseignements d’art et lettres étaient russes...

Dans sa monographie, Ladislas Mysyrowicz (cf. biblio) relève que les étudiantes russes faisaient l’objet d’une " aversion particulière ", parce que femmes et parce que russes. Aversion motivée (outre le machisme petit-bourgeois dominant et la xénophobie des milieux " slavophobes ") par un sentiment de concurrence ressenti par les futurs médecins suisses. Mais le fait sans doute décisif était la pauvreté relative, et l’engagement politique (à gauche, pour le moins) de ces étudiantes russes, comparés à la bourgeoise prospérité et aux tendances politiques généralement fort conservatrices, quand elles n’étaient pas franchement réactionnaires, de la plupart des étudiants suisses. Cette différence de classe et de convictions politique, si elle expliquait en grande partie la protestation de la droite universitaire contre l’ " invasion orientale ", facilita en retour l’engagement des socialistes (aux côtés des radicaux) en faveur de l’ouverture sociale et "internationale de l’université. Le journal socialiste Le Peuple précise :

Une Université rend service non pas en faisant commerce de diplômes, mais en donnant à tout venant l’instruction dont il a besoin, quitte à ce que l’intéressé fasse valoir tout seul et sans parchemin son mérite dans le monde. Les étudiantes russes ne postulent pas des chaires ou ces places où il faut couvrir son insuffisance réelle par l’exhibition de ce sésame, le rouleau merveilleux qu’à décerné l’Université. (...) Elles demandent simplement à apprendre la médecine afin de pouvoir soigner les populations abandonnées des campagnes russes. (...) Il est possible que ces pauvres filles ne soient pas une riche clientèle au point de vue " Genève-pension ", mais c’est là une question autre.

Le Peuple du 10 juin 1903

Les socialistes avaient dénoncé le " protectionnisme " dont faisaient preuve les étudiants suisses exigeant des mesures restrictives à l’égard de leurs collègues russes. Protectionnisme ? Sans doute... mais aussi réaction de classe (étudiants suisses et bourgeois, contre étudiants russes qui, même lorsqu’ils étaient issus de milieux privilégiés -bourgeois ou aristocratiques- avaient rompu avec ce milieu et se retrouvaient " déclassés " et pauvres), réaction machiste (concevant l’université comme un bastion masculin) et enfin réaction purement xénophobe (mais d’une xénophobie sélective, privilégiant les bons étrangers (allemands, par exemple) pour mieux exclure les mauvais (" orientaux "). Les socialistes mettent en exergue la réaction de classe qui, mieux que les autres, leur permet de justifier auprès de leur base et de leur électorat leur refus de soutenir la campagne " anti-russe ", et leur choix de la combattre aux côtés des radicaux progressistes :

Les étudiants qui protestent contre la présence de nombreux Russes à leurs cours ne font que manifester leur sentiment d’aversion à l’égard du prolétariat intellectuel. (...) On déteste ces Russes et aussi tous ces étrangers pauvres, à l’air fatigué et aux vêtements peu sélects. (...) nos étudiants en médecine protestent contre les étudiants russes et demandent des mesures contre eux parce qu’il n’y a guère, dans la Faculté de Médecine, que l’élément russe qui représente le prolétariat.

Le Peuple du 7 février 1903

" Prolétarien ", l’élément russe ? Dans ses orientations politiques majoritaires, sans doute, et dans sa situation matérielle concrète à Genève, certainement. Dans ses origines sociales, cependant, cela est plus douteux (la plupart des étudiantes et étudiants russes venaient de milieux " favorisés " en Russie -le " prolétariat " russe (et moins encore la paysannerie pauvre) n’ayant guère de possibilité d’envoyer ses enfants faire des études universitaires à l’étranger, et les universités russes lui étant fermées). Mais que les convictions politiques de l’émigration estudiantine russe à Genève (et plus largement, en Suisse) fussent pour le moins " de gauche ", l’Okhrana (la police politique) tsariste ne s’y trompait pas, qui exerçait à Genève et à Zurich une surveillance attentive de ces sujets suspects du Tsar, militants ou sympathisants sociaux-démocrates (menchéviks ou bolchéviks, après la scission), socialistes-révolutionnaires, nationalistes géorgiens ou arméniens, anarchistes... Surveillance attentive, et infiltration : en 1903, on découvre à Genève un indicateur de l’Okhrana, l’étudiant Georges Rabinovitch. Le Peuple socialiste publie à cette occasion une description et de l’émigration estudiantine russe, sous la plume de Max Adler, qui commence par réfuter le stéréotype xénophobe d’un " petit peuple composé d’éléments fanatiques et démoniaques ", à l’image du Verkhovensky des Démons de Dostoïevski, ou de son modèle, Netchaïev), quoique Adler reconnaisse qu’il en existe de cette espèce (" pour la plupart juifs ", croit-il utile d’affirmer. L’auteur développe ensuite sa vision " ethnologique " du milieu estudiantin slave de Genève :

Il y a là des types caractéristiques : les uns, grands, forts, robustes, les cheveux ramenés en arrière -des types à la Gorki- qu’on ne soupçonne pas d’intelligence et qui rappellent bien plus un ouvrier qu’un étudiant. Puis d’autres : des types nettement sémitiques, aux figures pâles, aux yeux étincelants, aux traits fins (...). Les jeunes filles -qui sont extrêmement nombreuses- sont souvent d’une remarquable beauté (...). Dans la plupart des cours où se discutent les grandes idées, ce sont les Russes qui sont en majorité (...). Dans les concerts, ils occupent, en rangs serrés, les places debout (et) peuplent les troisièmes galeries de nos théâtres (...). Quand une conférence est annoncés avec comme titre " questions actuelles de politique sociale ", l’auditoire est plein jusqu’au fond de Russes ; pas un mot de ce que dit l’orateur n’est perdu.

Le Peuple du 2 décembre 1903

Texte remarquable, par le nombre et la clarté des stéréotypes petit-bourgeois dont il fait preuve (ainsi de la distinction entre le " type ouvrier " et le " type intellectuel ", nettement " sémitique ", de son antisémitisme et de son machisme douceâtres...), mais aussi par les observations qu’il contient. Les étudiants russes sont passionnés de " culture " autant que de politique, et d’une politique très nettement orientée le plus à gauche possible, double intérêt qui les distingue suffisamment de leurs condisciples indigènes pour que leur présence soit, aux deux sens du terme, remarquable. Culture et politique sont d’ailleurs souvent directement liées : le 4 mars, en pleine révolution russe, les étudiants russes de Genève organisent une soirée théâtrale au profit de leur causse de secours. Acteurs, ils sont aussi les personnages réels de la pièce qu’ils interprètent, Les Oiseaux de passage de Descaves et Donnay. Ces " oiseaux de passage ", ce sont eux : des proscrits et des étudiants russes réfugiés à Genève. La pièce est l’un des nombreuses oeuvres (ou oeuvrettes) traitant du populisme russe, rebaptisé " nihilisme ", et du terrorisme qui en est issu, le tout inspiré ouvertement ou non des Démons de Dostoïevski, Théâtre, seulement théâtre ? Neuf mois plus tard, en décembre 1905, un étudiant russe est grièvement blessé par l’explosion accidentelle de la bombe qu’il manipulait dans sa chambre de la rue Blanche. Le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, le premier dans le registre sombre et la seconde avec un peu plus de réserve, commentent l’événement :

Lucien Descaves a campé en traits précis certains types de la Russie révolutionnaire à l’étranger. Ces silhouettes, nous les retrouvons à Genève (...) dans les meetings (où) se mêlent indistinctement les démocrates-socialistes qui réprouvent la propagande par le fait, et ceux qui rêvent l’établissement d’une société future par la bombe et le poignard (...). Dans ce quartier qui s’étend entre la Cluse et le pont de Carouge et que l’on a surnommé la Petite Russie (sont) les logements à bon marché, le petit restaurant à bon marché où l’on saluait la victoire des armées japonaises et où l’on boit à la révolution grandissante. (...) Et parfois, dans les mansardes, une explosion se produit, trahissant une fabrique clandestine d’explosifs.

Journal de Genève du 5 décembre 1905

Il sont plusieurs centaines (à l’Université de Genève). On les rencontre aux cours de l’Aula, au patinage, autour d’un jeu d’échecs, chez Landolt, ou au crépuscule, dans les petits chemins, encore bordés d’arbres, de la banlieue. Ils discutent. Ils sont d’apparence doux, tranquilles et polis. Ils travaillent. (...) leur intimité est jalousement défendue. Ils ne se livrent pas et ne racontent volontiers leurs affaires à personne. Aussi le public forge-t-il sur leur compte quantité d’histoire à dormir debout. (...) Epris de rêves humanitaires, soupirant après la société idéale, on leur a dit que Genève, que la Suisse, (étaient) la patrie de la liberté, le berceau de l’avenir (...). Ils l’ont cru et ils sont partis. Ils eurent souvent de très grands obstacles à surmonter (...). Pauvres, ils vivent la plupart du temps de thé et de cuisses d’oranges. Ils vivent surtout de leur idée, de la grande réalité intérieure qui les illumine et les remplit (...). Quelquefois, du jour au lendemain, telle de ces filles au front pâle et au doux parler qui chante disparaît. On ne sait plus où elle est allée. Quand elle revient, si elle revient, on apprend qu’elle a vécu en Sibérie ou en prison. (...) Dans notre Landernau, où il ne se passe rien, où, du moins, tout ce qui se passe est si petit, apparaît si médiocre en face du drame que l’histoire accomplit là-bas, ce sont ces étudiants que nous regardons.

Gazette de Lausanne du 27 janvier 1905

Noire ou teintée de pastel romantique, la vision " indigène " de ces exilés révolutionnaire fait large place à l’exotisme : mais qu’en est-il plus précisément des choix politiques des principaux concernés ? Pour autant qu’on le sache, le marxisme n’était pas la référence de la majorité d’entre eux, s’ils se réclamaient presque tous du socialisme -de l’une ou l’autre conception du socialisme. Le populisme des socialistes-révolutionnaires, le socialisme national du Dashnaksoutioun arménien, l’anarchisme, semblent ici plus vivaces que le marxisme. Celui-ci n’en est pas moins présent -et de plus en plus. Le 1er janvier 1870 déjà, Karl Marx lui-même avait annoncé l’existence à Genève d’une " jeune colonie de réfugiés russes " constitués en section russe de l’Internationale, opposée à Bakounine et manifestant cette opposition en faisant de Marx lui-même son représentant auprès du Conseil Général de l’AIT. Le 18 mars 1883, les étudiants russes de Genève diffusent, à l’occasion de la mort de Marx, un tract d’hommage, de noir bordé. Quinze ans plus tard, ce sont encore des étudiants russes qui, plus logiquement, entourent à Genève Georges Plekhanov, l’ " éducateur marxiste " du mouvement révolutionnaire russe. En 1905, lors d’un meeting de solidarité avec le mouvement révolutionnaire russe, un orateur célébra Genève comme " la ville sainte de la pensée et de la révolution russe ", et en 1916 un journal étudiant russe de Genève proclame la cité de Calvin " centre historique de l’émigration russe " et " école politique des étudiants immigrés ". Sous le lyrisme des mots, la réalité : Genève est, effectivement, une base révolutionnaire russe -non la seule, certes, Zurich pouvant prétendre au même honneur.

Mais si glorieux que furent les exilés marxistes qui y trouvèrent refuge (de Plekhanov à Lénine), l’émigration slave à Genève est idéologiquement fort peu réductible à l’ " école " qui finira par s’imposer en Russie même. Les noms des étudiants " slaves " que l’étude de Ladislas Mysyrowicz publie sont ceux de militants de toutes tendances, et de toutes nuances. On y retrouve certes Georges Plekhanov, Rosalie Bograde, Marie Dobrowski, Nicolas Gabrowski et Christian Rakovsky, marxistes russes et bulgares, mais aussi Pierre Laquierre-Alexandrov et Josef Zielinski, anarchistes ; Nicolas Lopatine, Jacob Sierpinski, socialistes révolutionnaires ; Wanda Wojnarowska, Sigismund Balicki, socialistes polonais ; et puis, des socialistes " nationaux " ukrainiens, géorgiens, arméniens... En août 1887, le parti révolutionnaire nationaliste arménien Hintchak est fondé à Genève par Avetis Nazarbekian, Mariam Vardanian, Gabriel Kaffianz, Ruben Assadiantz, Nicolu Matinian et Mekertitch Manoutcharian. Dix ans plus tard, Hintchak sera supplanté au sein du mouvement révolutionnaire arménien par la socialiste Dashnaksoutioun (Fédération révolutionnaire arménienne) dont le centre sera, lui aussi, à Genève.

