Fragments









Fragments

I

Il y a dans le malheur absolu une cruauté douce.
Que reste-t-il de l'hiver ? Des images, encore et toujours.
La tornade meurt et ne restent que les ruines. Les rois chutent et ne restent que les légendes. Les dieux disparaissent et ne restent que les idoles. Les temps est éboueur.
Les plumes dans les plaies écrivent avec du sang la recherche d'une ombre chaude.
Le jour de la mort, seules les larmes sont comprises. Le rire pourtant serait un salut plus digne aux partants. Les survivants vivront moins, mais moins mal à l'ombre des absents.
Les soldats rient à l'heure du bilan, fidèles à la tradition. Les sujets se boucheront les yeux pour ne pas voir les trognes des nouveaux princes.
Il y a des grilles pour que n'erre pas l'homme hors de sa chambre. Tout le malheur du monde vient de ce que, condamné à y rester, il l'est aussi à réinventer le monde à la mesure de ses cauchemards de clôitré.
Dans la rue comme un volcan, l'histoire dit ce qu'elle veut : mourir.

II

Il faudrait faire son métier d'écrire au lever du jour, quand le futur est encore cet océan entre épouvante et splendeur où se perd l'exploration passionnée des énigmes, du désir de retour au source, de vendanges d'amour fou et de vagabondage, dans cette terreur des réponses aux questions des sceptiques.
Glauque refus du hasard, le destin est une culture morte.
L'alliance des mots et de l'argent éteint le grand incendie du petit matin et étouffe le monde en devenir.
Un poète au double regard, solitaire et démesuré, redécouvre toutes les aventures.
Ils parlent de mission, de combat, d'oeuvre, mais ne savent pas où ils vont, et y vont tout de même, marcheurs épuisés sujets d'une Histoire majuscule, passants énivrés de leurs peurs, rêvant de gris au milieu des couleurs, fauteurs de mythes au coeur du réel.
On suffoque au réveil et l'esprit y meurt sans cette haute simplicité où se pense l'impensable.
Ma belle amie est disparue comme dans un trou noir là où les villes sont vieilles et où les voyeurs comme des lièvres fuient qui les découvre.
Elle vivait comme tout le monde et rêvait comme personne, inconnue toute de magie jouant de la vérité dans tous ses états de mensonge.
Pourvoyeuse de malheurs, elle piétinait au plus loin, voyageuse magnétique vers ces terrains de jeux où sont les fantômes, dans ces nuits où plus rien n'est faux parce que tout s'isole dans le mystère et la beauté, l'étonnement et la mort.

III

Une même compassion signe du nom de Dieu une seconde naissance, comme une tentation, un refuge, un confort. Le dilemne tient du sacré mais le Temple est un livre et l'Esprit un copiste, quand les lettres seules font encore l'amour que ne font plus les corps disjoints.
L'Occident s'enténèbre et sa mémoire est un chaos.
Deux amis peuvent changer le monde, voyageant dans les mots sans la brutalité des apologistes.
Egarés, estropiés, ils courent, persistent et signent, annoncent leur départ, contemplent leur passé, suivent les jours et leurs humeurs, prohètes peut-être, tisseurs d'histoire, façonneurs d'outils et de machines de guerre, mais exclus de la vie et n'offranjt de prise au réel que par leur propre mort.
Un homme à part, sans force et sans limite, aux amitiés fidèles et guidés par le hasard, révolutionnaire de mots et groom d'échafaud : il trahit les clercs par l'énigme et les vertus de l'améthode. La vérité fait le malheur des vaincus.
Pour expliquer ce que nous étions, nous qui rendions hommage au souvenir et aux désirs, il faudra déconcerter et réunir nos superbes sous les assauts du destin, apprendre à être dieux en leurs ghettos.
Happés par une force animale, ce n'est rien que le principe de réalité qui nous fait uniques et divers, entre la nuit et le jour, partout où des bastilles restent à prendre et où règne l'impénétrabilité des choses.
La question est l'énigme, qui connaît plus que l'histoire, et de livre en livre dresse le premier pan du cynisme.