Dans les années quatre-vingt, Genève verra ainsi se succéder régulièrement, au rythme des soubresauts politiques russes, polonais, caucasiens, des manifestations de solidarité avec le mouvement révolutionnaire " là-bas ", et d’information de l’opinion publique " ici " . Lorsqu’en 1887, les universités russes sont secouées par un mouvement estudiantin revendiquant la liberté d’organisation corporative pour les étudiants, les étudiants russes de Genève organisent, le 9 janvier 1888, une " assemblée populaire " d’information, que des étudiants suisses font suivre d’une réunion sur le même thème, avec le même objectif solidaire. Ces deux réunions suivaient une assemblée qui avait décidé d’adresser aux étudiants russes un message de solidarité :

Nous, soussignés, étudiants de l’Université de Genève, avons résolu de nous joindre à votre protestation contre le régime universitaire en Russie. Nous trouvant dans l’impossibilité de prendre une part active à la lutte pour une cause qui nous est chère, nous croyons devoir vous exprimer au moins publiquement notre pleine sympathie et nos voeux pour le succès de la lutte que vous avez entreprise (...). Nous souhaitons de tout notre coeur que votre fermeté héroïque, qui ne recule pas devant la répression la plus brutale, donne pour résultats l'établissement dans nos patries de la liberté académique, cet attribut imprescriptible de la haute école dans tout pays civilisé.

Le Genevois du 3 janvier 1888

Deux ans plus tard, au printemps 1890, nouveau mouvement estudiantin en Russie, nouvelles manifestations de solidarité à Genève : une assemblée d’étudiants " slaves " adresse le message suivant aux écoles supérieures de l’Empire :

Chers Camarades,

Forts de notre bon droit, vous défendez notre liberté. Cette lutte, pleine d’abnégation, qui brave la prison et l’exil, provoque l’admiration et la sympathie de tout le monde civilisé, et nous sommes profondément convaincus que le temps n’est pas loin où notre but sera atteint. Acceptez donc, chers camarades, le salut fraternel de la part de ceux qui auraient lutté dans vos rangs s’ils n’étaient obligés par les oppressions gouvernementales d’étudier loin de leur patrie.

Tribune de Genève des 25-26 mai 1890

La " petite Russie " genevoise vit au rythme de la Grande Russie tsariste et de ses troubles intérieurs. Mais elle n’est pas pour autant coupée de la " "Genève genevoise " et du mouvement progressiste local. Ladislas Mysyrowicz signale ainsi le parcours du Bulgare Stoyan Nocoff, membre du Cercle International des Etudiants Socialistes de Genève, en relations constantes avec Georges Plekhanov, Vera Zassoulitch, Christian Rakovsky, qu’ils fussent ou non en séjour genevois. Nocoff raconte :

L’Université de Genève était fréquentée par de nombreux Russes. Ils étaient tous très politisés ; on trouvait parmi eux des populistes, des terroristes, des anarchistes (...) ; peu nombreux étaient par contre les adeptes de Plekhanov*

Cité par Ladislas Mysyrowicz, op.cit., p. 555

*c’est-à-dire les marxistes

Le Groupe des étudiants socialistes bulgares comptait 35 membres, se réunissait une fois par mois, invitait des conférenciers (Plekhanov y exposa la philosophie marxiste) et était en relations avec les socialistes genevois et le Grütli. A l’été 1893, les socialistes bulgares de Genève envoyèrent une délégation du congrès de Zurich de l’Internationale (Nocoff y rencontra Engels) et en décembre de la même année, les étudiants socialistes bulgares de Genève contribuèrent à l’organisation dans la ville du IIème congrès international des étudiants socialistes. Dans ce petit groupe fort actif, on remarque les noms d’hommes qui deviendront d’importants responsables politiques (dans les graphies francisées de l’époque : Christian Rakovsky, Stoyan Kosturkoff, Assen Ivanoff), et dans leurs contacts, les noms d’hommes et de femmes plus célèbres encore -ou qui le deviendront : Georges Plekhanov, Vera Zassoulitch, Axelrod, Rosa Luxemburg, tous présents à un moment ou un autre à Genève.

Le IIème congrès international des étudiants socialistes, dont Noficc, Rakovsky et leurs camarades furent parmi les organisateurs, s’ouvrir le 21 décembre 1893, en pleine " petite Russie " genevoise, rue de Carouge (le précédent congrès avait eu lieu en 1891 en Belgique), et rassembla plus de 200 délégués, dont une majorité de femmes. Rosa Luxemburg y fit rapport des difficultés de la propagande socialiste en Allemagne, Rakovsky faisant quant à lui une intéressante comparaison entre le parcours idéologique des étudiants roumains -qu’il représentait en l’occurrence- et des étudiants suisses : les premiers, presque tous émigrés et presque tous socialistes (toutes tendances confondues) dans l’émigration, s’empressaient de revenir à de plus sages convictions politiques lorsque rentrés au pays, quand les seconds, plus rarement socialistes, le restaient une fois qu’ils l’étaient devenus... C’était dire à quel point la pression des étudiants les plus politisés (à gauche) s’exerçait, au sein de l’immigration " orientale ", sur l’ensemble de leurs compatriotes, quand le socialisme restait un choix minoritaire au sein du monde estudiantin indigène. Le congrès dénonça l’anarchisme (ce qui ne l’empêcha pas d’être lui-même qualifié d’ " anarchiste " par le quotidien catholique conservateur Le Courrier de Genève), mais aussi le bellicisme et l’antisémitisme, et décida de la création, avec siège à Genève, d’un Secrétariat international des étudiants socialistes, prélude annoncé à la fondation d’une Fédération internationale des étudiants socialistes dont la création fut jugée, pour l’heure, prématurée.

Ce congrès n’était pas un événement isolé, ni exceptionnel ; il n’était pas non plus l’un de ces événements confiné aux cercles immigrés. De telles manifestations retenaient l’attention des progressistes locaux (jusqu’aux radicaux, dont le journal, Le Genevois, rendit compte des assistes estudiantines socialistes). Sans doute n’y avait-il pas réellement symbiose entre les deux mondes, celui des militants genevois (et suisses) et celui des étudiants révolutionnaires " orientaux ", mais les premiers exprimaient du moins, et vivement, leur sympathie, et souvent accordaient leur aide matérielle (lieux de réunion, participation à des actions de protestation communes, " garanties " auprès des autorités...) aux seconds. La " Petite Russie " n’était pas une île : on vit ainsi à moult reprises des militants et des responsables socialistes locaux prendre part aux manifestations organisées par les étudiants slaves.

L’aile " internationaliste " (c’est-à-dire l’aile gauche) du mouvement ouvrier suisse se passionnait pour les " affaires russes ", et la répression contre les mouvements de contestation tu tsarisme provoquait à chacune de ses manifestations connues en Occident, des manifestations de protestation et de solidarité avec le " peuple russe " et les acteurs du mouvement réprimé -manifestations dont l’initiative revenait le plus souvent aux émigrés russes, mais auxquelles se joignaient régulièrement socialistes et syndicalistes de gauche. Lorsqu’au printemps 1891 fut connue la sanglante répression d’une manifestation estudiantine à Saint-Petersbourg, une manifestation de protestation fut ainsi organisée à Genève, à laquelle prirent part, aux côtés de la " colonie révolutionnaire " russe, des centaines de militants socialistes, anarchistes, syndicalistes locaux. Léon Nicole ne craint pas d’affirmer que " de 1900 à la veille de la guerre, la politique ouvrière (genevoise) fut dominée par les questions internationales " Si le " lieu " particulier genevois n’y fut pas pour rien, il n’en fut pas la cause unique : non seulement cette sensibilité aux problèmes " extérieurs " se constate dans tous les grands centres urbains du pays (Zurich, Bâle, Berne, Lausanne), mais, ainsi qu’on le verra, elle est réellement la manifestation d’une prise de conscience : celle, encore fort minoritaire, mais déjà significative, de l’importance pour la lutte à mener " ici " des luttes menées " ailleurs ". A cette prise de conscience encore élitaire (rien n’indique en effet qu’elle fut partagée par la base " inactive ", mais cotisante et votante, du parti et des syndicats) correspond un engagement : les vingt premières années du siècle furent sans doute la période où le mouvement ouvrier suisse s’engagea (ou fut engagé, parfois contre son gré, ou du moins contre sa tendance naturelle) le plus fortement dans les débats internationaux, ceux-là même que le Grütliverein tenait en forte suspicion. Une réelle conscience solidaire naît donc à ce moment, conscience d’autant plus remarquable que pas grand-chose d’endogène ne prédisposait le mouvement suisse à s’en faire le réceptacle. Feu de paille, au regard de l’évolution ultérieure du PSS et de l’USS ? Pas tant qu’il y paraît ; en tous cas, moment privilégié d’une " seconde naissance " du mouvement ouvrier suisse. Si 1901 (les " Noces de Soleure " entre le Parti social-démocrate adolescent et le Grütliverein vieillissant) marque la fin de l’apprentissage de la Suisse par un mouvement socialiste autonome, les années qui suivirent furent celles de son apprentissage du monde. La Suisse étant reconnue et prise en compte dans sa réalité, il restait à admettre qu’elle n’est pas une île, que les luttes qui se mènent " ailleurs " conditionnent celles qui se mènent " ici " et qu’en tous cas, se menant les unes et les autres au nom des mêmes principes et pour le même projet, elles exigent un soutien politique. Le mouvement russe n’est évidemment pas seul à bénéficier de ce regard nouveau, et de cette capacité nouvelle à la solidarité (non pas que la solidarité en elle-même fût nouvelle, mais le fait qu’elle soit prise en charge par un parti structuré nationalement en change la nature politique : elle n’est plus le fait de seuls individus, mais d’une force politique considérable -au strict sens du terme : qui mérite considération). Lorsque l’histoire diplomatique et militaire s’emballera, en 1912-1913, les mouvements ouvriers et socialistes des pays voisins feront donc eux aussi l’objet d’une attention politique nouvelle, rendue plus aiguë par les menaces de guerre, la Suisse pouvant elle aussi en être victime. Le leader socialiste tessinois Guglielmo Canevascini l’exprime, en 1913 :

Noi non siamo nè anti-italiani, nè anti-tedeschi. Siamo internazionalisti. Ma internazionalisti sul serio, non come quelli che oggi sfruttano lo sciovinismo ticinese per salvare i giudici bacati. L’Italiano è per noi un fratello. Tutte le volte che egli sarà vittima di un abuso, di una prepotenza, di una ingiustizia, le nostre colonne sono a sua disposizione per la libera difesa e troverà in noi un difensore sincero e disinteressato.

La Libera Stampa du 13 juin 1913

Ce que dit Canevascini, la solidarité qu’il affirme avec les " frères " italiens des socialistes tessinois, l’ouverture de son journal à leur défense, correspond bien à cette ouverture générale du socialisme suisse aux problèmes du monde qu’il l’entoure, dans ces années d’avant-guerre. Ouverture sans doute plus grande qu’ailleurs dans les régions frontalières, plus logique (mais pas forcément plus facile) au Tessin à l’égard des Italiens ou à Genève à l’égard des Français qu’à l’égard des Russes ou des Arméniens, mais ouverture générale, toute de même.

La Grande Guerre et les années qui la précédèrent, et la révolution russe, furent autant de moments-clefs de cette " naissance à la solidarité " du mouvement suisse, comme mouvement " adulte ", autonome des choix et des réflexes " bourgeois " et disposant des moyens et de l’audience de cette autonomie. L’une des manifestations les plus immédiates de cette " découverte du monde " par un mouvement aux traditions nationales fortement insulaires fut l’intérêt croissant porté par ses cadres et ses organisations aux débats " internationaux " du socialisme (européen, puisque le socialisme mondial, à l’exception de l’Amérique du nord -qui après tout n’est guère, pour ce qui est de " son " socialisme, qu’un prolongement européen- est à la fois européo-centriste et européo-centré). Les congrès de l’Internationale, où se débattent passionnément les " questions " importées par la situation mondiale ou européenne (les menaces de guerre, le colonialisme...) ont ainsi, dès le début du siècle, un profond écho en Suisse. Le congrès de Bâle de 1912 sera, évidemment, le moment culminant de cet intérêt.

Toutefois, constate Léon Nicole, l’intérêt pour les " questions internationales " diffère beaucoup selon les " tendances " et les " bases " du mouvement suisse :

Le mouvement ouvrier (...) était constamment " tiraillé " et divisé par deux tendances. D’une part ceux qui, participant comme députés, conseillers municipaux ou juges prud’hommes à la direction des affaires publiques et d’autre part ceux qui, penchés sur les articles de politique étrangère des journaux et sur ceux parlant des mouvements sociaux dans les divers pays, attendaient les grandes bouleversements dans l’ordre économique et social et demandaient que l’on s’y préparât.

Léon Nicole, Le PSG, ses origines... op.cit p. 10

La distinction qu’opère (pédagogiquement) Léon Nicole entre les élus et les militants est sans doute par trop simpliste. Simpliste, mais non sans fondement : tout se passe en effet comme si, historiquement, l’intégration du mouvement ouvrier à la " société politique " suisse, sa participation à la conduite des affaires, devait l’éloigner à terme de l’engagement internationaliste, et comme si l’internationalisme devenait progressivement " la chose ", le domaine réservé des cadres militants sans mandats électifs publics... Mais les exceptions à la dichotomie nicoléenne sont nombreuses -à commencer d’ailleurs par Léon Nicole lui-même qui, leader du PSG dès la fin des années vingt, Conseiller national, député cantonal, Conseiller d’Etat, ne cessera de porter le regard le plus attentif (mais souvent aussi le plus presbyte) sur la " marche du monde " (et celle de l’Union Soviétique en particulier, jusqu’à déterminer son action politique locale et nationale en fonction des enjeux internationaux... S’il y a effectivement deux conceptions du rapport au monde au sein du mouvement suisse, deux tendances donc, avec chacune sa " base sociales ", c’est qu’il y a deux types de regard porté sur l’actualité, deux conceptions de l’urgence politique. Ces deux conceptions se rencontraient sans doute sur les points minimaux d’un programme d’action, mais sitôt dépassé le " plus petit dénominateur commun " qu’exprimera en 1918 le cahier de revendications du Comité d’Olten, bien des choses sépareront les " deux cultures politiques " du socialisme suisse.

Les uns, les " notables " (sauf exceptions, non moins notables...) n’accordent aux problèmes qui paraissent fondamentaux à une bonne partie des autres (les plus internationalistes d’entre les militants) qu’un regard rapide, certains qu’ils sont que le travail le plus important et le plus urgent est celui qui est à faire " ici et maintenant ", par les moyens de la réforme patiente. Face (ou à côté) de ces " gradualistes " campés sur le terrain purement national, la gauche ionternationaliste tourne ses regards vers l’extérieur, lasse et déçue de ce qui lui apparaît comme la mollesse du mouvement intérieur. Et entre les deux, allant de l’une à l’autre aile, un " centre " politique dont Robert Grimm sera, dès le début de la Grande Guerre, le personnage emblématique, tentant constamment de concilier le pragmatisme des uns et l’impatience des autres, au risque d’être perçu comme un " extrémiste " par les pragmatiques en même temps que comme un " tiède " (voire, plus tard, comme un " traître ") par les impatients. Le critère international n’est toutefois pas le seul à différencier ces deux " cultures politiques " au sein du mouvement suisse. L’apparition et la disparition successives de la " lutte des classes " dans les textes fondateurs des organisations (PSS et USS) est un autre indice de cette dualité. Ainsi de l’USS : en 1903, ses statuts ne font pas mention de la lutte des classes ; en 1906, elle y prend place, pour en ressortir en 1927, n’y revenant plus ensuite. La gauche syndicale s’indignera de cette disparition, la " droite " s’en félicitera, le " centre se contentant de constater qu’

En fait, c’est un anachronisme qui disparaît, à une époque où la politique contractuelle fait de rapides progrès dans les métiers. Quand il faut discuter régulièrement avec les patrons pour des réformes dans les rapports du travail, il est évidemment malaisé de se présenter avec cette sorte de déclaration de guerre permanente.

Jean Möri, Le syndicalisme libre en Suisse, op.cit.biblio, pp. 25, 26

Au vrai, la proclamation de la lutte des classes comme terrain de constitution des syndicats, ou de la dictature du prolétariat comme objectif ultime du parti, n’eurent guère que valeur rhétorique. L’USS ne fut ni plus, ni moins réformiste entre 1906 et 1927 qu’avant ou après, même si les circonstances parfois la poussèrent à des actions quelque peu " radicales ", ou à les soutenir -la " Paix du Travail " ne faisant en somme que sanctionner un choix stratégique bien antérieur à sa formulation : celui du partenariat social.

Cela étant, il fut des moments historiques où la " gauche ", le " centre ", et parfois aussi la " droits " socialistes et syndicales se rencontrèrent sur un terrain internationaliste, et où se firent et se justifièrent les scissions entre les courants restant se référer au " socle éthique " du socialisme et ceux qui rompaient avec cette référence. On ne s’étonnera pas que ces terrains, localement, fussent souvent ceux des cantons, des régions, géographiquement et culturellement les plus sensibles à l’appel de l’extérieur -ainsi de Genève, de Bâle, du Tessin, comme en témoigne Canevascini en 1913 :

In questo momento di folia reazionaria è necessario que tutti gli uomini liberi si mettano d’accordo e agiscano una buona volta sul serio perchè la libertà e il diritto di asilo non siano più ignominiosamente calpestati sia pure con l’applauso dei socialisti della krounaueriana Aurora*

Libera Stampa du 13 juin 1913

*droite socialiste

Canevascini n’adresse pas son appel à la seule gauche socialiste ; il l’adresse à tous les " hommes libres " disposés à agir pour défendre la " liberté " et le droit d’asile trahis par les socialistes officiels. On retrouvera pareille démarche... 70 ans plus tard, lorsque se constituera en Suisse un vaste mouvement de solidarité avec les requérants d’asile victimes du durcissement de la politique fédérale -et des politiques cantonales- d’immigration. Durcissement dont il arriva que des socialistes (élus aux Chambres fédérales, députés cantonaux, Conseillers d’Etat, hauts fonctionnaires) fussent partisans, et acteurs.

Dès les premières années du siècle, et au-delà de 1917, l’espoir révolutionnaire russe sera pour nombre de militants suisses une consolation de l’absence de perspectives révolutionnaires en Suisse. On retrouvera ce " transfert d’espoir " comme une constante des tiers-mondismes des années soixante et suivantes, un peu comme si ceux qui en participaient (et en participent toujours, en 2000) se disaient : " puisque tout est bloqué ici, luttons pour que se fasse là-bas une rupture qui nous donnera les moyens de celle que nous souhaitons ici ". Attitude toutefois combattue, non seulement par ceux pour qui la volonté de faire la révolution en Europe en se battant jusqu’au dernier Algérien, Cubain, Vietnamien, Angolais ou Palestinien ne témoigne pas précisément d’une conscience solidaire accomplie, mais aussi par ceux qui, à la gauche du mouvement suisse, ne se résignent pas à l’abandon de l’espoir de changement ; ceux-là plaideront pour une " utilisation nationale de l’internationalisme " :

Il faut d’une part donner confiance à la classe ouvrière dans ses propres possibilités par un effort constant d’organisation et d’entraide dans le domaine social ; mais il faut d’autre part que ceux qui dirigent cet effort ne perdent pas de vue le but final du socialisme. Ceux-là ne doivent jamais négliger d’utiliser les faits d’ordre international afin d’augmenter la pression ouvrière sur la marche des affaires intérieures du pays.

Léon Nicole, Le PSG, ses origines..., op.cit. p. 10

... confirmation (antérieure) de l’apostrophe de " Che " Guevara à Jean Ziegler s’interrogeant sur l’utilité du combat " ici " : " tu es au coeur du monstre ". Entre ceux pour qui tout ce qui importe est le petit pas fait " ici " et ceux qui ne croient plus qu’aux ruptures possibles ailleurs, se dessine donc cette tentative dont Léon Nicole rend compte : utiliser la marche du socialisme mondial et ses brûlots pour accélérer celle du socialisme local, et allumer ses propres feux. L’internationalisme n’est plus seulement un principe " idéal " de solidarité, il devient l’instrument d’une rupture de l’ordre social là où " l’histoire nous a surpris ", pour reprendre le mot de Régis Debray -c’est-à-dire, en l’occurrence, en Suisse même. Cette conception, qui s’inscrit clairement à la gauche du socialisme helvétique, comme toute l’action de Léon Nicole depuis les années vingt, tente de réconcilier l’effort de solidarité internationale et la volonté de rupture nationale, alors même que l’ "ambiance " et les enjeux (à commencer par celui de la construction et du renforcement des organisations ouvrières) des premières années du siècle poussaient à leur distinction, voire à leur contradiction.

La Grande Guerre, de ce point de vue, représente le moment exemplaire de réconciliation de ces deux volontés " de gauche " -une réconciliation que la révolution russe contribuera puissamment, mais temporairement seulement, à rendre agissante dans le mouvement ouvrier suisse, ainsi qu’en témoigne (contradictoire) la Grève Générale de 1918. Et ce que l’on appellera l’ " esprit de Zimmerwald " (comme on dira l’ " esprit de Genève ", dans des milieux plus mondialistes qu’internationalistes...), cet exceptionnel engagement internationaliste d’une part non négligeable du mouvement suisse, et de ses directions politiques et syndicales mêmes, ne sera que la manifestation concrète d’un changement déjà à l’oeuvre avant la Grande Guerre : les " cadres " du socialisme suisse pratiquent un internationalisme concret et, trois ans plus tard, lancent (ou suivent ?) le plus puissant mouvement de contestation de l’ordre social helvétique depuis la révolution radicale du siècle précédent. Les deux événements sont liés par un troisième : la révolution russe, celle de février (mars) et celle d’octobre (novembre). Comme le relève Pierre Reymond-Sauvain :

La plupart des ouvriers suisses vibraient en pensant que le régime tsariste (...) allait disparaître, que les événements de Russie mettraient fin à la guerre et que les réformes sociales amorcées là-bas serviraient d’exemple aux autres peuples, contribuant ainsi à libérer les travailleurs suisses, eux aussi, des servitudes et des misères (...)

Pierre Reymond Sauvain, Le syndicalisme en Suisse, op.cit.biblio pp. 72-74

La gauche socialiste et syndicale ne se fit pas faute de pratiquer ce que Léon Nicole lui assignera pour tâche un quart de siècle plus tard, une guerre suivant l’autre : " l’utilisation des faits d’ordre international pour augmenter la pression ouvrière ". Et comme on le constatera, la déclenchement de la grève de 1918 (son déclenchement, non ses raisons profondes) devra beaucoup à l’ " agitation " des partisans zurichois de pouvoir des Soviets (et à l’insigne maladresse, confinant au crétinisme politique, du Général Wille et de sa " coterie "). Là encore, Zimmerwald ou grève générale, l’événement suisse ne peut s’expliquer sans l’événement international -qui n’est rien moins ici qu’une guerre européenne.

La crainte d’une guerre européenne, née au lendemain déjà de la guerre franco-prussienne de 1870, et rendue plus aiguë par le renforcement impérial allemand, la volonté française de " revanche ", puis l’alliance franco-russe et l’enchevêtrement des rivalités dans les Balkans, avait occupé tous les congrès internationaux du mouvement socialiste, dès sa création. Depuis le début du XXème siècle, cette crainte s’était muée en angoisse. Un vaste mouvement antimilitariste, dont le mouvement socialiste est en tant que tel, sinon par tous ses acteurs, partie prenante, prit corps. Le congrès de Bâle de l’Internationale, en 1912, fut la grand-messe de ce socialisme pacifiste. L’espoir d’empêcher la guerre par une mobilisation générale du prolétariat international (c’est-à-dire européen), le refus collectif de prendre les armes et la grève générale immédiate, fut entretenu par le ton même des proclamations socialistes internationales. La " plongée nationaliste " d’août 1914 fut donc ressentie par les gauches socialistes et syndicales pour ce qu’elle fut réellement : la faillite d’une certaine conception de l’internationalisme, la défaite des principes fondateurs du mouvement international et, ajouteront les plus amers, la " trahison des chefs " (accusation sinon injuste, du moins approximative : les " chefs " suivirent un mouvement, nationaliste et chauvin, qu’ils n’avaient pas pressenti ; ce " suivisme " n’est cependant pas moins grave qu’une trahison consciente, mais il ne peut en ces termes être qualifié). La submersion de la solidarité de classe par la solidarité nationale : telle fut, en réalité, la grande défaite de l’internationalisme social-démocrate.

En 1912, le PSS 27'500 membres et 590 sections. Ce parti " adulte " eut, deux ans plus tard, lors de la déclaration de guerre, à assumer le même choc que les partis des Etats voisins, à peine atténué par la proclamation de la neutralité de la Suisse, mais aggravé par l’absence d’unicité de la solidarité nationale. Le même choix, parce qu’ayant participé de la même espérance pacifiste, et se retrouvant face à une mobilisation " patriotique " comparable dans ses causes, sinon dans ses effets -mais avec cette spécificité d’un patriotisme " secondaire ", mais non moins prégnant, d’une bonne partie de l’opinion romande à l’égard de la France -patriotisme " secondaire " aussi ardent, quand il ne l’était pas plus, que le patriotisme suisse proprement dit- et d’une partie importante des " élites " alémaniques (sinon de l’opinion dans son ensemble) à l’égard de l’Allemagne. En Suisse aussi, la patrie submerge la classe...

Le congrès socialiste international de Stuttgart, en 1907, auquel le PSS avait participé, avait adopté une résolution dont la conclusion était on ne peut plus claire :

Au cas cependant où la guerre devait éclater, c’est un devoir de prendre fait et cause pour sa fin rapide et de tendre toutes (nos) forces à utiliser la crise économique et politique provoquée par la guerre pour l’agitation populaire et à accélérer ainsi la suppression de la domination de classe capitaliste.

Cité par Garbani et Schmid, Syndicalisme suisse..., op.cit. p. 69

Cinq ans plus tard, le congrès de Bâle, congrès extraordinaire convoqué pour répondre précisément aux menaces de guerre, confirmera cette position. Mais certains, déjà, semblent ne plus se faire beaucoup d’illusions sur la capacité du mouvement à empêcher un conflit :

Après s’être clairement avoué entre augures l’indiscutable vérité, à savoir que si le conflit éclatait, il n’arriverait rien du tout -devant la foule on jura solennellement et la larme à l’oeil que l'on ferait tout pour empêcher la guerre.

Fritz Brupbacher, Soixante ans d’hérésie, in Socialisme et liberté, Neuchâtel, 1954, p.250

Le congrès de Bâle fut ouvert par un discours du président socialiste du gouvernement bâlois, Wullschleger :

En septembre 1869, il y a donc 43 ans, la vieille Internationale a tenu un Congrès à Bâle (...). De tous les survivants de ce congrès, notre vétéran Hermann Greulich (vifs applaudissements) est certainement le seul siégeant aujourd’hui parmi nous. Quelle différence entre alors et aujourd’hui ! L’Internationale, qui était alors à peine plus qu’un concept, est devenue aujourd’hui une grande puissance réelle qui possède déjà ses traditions (...). Certes, l’Internationale ouvrière est encore loin d’être toute puissante. Et elle-même a le lieux la conscience du degré de sa capacité d'action. Mais elle est une puissance grande, réelle et idéale, qui mérite d’être écoutée et qui sait aussi se faire écouter. Même les plus puissants de la terre doivent, même lorsqu’ils ne veulent naturellement pas en convenir, compter avec elle. Ils devront également le faire relativement à la question qui va faire le sujet de vos délibérations   la situation internationale et l'entente pour une action contre la guerre.

La diplomatie routinière n’a pu éviter ni la crise balkanique, ni le danger d’extension de la furie guerrière aux pays de l’Europe occidentale et elle a ainsi prouvé à nouveau son incapacité à résoudre de graves problèmes.

Le chauvinisme excitateur des peuples et le capitalisme avide de profit se révèlent encore une fois comme étant plus puissants que la diplomatie (vive approbation)

Le congrès international extraordinaire de Bâle, Minkoff reprint, Genève

A l’optimisme mesuré de Wullschleger succédera, répondant à celui de Jaurès, le lyrisme de Greulich (qui n’en plaidera pas moins ensuite pour le droit de la Suisse à défendre son indépendance par les armes :

Hermann Greulich

Hier, à la cathédrale, quand notre cher camarade Jaurès paraphrasa si bien les mots : Vivos voco, mortuos plango, fulgura frango que Schiller a placés en tête de son chant de la Cloche, je me suis proposé de paraphraser aussi une légende latine et même -n’ayez pas peur- une légende qui figure dans la messe catholique. Au milieu de cette messe, figure le Credo, tel que l’a conçu le Concile de Nicée et qui se termine par ces mots : Expecto resurrectionnem mortuorum et vitam venturi saeculi (j’attends la résurrection des morts et l’avènement des siècles futurs). Cela paraît tout d’abord un simple dogme et le sens élevé de ces paroles m’est seulement apparu à moi aussi, dans la musique de la messe, en ré mineur, de notre grand vieux maître Jean-Sebastien Bach. Les paroles résonnent d’abord tout à fait dans le ton de la musique conventionnelle, mais alors retentissent des trompettes dont les sons précipités clament avec joie : Expecto resurrectionnem mortuorum, et ensuite, comme un cri d’allégresse : et vitam venturi saeculi. Et je me disais : c’est là notre espoir ! Les millions de prolétaires qui sont encore éloignés de nous et que notre mouvement traîne comme un poids de plomb sont les morts qui ressusciteront ! (tempête d’applaudissements). Nous espérons, non, nous attendons la résurrection de ces morts à une vie effectivement meilleure dans l’avenir. C’est là le but le plus important, le but final que nous envisageons en poursuivant notre oeuvre ardue, c’est là l’espoir qui nous anime et qui nous dit : ils ressusciteront et nous verrons cette meilleure vie que réserve l’avenir (tempête d’applaudissements).

Ibid.

On connaît (cf. infra : le socialisme face à la guerre) les engagements pris à Bâle par les socialistes et, à leur suite, les syndicats et le mouvement coopératif : " Guerre à la guerre ! ". L’Alliance Coopérative Internationale, les 24 et 25 novembre 1912, prie les coopérateurs de tous les pays de " faire tout ce qui est en leur pouvoir pour assurer et maintenir la paix et la concorde entre les peuples ". Le PS-SFIO proclame que " les prolétaires français lutteront à fond contre toute tentative de guerre " et useront, pour la prévenir, de " tous les moyens légaux ", et pour la combattre si elle devait malgré tout éclater, " des moyens révolutionnaires, grève générale et insurrection " (résolution du congrès du PS-SFIO, 21 novembre 1912)... On sait ce qu’il en advint :

Lorsqu’au soir du 31 juillet 1914, les balles de Villain frappent Jaurès, l’engrenage de la guerre est amorcé, implacable, irréversible (...) (les) camarades (de Jaurès), le jour même de ses obsèques, démentent, à Paris comme à Berlin, l’espérance de toute sa vie. (...) le vieux communard Vaillant scelle alors par une poignée de main avec le comte de Mun, ancien officier de cuirassiers qui a pris une part active à la répression de la Commune, la réconciliation nationale dans l’effort commun de salut public. L’adhésion des socialistes à l’Union Sacrée en août 1914 est immédiate et unanime. Jules Guesde réagit en face de la guerre de la même manière que Vaillant et que les modérés. (...) Jouhaux exhorte la foule ouvrière à la concorde civique et identifie la cause nationale à celle du prolétariat. Plus tard, il acceptera de représenter la CGT au Comité de secours national aux côtés de l’archevêque de Paris.

René Meylan, Actualité de la pensée politique de Jaurès, in La Sentinelle des 9 et 10 août 1966.

En Suisse, le 3 août 1914, la fraction socialiste des Chambres fédérales vote les pleins pouvoirs au Conseil fédéral et promet de faire liste commune avec la droite lors des élections fédérales d’octobre : la " trêve sociale " est à l’ordre du jour, préconisée par Greulich pour qui la lutte des classes doit être " reléguée dans un coin " pendant la guerre. L’Union syndicale suisse acquiesce :

Il eût été insensé de songer sortir la classe laborieuse de sa pénible situation par des luttes politiques ou économiques. Une telle éventualité n’aurait pu que contribuer à ruiner totalement les organisations déjà suffisamment affaiblies.

Friedrich Heeb, L’Union syndicale suisse, 1880-1930, Berne, 1933, p. 43

La Grand-messe socialiste de Bâle avait été une manifestation éclatante de la sensibilité internationale des socialistes suisses, sensibilité moins nouvelle que conjoncturellement aiguisée par les menaces de guerre. La guerre étant venue, le groupe socialiste aux Chambres fédérales ayant voté les pleins pouvoirs, l’USS ayant proclamé la trêve sociale et le PSS ayant accepté l’Union Sacrée, que restait-il de Bâle, deux ans après que la messe fût dite ? Les menaces de guerres, les prémices de la révolution russe, après la " répétition générale " de 1905, avaient produit un effet unificateur sur les " gauches " socialistes. La " bascule " de 1914 renforcera encore cet effet, et cette exigence, dans la mesure même où, dans les premiers mois de guerre, pacifistes et révolutionnaires apparurent comme totalement marginaux au sein de leurs propres organisations, et donc condamnés à s’entendre entre eux, à l’intérieur du parti et du syndicat, mais aussi avec ceux qui, à leur propre gauche (tels les anarchistes et, dès 1917-1918, les premiers " communistes "), dénoncent la " trahison " de la social-démocratie. La lutte contre la guerre et la solidarité avec les révolutionnaires exilés et les déserteurs et insoumis, s’allie à la volonté de rupture en Suisse même. Symbolique de cette " Fusion ", la collaboration de Lénine au Social-démocrate d’Emile Nicolet, à Genève. Dans un article écrit en russe, Lénine attaque avec véhémence les leaders de l’Internationale, " empêtrés dans le chauvinisme et le social-patriotisme ". Dans Les Thibault, Roger Martin-du-Gard fait le portrait de la " Suisse des révolutionnaires ", des premières années de la Grande Guerre :

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Ils formaient à Genève un vaste groupement de jeunes révolutionnaires sans ressources, plus ou moins affiliés aux organisations existantes. De quoi vivaient-ils ? Ils vivaient. Quelques uns (...), intellectuels privilégiés, collaboraient à des journaux, à des revues. D’autres, ouvriers spécialisés venus de divers coins du monde (...) trouvaient, tant bien que mal, à gagner leur pain ; et ils le partageaient à l’occasion avec leurs camarades sans emploi. Mais la plupart d’entre eux n’avaient aucun travail fixe. Ils s’employaient au hasard, à des besognes obscures et mal payées, qu’ils abandonnaient dès qu’ils avaient un peu d’argent en poche. Parmi eux, beaucoup d’étudiants au linge élimé, qui vivotaient en donnant des leçons, en faisant des recherches de bibliothèques, de menus travaux de laboratoire. Heureusement, ils ne se trouvaient jamais tous ensemble dans la misère (...). L’entraide allait de soi (...). La sobriété de leur régime contribuait à entretenir cette surexcitation spirituelle, dont bénéficiaient les interminables conciliabules qu’ils tenaient à toute heure (...), au " Local " surtout, où ils se réunissaient pour se transmettre les nouvelles apportées par les révolutionnaires étrangers, pour confronter leurs expériences, leurs doctrines, pour travailler, tous ensemble, avec la même ferveur, à l’édification de la société future.

Roger Martin-du-Gard, Les Thibault (l’été 14)

De Genève, Lénine correspond avec Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg... mais aussi avec le vieux Greulich, dont tout pourtant semble le séparer, mais qui de son côté tente en vain de rétablir l’unité entre menchéviks et bolchéviks au sein du Parti Ouvrier Social-démocrate de Russie. A Genève jusqu’au printemps 1916, Lénine se fixera ensuite à Zurich. Sa présence eut-elle quelque influence sur le mouvement socialiste local, ses diatribes contre le socialisme " grutléen " quelque audience hors du cercle restreint de l’ " extrême-gauche " socialiste ? La controverse à ce propos dure depuis septante ans : dès après octobre/novembre) 1917, et en particulier au moment de la grève générale de 1918, la droite bourgeoise se met à dénoncer " la main " (ou " l’or ") de Lénine comme manipulant le PSS, celui-ci repoussant très tôt et avec indignation ces accusations, en effet pour le moins absurdes, Lénine ayant autre chose à faire (de sa main ou de son or) après le putsch bolchévik que soutenir en Suisse un mouvement dont, si la rhétorique pouvait parfois être révolutionnaire (l’air du temps l’y poussant), les objectifs restaient fondamentalement réformistes. Le mouvement communiste suisse eut quant à lui constamment tendance à surestimer la part prise par Lénine dans l’histoire du mouvement ouvrier suisse, y compris dans celle du mouvement social-démocrate, manière aussi de surestimer le rôle des premiers communistes (avant la lettre) pour magnifier celui de leurs héritiers présomptifs. Controverses intéressées, qui n’allèrent pas sans reniements ni sans falsifications : on vit ainsi Ernst Nobs, ancien " ténor " de la gauche zimmerwaldienne, affirmer imprudemment une totale absence d’influence de Lénine sur son journal, le Volksrecht... qui fut pourtant l’organe quasi-officiel de l’ " esprit de Zimmerwald " en Suisse alémanique (et plus généralement pour les milieux socialistes de langue allemande, hors de Suisse). En fait, l’influence de Lénine sur le mouvement socialiste suisse, à peu près nulle jusqu’en 1915, s’accrut considérablement dès Zimmerwald, puis à la faveur de l’établissement d’Illitch à Zurich, en février 1916. Du printemps 1916 à la révolution russe de février/mars 1917, Lénine exerça sur le mouvement zurichois, et par son intermédiaire sur le mouvement suisse (alémanique et urbain, du moins) une influence qu’on dira aujourd’hui " incontournable ", quoique le plus souvent indirecte, et pas forcément déterminante. Participant aux séances du PS zurichois, il s’y tenait coi, ses amis de la Jeunesse socialiste et de la gauche socialiste zurichoise (le parti zurichois se situant lui-même déjà sur la gauche du PSS) exprimant pour lui les postions qu’il défendait. Des bolchéviks notoires militaient d’ailleurs au sein du PS zurichois (comme au sein du PS genevois, comme M.-M. Charitonov ou Bronislaw Bronski).

Avec la guerre, les luttes de tendances au sein du mouvement suisse s’étaient aggravées, au fur et à mesure que la gauche socialiste, internationaliste et révolutionnaire autant qu’on pouvait l’être en Suisse en pareil moment, se renforçait. Partisans de l’Union Sacrée et internationalistes s’affrontaient dans les sections locales et les partis cantonaux, les " internationalistes " reprenant de Lénine (mais le plus souvent sans le connaître et sans pouvoir présumer que cette position allait passer à la postérité comme " léniniste ") la certitude qu’il fallait profiter de l’ébranlement général provoqué par la guerre (crise économique, crise d’identité, montée de l’antimilitarisme et du mécontentement ouvrier, fossé culturel et " national " entre la Suisse " latine " et la Suisse " germanique ") pour renverser le capitalisme et le remplacer par " un régime nouveau basé sur la solidarité entre les hommes sans distinction de race et rendant désormais inutile la course aux armements et la guerre " (Léon Nicole).

Là encore, l’influence des émigrés fut considérable, ainsi qu’on en trouve manifestation dans nombre de textes et de résolution, comme celle-ci, votés le 26 juillet 1916 par le Groupe socialiste de Plainpalais (section locale fort à gauche et très internationaliste d’un PS genevois alors dominé par son aile " francophile " (c’est-à-dire patriotes, mais d’un patriotisme autant -sinon plus- " français " que suisse) :

Le Groupe socialiste de Plainpalais, réuni en Assemblée le 26 juillet 1916, attire l’attention de tous les élus du Parti sur le principe qu’ils doivent placer les revendications légitimes du prolétariat au-dessus de leurs conceptions personnelles -et que le parlementarisme n’est qu’un moyen du socialisme ; leur rappelle la mission essentiellement internationale du socialisme, affirmée tant par la doctrine que par les congrès internationaux de Bâle, Stuttgart et de Copenhague, par le congrès national d’Aarau et par les deux conférences de Zimmerwald et de Kienthal ; demande aux militants du Parti socialiste d’exercer sur tous les élus un contrôle rigoureux et vigilant, d’activer l’éducation socialiste du prolétariat et d’intensifier la propagande dans un sens socialiste internationaliste.

(Archives du Parti socialiste genevois)

Les deux conférences socialistes de Zimmerwald et de Kienthal manifestèrent en effet l’engagement de l’aile " marchante " du mouvement ouvrier suisse dans une pratique concrète de la solidarité socialiste, à partir de conceptions originales et avec, sinon le mandat en bonne et due forme, du moins l’approbation tacite de la direction du parti. En fait, cet engagement marque non seulement une prise de conscience internationaliste au sein du mouvement suisse, mais également l’émergence de ce que Léon Nicole appellera un socialisme " solidement établi sur le terrain de la lutte pour un ordre nouveau ", et qui naîtra des ruptures de 1914-1918 : la Grande Guerre, la faillite de l’internationalisme social-démocrate, l’ " esprit de Zimmerwald " et les révolutions russes.

Cet aggiornamento du socialisme et du syndicalisme suisse n’a rien d’un " coup de tonnerre dans un ciel serein ". Pour le moins, le contexte s’y prête et y pousse : celui des années de guerres, de crises et de révolutions -celui de la fin d’un siècle et d’un monde, puisqu’aussi bien la chronologie historique ne correspondant pas à la chronologie calendaire, le XIXème siècle se termine en août 1914 et le XXème siècle commence en mars 1917 (comme le XVIIIème siècle s’est terminé avec l’indépendance américaine et le XIXème siècle a commencé avec la Révolution française, comme le XXème siècle s’est terminé en 1989 avec l’effondrement su système soviétique -quant à savoir quand a commencé le XXIème siècle, laissons un peu de temps au temps pour en décider...). Plus souterrainement sans doute que le reste de l’Europe, qui exhibe ce changement sur les champs de massacre, la Suisse change profondément. La crise mondiale est aussi une crise nationale, quelles que furent les certitudes affichées par la classe politique dominante, radicale-libérale et catholique conservatrice. La division de l’Europe en deux alliances rivales, puis belligérantes, suivies par l’écroulement des quatre empires allemand, austro-hongrois, russe et ottoman, la substitution du conflit " révolutionnaire " au conflit " impérialiste ", ne seront évidemment pas sans influer directement sur le cours du temps helvétique, toute neutralité face aux alliances et tout conservatisme face aux révolutions devenant obsolètes dès lors qu’une alliance prit le pas sur l’autre, et que la menace révolutionnaire devint continentale.

La " neutralité " restera sans doute le dogme fondateur de la politique extérieure de la Suisse, et le conservatisme le socle de la culture politique de la droite bourgeoise (et, bientôt, de son alliée paysanne)... mais la réalité impose ses critères. Bien que le territoire suisse n’ait jamais été, si peu que ce soit, occupé, et que la révolution n’ait jamais menacé l’ordre politique, social et économique helvétiques, la gestion des années de guerre par la majorité gouvernementale, les aspirations réformistes de la gauche, la montée du mécontentement populaire... et la force des événements extérieurs, détermineront trois terrains de lutte politique et sociale, sur lesquels les " dominants " sauront habilement alterner politique de force et concessions : le neutralité, l’économie de guerre, la défense nationale.

La liberté de manoeuvre des acteurs politiques suisses, tant à l’intérieur du pays (droits démocratiques) qu’à l’extérieur (diplomatie officielle ou officieuse, liens internationaux) a été pendant quatre ans très fortement limitée. Par les pressions des puissances en guerre, certes, mais aussi par la profonde division de l’opinion publique suisse selon une " ligne de partage " nationale-culturelle : l’opposition de deux blocs, l’un dominé par l’Allemagne et l’autre " incarné " par la France, ajoutée aux tentations d’une fraction non négligeable du monde politique et des chefs militaires de choisir l’un de ses blocs (celui de l’Allemagne) contre l’autre (celui de la France), éveillèrent un profond antagonisme entre francophiles romands et germanophiles alémaniques -mais dire de cet antagonisme qu’il fut " éveillé ", c’est suggérer qu’il était latent, non l’affirmer naissant de la guerre elle-même. Enfin, les contraintes économiques (économie de guerre et donc de crise, dépendance économique de la Suisse à l'égard de l'extérieur, crise de subsistance des " classes pauvres " et de paupérisation des " classes moyennes "...) et les choix économiques de la classe dominante, remirent très directement et très concrètement en cause les discours sur l’ " unité patriotique " et l’ " indépendance nationale ".

La Grande Guerre aggrave le clivage et les conflits sociaux, dramatise les situations, attise les mécontentements, polarise les conflits dans ce pays qui se voulait en être préservé. La mobilisation générale prive pendant quatre ans des centaines de milliers de familles des ressources nécessaires à leur subsistance : la solde allouée aux mobilisés est ridiculement basse (80 centimes par jour) et ne compense pratiquement rien des salaires perdus. Les secours et les oeuvres d’entraide fonctionnent mal, n’interviennent que lorsqu’il est trop tard -et manquent de toutes façons des moyens nécessaires. Le système de " dressage " en vigueur dans l’armée suisse, enfin, fortement inspiré du Drill prussien, malmène les hommes mobilisés. Et pour couronner le tout, les manoeuvres épuisent les soldats et dégradent les cultures agricoles.

Les syndicats et les coopératives tentent bien de secourir les familles des soldats mobilisés, mais dans leurs secours sont insuffisants et sont perçus comme une forme de charité. Pour des centaines de milliers de personnes, la Grande Guerre est synonyme de misère. L’USS et le PSS guerroient constamment sur le " front social " : contre le renchérissement, contre la chute des salaires (atteignant parfois 50 %, quand il y a encore salaire...), pour le secours aux mobilisés et à leurs familles... Le 23 août 1914, le comité de l’USS convoque à Zurich une conférence, y invitant ses propres délégués et ceux de l’Union Ouvrière, de l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs, du PSS, de l’Union suisse des sociétés (coopératives) de consommation et de la Ligue pour l’abaissement du coût de la vie. La guerre est déclarée depuis trois semaines et il faut déjà faire face à ses lourdes conséquences sociales. La conférence créée une Commission centrale de secours, qui préconise un moratoire sur le paiement des loyers, la remise en vigueur de la Loi sur les fabriques (dont certaines dispositions protégeant les travailleurs avaient été suspendues par le Conseil fédéral au nom de l’effort de défense nationale), l’organisation de travaux (rémunérés) de secours et la régularisation du prix des denrées alimentaires. Le 30 août 1914, cette commission adresse un nouvel appel au Conseil fédéral, lui demandant une réglementation uniforme du paiement des secours militaires, l’occupation des chômeurs par un service (civil) complémentaire, la mise à disposition de capitaux pour une relance économique, la suppression des conséquences des poursuites pour dettes sur l’exercice des droits civiques. Le service civil ? Le Conseil fédéral l’instaurera en octobre et novembre 1917... mais de telle manière et sous telle forme qu’il provoquera l’opposition résolue de ceux qui, trois ans plus tôt l’avaient demandé : astreinte des déserteurs et réfractaires étrangers à des travaux d’ " utilité publique ", salaires ridicules (1,30 francs, et 50 centimes d’indemnité, par jour), discipline militaire...). Une nouvelle commission sera créée par les organisations ouvrière à la suite de l’instauration de cette " caricature " de service civil : formée de quatre représentants de l’USS et de trois du PSS, tout alémaniques, auxquels s’ajouteront deux romands -un pour l’USS et un pour le PSS- et de trois représentants du personnel " stratégique " des chemins de fer, cette commission sera l’embryon du " Comité d’Olten ", qui s’illustrera lors de la Grève Générale de 1918.

A ces réalités sociales de la guerre vont s’ajouter les effets, politiques et culturels, du militarisme helvétique, l’ensemble suscitant un développement rapide de l’antimilitarisme -un antimilitarisme soutenu et exprimé très largement par le mouvement socialiste. L’intervention, par exemple, de l’armée à La Chaux de Fonds en 1916 et 1917 (après une précédente intervention en 1904, lors d’une grève des maçons) fera durablement basculer le Parti socialiste neuchâtelois dans un antimilitarisme combatif. La germanophilie de la caste militaire dirigeante renforcera encore cet antimilitarisme en Romandie.

Lorsque les Chambres fédérales se prononcèrent sur la demande du Conseil fédéral de lui accorder les pleins pouvoirs, le groupe socialiste, qui accepta cette demande -à l’exception des Romands Naine et Graber- justifia ainsi sa position :

Le groupe des députés socialistes du Conseil national constate avec douleur que le régime des armements à outrance et de la paix armée précipite le monde civilisé dans un abîme de souffrance et de désespoir. Les organisations ouvrières internationales, combattues avec acharnement par le régime capitaliste, n’ont pu malheureusement et malgré tous leurs efforts, arrêter la conflagration générale. Au nom des ouvriers suisses, le groupe des députés socialiste proteste avec la dernière énergie contre un régime qui aboutit à de si effroyable résultats et il continuera à le combattre de toutes ses forces.

Le groupe socialiste, obéissant aux nécessités présentent, qui contraignent à une action commune, ne vote les propositions du Conseil fédéral que dans l’espoir que ces mesures auront pour effet, non d’étendre la guerre, mais d’en restreindre les terribles effets.

Histoire du mouvement ouvrier suisse, op.cit. p. 163

Discours en deux temps : rappel des principes pacifistes de l’Internationale et regret de leur échec (premier temps), soumission aux " nécessités présentes " (deuxième temps). Il ne faudra pas un an pour que cette soumission disparaisse, et que le deuxième temps du discours se charge d’une autre musique. Le groupe parlementaire lui-même, pourtant traditionnellement et " fonctionnellement " plus " pragmatique " et " modéré " que la direction politique du parti (qui elle-même l’est plus que les cadres militants)... radicalisera considérablement son discours, et ses votes. L’antimilitarisme socialiste, " sonné " par la déclaration de guerre, va rapidement renaître. Célébré par les congrès internationaux, il était depuis le début du siècle un dénominateur commun des textes fondateurs du mouvement socialiste et des attitudes, au moins de sa frange de gauche et des libertaires. En août 1906, Luigi Bertoni écrivait à Georges Herzig :

J’ai appris que A. Graber* a été condamné à six mois de prison et cinq années de privation des droits civiques (pour refus du service militaire). N’oublie pas d’en parler dans Le Réveil. Dans son milieu on commet assez de saletés pour que tout acte vraiment socialiste soit soigneusement signalé par nous.

cité dans Louis Bertoni, un homme dans la mêlée sociale, op.cit, p. 20

Le pacifisme et l’antimilitarisme socialistes, même " théoriques " et déclamatoires (ce qu’ils ne furent pas toujours exclusivement...) n’étaient pas sans inquiéter les forces au pouvoir, ni sans " bloquer " quelque peu les aspirations social-démocrates à l’exercice (partagé) de ce pouvoir. Lorsqu’en 1907, Jean Jaurès, alors vice-président de la Chambre française, vint faire en Romandie une tournée de conférences, il fut accueilli non seulement par de très nombreux militants socialistes (et radicaux), mais aussi par la police... Tradition pacifiste, donc, qui surmonta rapidement le choc de 1914 et prospéra dès le début de 1915, pour prendre un essor considérable à partir de la conférence de Zimmerwald (ou plutôt de la diffusion publique de ses conclusions), pour se radicaliser après Kienthal. En face, la hiérarchie militaire et l’appareil politique réagissent par la menace de la répression, s’appuyant sur une justice militaire régie par un code datant de 1851. En 1916, une initiative populaire soutenue par les socialistes, et en particulier par le Volksrecht, demande l’abolition de cette justice. Massivement signée par 150'000 citoyens (alors qu’on est en pleine guerre, que seuls les hommes ont le droit de vote et donc d’initiative, qu’une intense propagande " patriotique " se développe depuis deux ans et que la Suisse compte moins de quatre millions d’habitants...), cette initiative aura pour premier effet de pousser le Conseil fédéral à " adoucir " les dispositions les plus anachroniques et les plus outrancièrement répressives du code militaire, et témoigne éloquemment de la poussée antimilitariste que connaissent le mouvement ouvrier et la classe ouvrière suisses au mitant de la Grande Guerre.

La Suisse ne connaîtra certes pas, faute d’engagement militaire actif, les grands mouvements de rébellion, de désertion et d’insoumission collective que connurent dès 1916, et surtout en 1917, les armées des Etats belligérants. Mais des réfractaires, individuellement, se manifestent. Le leader socialiste vaudois Paul Golay parlera en 1915 de " désobéissance sacrée " :

Le Tribunal militaire de la Première division vient de condamner à quatre mois de réclusion un jeune réfractaire vaudois, instituteur à Lucens. Ce soldat a désobéi à la loi militaire pour mieux obéir à sa conscience. C’est un homme.

Il se réclame du christianisme mais tandis que la totalité de ses coreligionnaires ont abandonné les intransigeances de jadis pour les compromissions profitables, il entend rester fidèle à l’esprit de l’Evangile. Certes, nous nous gardons de faire un jeune instituteur un socialiste révolutionnaire. Son acte n’est pas celui d’une conscience soulevée par l’injustice sociale, rompant toute solidarité avec un ordre politique dont l’iniquité fondamentale a pour appui essentiel la force brutale des baïonnettes !

Qu’importe. Un seul acte d’indiscipline, déterminé par un mobile désintéressé et que sanctionne ce qu’il y a de supérieur dans l’homme, a une valeur infinie. Ainsi sont réveillées les énergies, pesés les problèmes, labourés les cerveaux.

Paul Golay, Terre de Justice, op.cit.biblio, p. 96

Dans l’opinion publique, " à l’arrière " (si l’on peut dire, s’agissant d’un pays non belligérant), l’antimilitarisme progresse, soutenu fréquemment par les socialistes qui, dès 1915, agissant à la fois au niveau européen et au niveau suisse, tentent d’organiser une " réponse ouvrière à la guerre impérialiste ". A La Chaux de Fonds, les 19 et 20 mai 1917, le Conseiller national et rédacteur de La Sentinelle, E.-Paul Graber, est littéralement libéré par la foule de la prison à laquelle il avait été condamné (pour 8 jours) pour " insulte à l’armée ". Les gouvernements neuchâtelois et suisse font occuper la ville. Et peu après, lorsque le jeune pasteur Jules Humbert-Droz est à son tour condamné pour avoir encouragé au " refus de servir ", c’est à le menace de la grève générale que recourt le mouvement ouvrier local pour manifester son antimilitarisme.

Quant aux chefs militaires, et notamment au Général Ulrich Wille et au groupe (à la " coterie ") germanophile qui l’entoure, ils ont la plus grande difficulté à comprendre la nature du conflit qui les oppose désormais à une part considérable de la population : au mouvement socialiste et syndical, aux classes " pauvres ", aux pacifistes chrétiens et à la grande majorité de l’opinion publique romande. Prompts à répondre à cette opposition multiforme et contradictoire par l’accusation de " démoralisation ", d’ "injure à l’armée ", voire même par le soupçon de " trahison ", puis, avec toute la droite politique, par l’accusation claire et nette portée contre la gauche et l’extrême-gauche dès novembre 1917, d’être " payées par l’argent de Lénine " (la droite francophile parlant plutôt, elle, de " l’argent du Kaiser ", tant que Kaiser il y aura), les chefs de l’armée refusent toute " démocratisation " de l’institution qu’ils dirigent et personnifient. Si tout citoyen doit être soldat, tout citoyen doit perdre ses droits de citoyen en devenant soldat. L’armée suisse affirme être l’armée d’une démocratie, mais elle est tout sauf une armée démocratique   la conception militaire "" prussienne " de l’autorité, l’esprit de caste, la volonté de défendre à tout prix la structure hiérarchique de commandement, la germanophilie, enfin, de Wille, de sa famille et de sa coterie, se conjuguent pour rendre impossible et illusoire tout dialogue et toute autre réponse à l’ " agitation " socialiste et antimilitariste que l’appel pur et simple à la répression.

La personnalité du Générale Wille pose d’ailleurs problème politique. De notoriété publique, Wille est non seulement germanophile (la grande majorité des cadres de l’armée le sont également), mais wilhelminien. Il connaît personnellement Guillaume II, qu’il avait reçu dans sa propriété de Wesendonck en 1912 ; il est l’époux d’une comtesse von Bismarck ; il est en relations constante avec l’Allemagne -et avec ce qu’il y a de plus " à droite " en Allemagne -bref, Wille était sans doute le moins " neutre " de tous les candidats possibles au poste de Général de l’armée fédérale. Mais il était fermement soutenu par le Conseiller fédéral Arthur Hoffmann, lui-même germanophile (et d’ailleurs d’origine allemande), persuadé de l’inéluctable défaite de la France, " comme en 1870 ". L’alternative à Wille, le Grison von Sprecher, avait eu la faveur des Romands et, par choix d’un " moindre mal ", de la majorité des socialistes -car Wille n’était pas seulement germanophile, il était aussi furieusement " anti-socialiste ", et suspecté de n’avoir pour toute démocratie, si bourgeoise qu’elle pût être, qu’un respect très limité. Comme l’écrivit Niklaus Meienberg : " Ulrich Wille passait pour despotique et arrogant, autoritaire et méprisant ; la droite, la gauche et les Romands en avaient peur ". La droite, cependant, en avait un peu moins peur -et le fit élire.

Le Conseiller national (libéral) vaudois Secrétan, ancien Colonel divisionnaire, rédacteur en chef de la Gazette de Lausanne, aussi francophile que Wille était germanophile, défendit la candidature de von Sprecher, qui était par ailleurs l’un des responsable de la réorganisation de l’armée fédérale, en même temps que celle du Colonel Audéoud au poste de Chef de l’état-major général. Les Conseillers fédéraux Hoffmann et Motta convainquirent une majorité de parlementaires de la supériorité de la candidature de Wille, qui fut désigné par l’Assemblée fédérale par 122 voix contre 63 à von Sprecher. Pendant les quatre années qui suivirent, le Général et son entourage engagèrent, plus systématiquement que méthodiquement, la politique dont on les savait partisans : miser sur la victoire de l’Allemagne, réprimer les mouvements intérieurs de contestation, qu’il s’agisse de ceux portés par la gauche socialiste ou de ceux manifestée par les " francophiles " romands, qu’ils fussent de gauche ou de droite. Les lettres privées de Wille, citées par Niklaus Meienberg dans sa monographie sur le personnage et ses proches, sont éloquentes :

A mon avis, la mentalité de la Suisse romande n’est pas si mauvaise, mais elle risque de le devenir si on s’y prend mal. L’enfant (comme le femme) insupportable n’en est pas pour autant méchant ; il ne le devient que si l’on supporte ses vilaines manières et ses caprices, si on lui fait le plaisir de lui montrer qu’on souffre autant que faire se peut par sa faute. Ce qu’il lui faut, c’est lui baisser la culotte et lui donner quelques bonnes claques sur le derrière, ça sensibilise à l’appel du coeur et de la raison.

(lettre à Gonzague de Reynold, 13 septembre 1915)

La guerre sous-marine allemande va coûter de nombreuses vies innocentes, mais ce serait superbe si l’Angleterre était battue avec ses propres armes ! Ils ne disposent pas de l’organisation allemande qui leur permettrait de supporter le blocus et de remporter la victoire !

(lettre à Clara Wille von Bismarck, 1er février 1917)

Est-ce que nous aurons l’occasion de vivre la reconnaissance de la grandeur de l’Allemagne par le monde entier quand elle aura gagné la plus grande guerre de tous les temps ! Grande en tout.

(lettre à Clara Wille von Bismarck, 20 février 1917)

La grande offensive (allemande) à l’ouest doit être couronnée de succès et le sera bientôt. Hélas, beaucoup de gens y laisseront la vie ou seront mutilés. Mais cette offensive est nécessaire, sinon la paix ne sera qu’une demi-paix. La grandeur et la force de l’Allemagne seront indéniables après cette grande offensive victorieuse. La manière même dont cette offensive a été pensée et menée provoquera l’étonnement admiratif du monde entier et des générations futures.

(lettre à Clara Wille von Bismarck, 14 mars 1917)

Impressionnant aveuglément, politique autant que militaire (mais dont Wille, il est vrai, ne fut pas seul frappé), qui conduira le Général à imputer à la trahison intérieure la défaite du IIème Reich et, semblablement, à la trahison intérieure la contestation socialiste et syndicale, et à des caprices infantiles la fronde romande. A ces deux contestations, qui souvent se rejoindront jusqu’à ce que la révolution russe (et la dislocation du " front oriental ") les séparent, Wille et les siens ne connaissent qu’une réponse : " la fessée " dont il chante les mérites à Gonzague de Reynold. L’armée sera envoyée pour réprimer la contestation " de gauche à La Chaux de Fonds en 1917, à Zurich en 1918, dans toute la Suisse ensuite, lors de la Grève Générale. La victoire de l’Allemagne devenant de plus en plus improbable dès 1916, et apparaissant finalement comme illusoire dès l’entrée en guerre des Etats-Unis le 6 avril 1917, la question se posera du limogeage " politique " de Wille et de son remplacement par un partisan des futurs vainqueurs probables, le Colonel commandant de corps Audéoud. Limogeage non pour incompétence ou pour germanophilie -ce serait admettre que le choix de l’Assemblée fédérale avait été mauvais, et que la neutralité de la Suisse a été bafouée par celui-là même qui avait été nommé pour la garantir- mais limogeage pour raisons de santé. Wille souffrait en effet d’artériosclérose. Les 2 et 30 novembre, le Conseiller fédéral Schulthess informe ses collègues du gouvernement que, selon le colonel Hauser, médecin de l’armée,

(la maladie du général) entraîne un état qui le rendrait incapable, en cas de guerre, de mener la troupe. (...) On ne pouvait pas dire que le général souffrait de telle maladie ou de telle autre, mais on pouvait affirmer qu’il était atteint de sénilité. C’était également l’impression qu’avaient les officiers les plus haut placés.

Niklaus Meienberg, op.cit.

En d’autres termes, Wille était gâteux, en sus d’être devenu politiquement gênant pour les rapports de la Suisse avec les Alliés. Le 2 novembre 1917, la Conseil fédéral décide donc de pousser le général à la démission pour raison de santé, et prépare son remplacement par le Colonel Audéoud. Mais celui-ci meurt subitement, et fort opportunément pour Wille, et le 30 novembre, le gouvernement se résigne à garder son général sénile. La guerre durera encore un an, et à son terme, ce sera la Grève Générale, et Wille sera toujours là. Meienberg :

Wille reste donc. Il pourra continuer à terroriser le Conseil fédéral et à jeter son ombre sur le pays. Son idée fixe (les révolutionnaires bolchéviques au pouvoir !) provoquera la levée des troupes qui entraînera la grève générale. Au général Audéoud aurait peut-être agi plus raisonnablement.

Niklaus Meienberg, op.cit.

Au-delà de Wille, c’est tout l’état-major et le Conseil fédéral lui-même qui seront l’objet d’une suspicion croissante de l’opinion publique, notamment à gauche et en Romandie, lorsqu’à partir de 1915 les liens entretenus par des officiers supérieurs de l’armée avec les attachés militaires allemand et austro-hongrois seront portés à la connaissance du public. Fin 1915, le bruit circule que des membres de l’état-major auraient communiqué aux " centraux " des renseignements confidentiels. Deux officiers supérieurs, les colonels Egli (sous-chef de l’Etat-major) et von Wattenwyl, du service de renseignement militaire, ont en effet transmis aux attachés allemand et autrichien le bulletin confidentiel quotidien Gazette de l’état-major ainsi que des dépêches adressées à la Légation russe de Berne et des traductions de documents confidentiels russes. La presse romande et la presse socialiste dénoncent une " trahison ". Les 11, 14 et 15 janvier 1916, le Conseil fédéral, en présence de Wille, ordonne une enquête et suspend les deux colonels ; mesure insuffisante pour les francophiles, les socialistes et leurs presses : alors que le gouvernement fédéral écarte l’accusation de trahison (tout en saisissant cependant la justice militaire des agissements des deux officiers), une étrange alliance de la gauche pacifiste et de la droite francophile, des socialistes et des partisans de l’Entente, pousse à des mesures plus définitives. Des gouvernements cantonaux exigent du Conseil fédéral une attitude de plus grande " fermeté " à l’égare des officiers fautifs, ce à quoi il se refuse au nom de la séparation des pouvoirs et de la nécessaire sérénité du travail de la justice (même militaire). La députation vaudoise au Parlement fédéral, tous partis confondues, réclame l’ouverture anticipée de la session de printemps des Chambres, un strict contrôle politique de l’armée et la limitation des pleins pouvoirs. Le PSS proteste de son côté contre le " régime militaire " (qu’il avait voté en août 1914, avec les " pleins pouvoirs ") et contre le refus du Conseil fédéral de convoquer les Chambres à propos de l’ " affaire des colonels ". Le Comité directeur du Parti suisse invite les partis cantonaux et locaux à protester publiquement contre la " manière d’agir du gouvernement fédéral ". Le Parti socialiste genevois organise, le 5 février 1916, une manifestation de protestation, à laquelle la gauche du parti radical genevois (les " Jeunes Radicaux ") est prête à s’associer (la gauche socialiste refusera cette association, à laquelle la droite du parti consentait). Au même moment resurgit le " serpent de mer " de l’élection du Conseil fédéral par le peuple, remise au goût du jour par la contestation née de l’ " affaire des colonels " et de la vague de critiques adressée au Conseil fédéral à propos de sa " politique de guerre ". De nombreux socialistes sont favorables à une élection populaire du gouvernement, mais Naine met les Romands en garde : ce principe est bel et bien au programme du parti, mais il faut craindre la " submersion des Romands " par une majorité alémanique...

Lorsque s’ouvre à Zurich, les 28 et 29 février 1916, le procès des colonels Egli et von Wattenwyl, la polémique bat son plein. Les deux officiers sont prévenus d’avoir transmis à des puissances étrangères (et belligérantes) des documents militaires confidentiels. Pour la gauche et les Romands, ces " bons offices " à l’égard des puissances centrales ne sont pas si exceptionnels que le Conseil fédéral et la Justice militaire le veulent faire accroire : les socialistes et les milieux favorables à l’Entente avaient déjà dénoncé les complaisances des responsables militaires suisses, au plus haut niveau (celui du Général), à l’égard des Allemands et des Austro-hongrois. Le verdict du procès de Zurich n’eut rien pour les satisfaire : finalement, le tribunal ne retint contre les accusés que la violation " par négligence " de la neutralité, les acquitta et les renvoya devant leurs supérieures pour une mesure disciplinaire. Le Général Wille, orfèvre en matière de contacts avec l’Allemagne, leur infligera 20 jours d’arrêts de rigueur -quand les objecteurs de conscience étaient condamnés à des peines de prison ferme de plus d’un an. Le Conseil fédéral confirmera quant à lui une mesure prise à titre provisoire lors de l’éclatement de l’affaire : la suspension des fonctions des deux colonels au sein de l’état-major.

Si les milieux bourgeois alémaniques se satisfirent de ce verdict, les socialistes et l’opinion publique " latine " dans son ensemble, la presse de gauche et la presse francophile qui avaient déclenché l’affaire en lui donnant un caractère de scandale public, protestèrent vivement. Des Vaudois exigèrent la démission de " leur " Conseiller fédéral, Camille Decoppet. Au Conseil national, lorsque vint en débat le deuxième rapport du Conseil fédéral sur la neutralité, à la session de printemps 1916, Romands et socialistes mirent le gouvernement en accusation de manquement à cette même neutralité dont il est supposé être le gardien. Une motion du radical genevois Fazy, visant à réduire les pouvoirs du Général, est repoussée par la droite alémanique, majoritaire. Le même sort est réservé à une motion socialiste proposant la fin du régime des pleines pouvoirs -régime auquel, désormais, les socialistes sont et resteront opposés. L’alliance de la gauche, des Romands et des Tessinois est minoritaire : les pleins pouvoirs seront reconduits, avec toutefois à la clef un mandat de veiller tout particulièrement à la défense de l’indépendance et de la neutralité du pays (proposition vaudoise, mais dont l’acceptation ne suffit pas à entamer le refus de la gauche d’accorder sa confiance au gouvernement et à l’état-major).

L’ " Affaire des colonels " aura mis à rude, et double, épreuve la " solidarité confédérale ". Deux fossés se sont creusés : entre " latins " et Alémaniques, d’une part, entre " patriotes " bourgeois et " antimilitaristes " de toutes nuances : pacifistes à la Romain Rolland, socialistes, libertaires, pacifistes chrétiens, révolutionnaires " pré-léninistes ". Les socialistes gagneront considérablement en audience, notamment en Romandie, par leur engagement polémique durant toute l’ " affaire ", et par le fait que, jusqu’au bout, et seul parti en ce cas, ils manifestèrent leur opposition au Conseil fédéral et au général.

Contrairement à la " fronde " romande, que motive surtout le refus de voir la Suisse pencher du côté de l’Allemagne, l’opposition socialiste et syndicale remet en cause non seulement les alliances (ou les tentatives d’alliances) implicites et souterraines envisagées par Wille et Hoffmann, mais tous les aspects de la politique de guerre du gouvernement et de l’état-major : politique sociale, économique, militaire proprement dite. L’attaque socialiste porte à la fois sur la germanophilie et les pleins pouvoirs, les violations de la neutralité et l’économie de guerre. Les séquelles de l’ " affaire des colonels " seront nombreuses : lors de la discussion de mars aux Chambres fédérales, le Conseiller fédéral vaudois Decoppet reconnaît que des transports de troupe et une intervention militaire avaient été prévus au cas où le verdict de Zurich provoquerait des troubles en Romandie. Une dernière protestation romande fera long feu : les socialistes resteront seuls à combattre les projets -tous les projets, ou presque- du gouvernement.

Au terme de la guerre, lors de la Grève Générale, les quatre années (ou peu s’en faut) d’antimilitarisme socialiste, et d’un antimilitariste de plus en plus radical sitôt passés les premiers mois d’incertitude politique suivant l’acceptation des pleins pouvoirs, pèseront lourd dans la déterminations des uns (le Comité d’Olten) et des autres (le Conseil fédéral et le Général) à employer les moyens les moins traditionnels du combat politique en Suisse. Le double " fossé " qui s’est creusé durant la guerre est autant celui des langues que celui des classes. Si le souvenir de l’ " affaire des colonels " (et de celles qui suivirent) pèsera sur le développement de la grève, ce sera des deux côtés, et la volonté de revanche des militaires sur ceux qui les accusèrent le plus rudement, les socialistes, ne sera pas pour rien dans la radicalisation des protagonistes du plus grand conflit social de l’histoire suisse.

Dès 1915, la lutte des classes dans ce pays devra tenir compte de l’émergence du facteur " national-culturel ", c’est-à-dire linguistique, et de l’ "allégeance sentimentale " de la grande majorité des Romands à la France, si chauvine qu’elle soit : cette francophilie est acritique : elle se porte sur la France " en soi ". Reste que " l’exemple des francophones et des germanophones de Suisse pendant la guerre de 1914 prouve l’importance, la permanence des sentiments nationaux dans le processus historique "

Cette redécouverte du facteur national va se faire au moment -celui des années de guerre- de l’affrontement de deux " modèles " politiques, mais aussi sociaux et culturels, contradictoires : le modèle social-démocrate et le modèle " libéral ", mais au sens socialement le plus conservateur et politiquement le plus autoritaire que l’on puisse lui donner en respectant les formes de la démocratie. Affrontement au cours duquel le mouvement ouvrier (c’est-à-dire, en tant qu’organisations, le Parti socialiste et l’Union syndicale) se révélera comme un acteur politique de premier plan, animé d’une volonté de " changer les règles du jeu " et, pour la première fois, des moyens de concrétiser cette volonté. En matière de politique extérieure, de rapport de la Suisse -et des acteurs politiques suisses- au monde, le changement sera profond : comme on l’a dit, les vingt premières années du siècle sont celles de la naissance d’une " politique internationale " du socialiste suisse, dont la Grande Guerre sera ainsi la grande accoucheuse. Politique internationale dont la définition et la mise en débat dut beaucoup, comme on ne se lassera pas de le dire, à la présence, à l’action et à l’influence des militants immigrés. Leurs analyses se répandent par " capillarité " dans les réseaux militants du parti, puis du syndicat, et finissent par " remonter " dans les appareils et par déterminer leurs choix. Ainsi en sera-t-il du choix " zimmerwaldien ", d’abord choix de la gauche du parti, puis de Robert Grimm, puis, au moins tacitement, du PSS en tant que tel -et contre sa propre aile droite. Un tel choix représente une rupture épistémologique plus encore qu’idéologique, puisqu’il s’agit moins d’un changement de projet que d’une nouvelle appréhension de la réalité et des moyens de la changer. Même s’il y a loin de Lénine à Grimm, la convergence, à Zimmerwald, de l’un et de l’autre est en soi révélatrice. Lénine pousse le PSS à aller le plus loin possible -plus loin qu’il ne le peut :

    1. Dans la guerre impérialiste actuelle comme dans les nouvelles guerres impérialistes qui se préparent, la " défense de la patrie " en ce qui concerne la Suisse n’est rien d’autre qu’une duperie du peuple par la bourgeoisie, car la participation de la Suisse à la guerre actuelle ou à toute autre guerre semblable ne serait en réalité que la participation à une guerre réactionnaire de brigandage aux côtés de l’une des coalitions impérialistes, et nullement une guerre pour la "" liberté ", la " démocratie ", l’ " indépendance ", etc.
    2. (...)

    3. (...) La tâche la plus urgente du Parti social-démocrate suisse est de démasquer la nature véritable d’un gouvernement qui se fait l’esclave de la bourgeoisie impérialiste et du militarisme, de montrer comme il trompe le peuple par ses grandes phrases sur la démocratie, etc., d’expliquer que ce gouvernement (agissant avec le consentement de toute la bourgeoisie au pouvoir en Suisse) est tout à fait capable de vendre les intérêts du peuple suisse à l’une ou l’autre des coalitions impérialistes.

Lénine, Les tâches des zimmerwaldiens de gauche dans le Parti social-démocrate suisse, in : Ligue Marxiste Révolutionnaire, Contre la défense nationale, op.cit.biblio, p. 28

Le PSS fera un bout de ce chemin-là. Il ne le suivra pas jusqu’à son terme bolchévik, mais il sera tout de même conduit en le suivant jusqu’à la grège générale, lorsque la révolution russe de 1917, d’abord, la défaite de l’Allemagne ensuite, auront changé le " décor " international.

Il n’est sans doute pas excessif d’écrire que pour la " classe " politique dominante de la Suisse du début du siècle, le modèle de société (modèle économique, politique, culturel, militaire...) et la référence extérieure privilégiées sont allemands. Tel sera le cas jusqu’en 1918, et des " observateurs " extérieurs en témoignent :

Roman Rolland a été frappé par la division de la Suisse envers la guerre. Autant la Suisse française est enragée contre les Allemands, autant le peuple et la petite bourgeoisie de Suisse allemande sont pour les Allemands. Il s’inquiète de cette opposition, une véritable scission qui s’accentue. D’un kilomètre à l’autre, deux villages de la Suisse professent des opinions profondément différentes. Ce sentiment de la Suisse française pour la France, il l’a particulièrement ressenti au moment où la France était menacée : " Toute la Suisse française ressent les défaites et l’invasion de la France comme un deuil personnel. Tout Genève a l’air d’une ville en deuil. C’est maintenant que la France est menacée qu’on sent à quel point on l’aime ". (Journal des années de guerre, Paris, Albin Michel, 1952)

J.-J. Becker, Romain Rolland, les Suisses et la guerre, in Le Monde-dimanche, 14 novembre 1982

La force de l’attachement, peut-être plus fraternel que filial, à la France, est ici la réponse à la force du " modèle allemand " -dont Romain Rolland surestime sans doute la traduction en termes de " soutien populaire " des Alémaniques au Reich en guerre, mais non la prégnance sur la petite-bourgeoisie et les couches dominantes. La défaite de l’Allemagne sera vécue par une grande partie de la Suisse officielle -et alémanique, et peut-être même, inconsciemment, de la Suisse alémanique social-démocrate, comme l’effondrement d’un modèle de société (et de contre-société social-démocrate) dont les traits avaient jusqu’alors prévalu. Influence germanique, influence, à droite, d’une " certaine conception de l’Allemagne " : autoritaire, industrieuse, productiviste, rigoriste... moins l’Allemagne réelle que celle du mythe et des discours de ses chefs -on pourrait dire : moins l’Allemagne que la Prusse... Une importante colonie allemande (un tiers de la population de Zurich) mène en Suisse le débat politique allemand, accroissant encore le poids symbolique de la référence allemande, quelles que fussent les divergences et les contradictions internes de cette immigration, au sein de laquelle la social-démocratie était fortement représentée. Lorsqu’en 1912, l’Empereur Guillaume II fit une visite en Suisse, et qu’il y fut baptisé (par ses partisans et ses admirateurs) le " Prince de la Paix ", les effusions et le pathos germanophiles débordèrent au point d’inquiéter non seulement les minorités latines, mais aussi les socialistes, fort peu sympathisants des conceptions politiques erratiques du Kaiser, et de celles, plus solides et plus inquiétantes, de son régime.

Il y a peut-être ici un paradoxe : comme cela reste encore le cas aujourd’hui, les grandes organisations du mouvement ouvrier d’alors -" grandes " à l’aune de la Suisse, s’entend-, le PSS et l’USS, " fonctionnent  à " la culture politique allemande. La proximité linguistique n’est évidemment pas sans influence, ni le rapport quantitatif entre germanophones et franco-italophones. Mais dans le mouvement socialiste, ce rapport privilégié à l’Allemagne se conjugue à la critique du régime allemand. Les socialistes alémaniques ne seront que très minoritairement germanophiles, quand les socialistes romands étaient majoritairement francophiles. Et pour ce qui est des cadres du mouvement, il semble bien qu’aucun d’entre les alémaniques ne fut jamais germanophile sans y mettre une assez considérable distance critique. Cette distance sera évidemment fort commode lorsque les événements (l’ " affaire des colonels ", par exemple) pousseront le parti socialiste à s’opposer à la germanophilie de la classe dirigeante helvétique, quitte pour cela à s’allier avec des " bourgeois " francophiles contre d’autres " bourgeois ". La première occasion d’une telle opposition fut, en 1914 déjà, la violation de la neutralité belge par l’Allemagne : qui proteste en Suisse ? Qui voit dans le viol de cette neutralité une menace pour celle de la Suisse, et pour la Suisse elle-même ? En tous cas pas la Suisse " officielle ", qui fait le gros dos et refuse même à l’ambassadeur de Belgique l’expression de la commisération helvétique, mais les socialistes et les Romands toutes tendances politiques confondues, qui se rencontrent déjà, fortuitement (car il ne s’agit pas d’un choix stratégique) dans la condamnation de l’agression allemande.

Les socialistes romands, bien sûr, réagissent rapidement : le 24 octobre 1914, le Comité central du PS genevois décide de créer, au sein du parti, un comité en faveur des réfugiés belges. Mais les socialistes alémaniques ne sont pas en reste : dans le Grütlianer, Ragaz condamnera le bombardement des villes alliées par les Allemands. La presse socialiste prendra le même position que la presse francophile (comme La Suisse de Genève) et les journaux tessinois italophiles (comme la Gazetta Ticinese). Deux ans plus tard, les socialistes, à nouveau, dénoncent l’Allemagne : le 4 septembre 1916, le Comité central du PS genevois décide de soutenir une pétition adressée au Conseil fédéral, lui demandant de protester contre " la déportation des civils du nord de la France envahie par les Allemands " ; le parti suisse invite les partis cantonaux à se mettre, comme il le fait lui-même, à la disposition des manifestations contre la guerre. Le 24 janvier 1917, la FOMH proteste contre les déportations d’ouvriers belges en Allemagne, où ils vont combler le déficit de main d’oeuvre dans les usines de guerre et les chantiers du génie militaire.

Sans doute l’Allemagne n’est-elle jamais désignée comme la seule coupable : la responsabilité de la guerre est, pour les socialistes suisses, à imputer au capitalisme dans son ensemble. Mais les socialistes romands sont très tentés d’aller au-delà de cette condamnation globale, et après tout sans grand risque politique, et de dénoncer une responsabilité particulière de l’Allemagne. La gauche socialiste, elle, ne veut pas entendre parler de cette " distribution des responsabilité ", et campera jusqu’au bout sur la dénonciation générale du capitalisme-fauteur de guerre. Le débat, donc, s’instaurera au sein même du parti. Ainsi, lors de l’Assemblée plénière du PS genevois du 17 mai 1915, Naine commencera par déclarer que " le cataclysme actuel est dû au régime capitaliste " et que le reproche fait aux socialistes d’avoir été incapables de l’éviter est " injustifié " ; mais lorsque le Comité central du PSG doit, le 14 septembre suivant, se prononcer sur une proposition du Comité central suisse d’organiser pour le 3 octobre une manifestation contre la guerre, socialistes et syndicalistes genevois, francophiles en tête, renâclent. L’Union Ouvrière s’oppose à la manifestation ; elle est évidemment appuyée dans son opposition par le chef de l’aile francophile (et droitière) du parti genevois, Jean Sigg. Le Comité central genevois du 22 septembre finit par accepter le principe de la manifestation, à la condition que la résolution qui y sera soumise, et que le PSS veut adresser aux représentants socialistes des pays belligérants, la condamnation de toute " annexion de territoire ". Ce point, jugé " très important " par la majorité du PSG, ne concerne encore que l’Allemagne, du fait de sa présence en Belgique et dans le nord de la France. Finalement, le PSG n’organisera pas à Genève la manifestation demandée par le PSS. Lors du Comité central genevois du 7 octobre, la gauche du parti (par le biais du Groupe de Plainpalais) proteste et propose un blâme à l’adresse de la direction cantonale. Schafer, président du PSG, et Sigg, refusent tout blâme, Sigg reprochant au PSS de ne pas avoir organisé de discussion sur le contenu de la manifestation, et ajoutant que lui-même " ne prendra part à aucune manifestation en faveur de la paix tant qu’il y aura un Allemand en Belgique ".

poilu.gifCe débat est daté : septembre-octobre 1915. Les francophiles tiennent encore l’appareil du PS genevois et des autres partis romands. Le développement du mouvement zimmerwaldien les rejettera progressivement dans la minorité, jusqu’à les pousser à la scission lorsque la gauche zimmerwaldienne prendra clairement le dessus (et le parti). Mais en 1915, le pacifisme passe encore mal à Genève et en Romandie. Romain Rolland en fait le constat :

Où croyez-vous que mes idées trouvent le plus de sympathie ? Dans la France enrégimentée ? Dans l’Allemagne caporalisée ? Elles me traitent toutes deux en ennemi. En Suisse ? La Suisse française est plus germanophobe que la France.

Romain Rolland, Journal des années de guerre, op.cit.

En fait, Rolland accuse les Suisses romands d’être des nationalistes -mais des nationalistes français :

La Suisse a manqué à sa mission politique et morale (...). Au lieu d’affirmer sa raison d’être qui est d’opposer au principe des nationalités celui d’Etats librement unis et harmonisant leurs civilisations diverses, elle s’est divisée en deux groupes, livrés passionnément aux passions des deux camps européens. (...)

Il y a à Zurich et à Berne des annexionnistes à faire envie à ceux de Berlin ; et à Lausanne et à Genève des jusqu’au-boutistes comme on n’en trouve pas dans toute la France.

Romain Rolland, Journal des années de guerre, op.cit.

Dans une région " privilégiée " (si l’on peut écrire) comme le Jura bernois, la conjonction de la francophilie (ou de la germanophobie) et du socialisme antimilitariste renforcera le mouvement autonomiste, naissant en tant que mouvement politique. Les " Bernois francophones " réagirent violemment à l’invasion de la Belgique neutre, et tout aussi violemment à la germanophilie de la classe dirigeante suisse. Si la " fronde jurassienne " représente un cas particulier, par sa radicalité et sa violence de ton (à deux reprises, en 1915 et 1916, Léon Froidevaux, rédacteur du Petit Jurassien, sera condamné pour " calomnies envers l’armée "), elle ne s’inscrit pas moins dans un mouvement général de mécontentement, puis de révolte ouverte, contre la Suisse " officielle " -mouvement dont le Parti socialiste va tenter de prendre la tête, ou à tout le moins d’exprimer les raisons, de les traduire en actes, d’en faire sortir des propositions politiques. L’alliance des " francophiles " et des socialistes ne tiendra, dans le Jura comme dans le reste de la Suisse, que tant que la " question sociale " en sera absente. Lors de la grève générale de 1918, L’Echo du Jura fulminera contre la gauche :

Pour qui fait-on grève ? Pour des Lénine et des Trotzki ! Pour ceux qui ont réussi à faire lâcher prise aux Russes et ont, de ce fait, prolongé la guerre d’une année entière ! Ouvriers, ce n’est pas la grève qu’on vous demande, c’est la révolte contre nos autorités !

Cité par Christian Merkelbach, in Un serviteur du socialiste : Ernest Vuille, in Socialisme jurassien, op.cit.biblio, p.34

Jusqu’à la fin de la guerre, néanmoins, et parce qu’il n’est pas encore intégré, coulé dans le moule de la " vie politique suisse ", le mouvement ouvrier disposera d’une marge de manoeuvre et d’une liberté de ton à l’égard du " point de vue suisse " qui lui permettront de suivre au plus près le développement des refus et des colères populaires, d’autant que le discours " radical " de ses programmes l’y prédispose.

Le PSS va donc s’affirmer, malgré l’adhésion de son groupe parlementaire à l’Union Sacrée dans les premières semaines de la guerre, comme le grand parti d’opposition à l’ordre politique et social établi. L’USS elle aussi s’inscrira progressivement dans cette logique d’opposition, qui aboutira à la confrontation de 1918, mais qui donnera auparavant aux socialistes et syndicalistes suisses l’occasion de se manifester sur le terrain international (européen) et, face à la guerre, comme une force de rénovation et de proposition. L’image et le slogan de l’ " ordre nouveau " n’étant pas encore frappés de discrédit par l’usage qu’en feront plus tard les fascismes et les corporatismes, le PSS sera donc, au moins rhétoriquement, partisan d’un " ordre nouveau ".

Pour autant, les socialistes ne sont pas moins dispersés et pluralistes qu’à l’accoutumée. À la contradiction, traditionnelle, entre direction politique (plus " radicale ", même lorsqu’elle est en fait " centriste ") et groupe parlementaire (plus " modéré ", et en tous cas plus " intégré " dans l’ordre politique existant), et à la désormais récurrente divergence entre la " base intellectuelle urbaine de gauche " du parti et un appareil syndical représentatif des " gros bataillons ouvriers ", s’ajoutent depuis 1914 deux conflits : celui, au moins latent, entre " internationalistes " et " sociaux-patriotes ", et celui entre " patriotes suisses " et, en Romandie, " patriotes français ". Les questions sont multiples, auxquelles le mouvement doit donner réponse : Quel rapport établir entre la classe et la nation (ou la patrie) ? Et de quelle nation (ou de quelle patrie) parle-t-on ? Celle que manifeste l’Etat dont on est citoyen, la Suisse, ou celle qui vient de la langue et de la culture (la France, pour les Romands, et, avec un moindre attachement et plus de réticences et de craintes, l’Allemagne pour les Alémaniques et l’Italie pour les Tessinois) ? Quelle attitude adopter face à une armée de milice dont on approuve " théoriquement le modèle " mais dont on réprouve l’usage et condamne la structure et les chefs ? Quel engagement assumer dans la recherche de la paix ? Enfin, plus tard, quelle attitude adopter face à la révolution russe ?

Sur chacun de ces objets, les positions évolueront. En 1914, les socialistes votent les pleins pouvoirs au Conseil fédéral (les Romands Naine et Graber exceptés). En 1918, tout le parti (direction, sections, groupe parlementaire) soutient la grève générale, et se rallie, après les révolutions russes, allemande et autrichienne, à la " cause révolutionnaire ".

Quelques prémices de cette gauchisation peuvent se constater au moment même du ralliement socialiste à l’Union Sacrée : en même temps qu’ils votent les pleins pouvoirs et finissent par accepter l’élection de Wille, et abandonnent tout discours de lutte lors des élections fédérales de 1914, les socialistes produisent une déclaration politique condamnant le capitalisme, l’impérialisme et le militarisme. En septembre 1914 déjà, le PSS anime avec les socialistes italiens une conférence à Lugano (du 24 au 27 septembre) qui annonce Zimmerwald en proclamant l’exigence de la paix et en affirmant la solidarité internationaliste des socialistes suisses et italiens, au moment où des mouvements irrédentistes, de part et d’autre de la frontière, militent pour l’ " italianisation " du Tessin.

Face à la guerre, et pour y mettre fin, les socialistes suisses s’appuient sur les résolutions et les positions de l’Internationale. S’ils ne mettent pas en pratique celle du congrès de Bâle (1912) concernant le droit (ou le devoir) d’insurrection contre la guerre (on a entendu Greulich le récuser au nom des socialistes suisses), ils tenteront de jouer aussi longtemps que possible le rôle privilégié qui leur échoit en tant que socialistes d’un pays officiellement neutre, au centre géographique de l’Europe, dans l’oeil du cyclone, et politiquement au " centre " du mouvement socialiste international. Au printemps 1915, le flou de la conférence des socialistes des pays neutres, puis l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Entente, ouvrent paradoxalement la voie à un engagement plus prononcé des socialistes suisses dans le mouvement pacifiste : ce sera la lecture qu’il feront du mouvement zimmerwaldien, auquel participeront directement des responsables socialistes importants (comme Robert Grimm) et qui sera soutenu par la direction du PSS, quoique prudemment et en tenant compte des fortes traditions " patriotiques " du mouvement ouvrier suisse.

A nouveau, on se trouvera ici face à cette constante des engagements internationalistes du mouvement ouvrier suisse : la part qu’y prennent les militants étrangers, de Lénine à Radek en passant par les pacifistes " au-dessus de la mêlée ", comme Romain Rolland.

A Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915, puis à Kienthal, du 24 au 30 avril 1916, le pacifisme socialiste (Zimmerwald), mué ensuite en volonté de transformer la guerre en révolution (Kienthal), dresse le constat de faillite de l’Internationale. Les socialistes suisses jouent les hôtes et les postiers, " couvrent " le rôle décisif de Robert Grimm, assument les contenus politiques des conférences (au moins de la première). Leur position, là encore, est dans un premier temps -celui de Zimmerwald- " centriste " : il faut redonner à l’Internationale la force et le souffle qu’elle a perdus. Face à ceux qui, comme Lénine et la " gauche de la gauche ", estiment que la IIème Internationale a failli et a vécu, qu’elle n’est plus qu’un poids freinant le mouvement révolutionnaire et qu’il faut dès à présent s’atteler à la tâche de reconstruire un nouvel internationalisme (position de Kienthal), mais face aussi à ceux qui estiment que le secrétariat socialiste international de Camille Huysmans reste le pivot du mouvement socialiste international, Zimmerwald sanctionnera les thèses équidistantes, centristes, de Robert Grimm.