IV

Le bonheur, parfois, a ce charme imprécis des îles sauvages dans les images de la mémoire engluée
Regardons la folie comme une maladie d'enfance, comme ces rêves d'artistes en forme de cataclysme et qui s'ordonnent ensuite en ricanements.
De belles étrangères croisent sur le Nil et ne voient rien de l'Egypte que ses pierres dépeuplées.
L'humour seul dira la chiennerie du monde et la crasse infinie des vies englouties sous la domination des rédempteurs.
Il est des meurtriers révélateurs d'inconnu.
Né vêtu de papiers fertiles aux charmes insidieux, être foudroyé englué dans le viscéral mais complice des pudeurs anciennes et de leurs modernes caricatures : on ne connaît pas grand-chose de sa vie et de ses jubilations; ses aveux déclamatoires étaient trop bruyants pour être sincères.
Sous de drôles d'hivers sans neige, nos nostalgies sont orientales.

V

L'ancien monde vit encore, dans ses derniers mouvements, soubresauts d'agonie.
Que reste-t-il de nos anciennes amours ? Un vain savoir qui de rien ne nous préserve.
Les princes de la patience disparaissent.
C'est toujours le même combat, la même résistance contre l'étoffe des héros, ses odeurs de moisissure et ses illusions de grandeur, tissée des misères de ceux qu'elle étouffe.
Aux beaux jours du désespoir, choisissons le suicide, et si notre mémoire est vaine, faisons le choix de l'hérésie contre les certitudes et les mises en scène.
La jouissance des confins est un orgueil absurde. Inscrire sa vie dans son oeuvre la fait se poursuivre au-delà du possible. Ne reste alors pour nous juger qu'un vieillard muet, étourdissant virtuose des mots que jadis il écrivit et qu'il tait désormais : le temps.
La pensée semble défaite : de grands amateurs aux providentielles découvertes scellent l'alliance de la mort et de la jeunesse, du silence et de l'ignorance.
Du hasard naissent les rencontres et les traversées de déserts où sont de petites villes; ici naquit l'histoire et se firent ses premières écorchures; ici gisent aujourd'hui les rêves vaincus.
Du temps naît le trouble, et du trouble la liberté.

VI

Le sort des justes est de guetter la mort et la résurrection dans le parfum des mots et la parole des fleurs.
Toute leçon de sagesse est un défi aux lois, par la force terrifiante et le sens tragique du rire.
La jeunesse délire en de multiples écoles d'agonie : passent ses transgressions, restent ses passions.
La tyrannie des monstres nous apprend à vivre dans le temps où elle nous fait mourir.
Nous voyageons parmi les indomptables en de salutaires cortèges, et par eux délivrons nos messages.
Ce qui nous porte est la nostalgie de chemins souverains.
Lire dans ce monde hâtif les poètes assassinés est un privilège d'aristocrate ou de névrotique, comme un désir d'être Dieu.
Vaincus, condamnés, nous serons la hantise des transfuges, souverains portés par nos passions.
Les mots sont dangereux qui font l'éloge de l'insouciance. Il y a dans ces paroles le bonheur de l'idée perdue, comme une île merveilleuse.
Inoffensive mais que l'on veut brûler pourtant, et qui dure sans vieillir, cruelle et dérangeante, elle est l'imparfaite sorcière d'une foi bouleversante.
Nous entrons dans le siècle avec des allures de promeurs et des souvenirs de touristes.
Ainsi va le monde, où l'on croit ce que l'on nous dit jusqu'à ce que quelque révolution mette fin au silence par un serment ou une histoire, vivant dans l'espace d'une vie.

VII

La grande traque est lancée, dans l'indifférence du monde. La bande est formée de chasseurs bestiaux, équarrisseurs de terre. Ils reconstituent ce puzzle : la nature de l'Homme, et celle du monde.
Nous expliquons le vivant comme la plus grande magie, mais l'humain résiste : l'Homme blessé parle contre la mort.
Elles ont d'impitoyables vengeances, ces femmes de haute tenue; tout est dans leur pudeur, et leur témoignage les fait messagères de ce qui leur survit.
La piété a mauvaise vue. La force des nombres n'est pas dans la connaissance des lois cachées mais dans le silence et l'apparente ignorance.
Les poètes sont dangereux, qui déracinent et éclairent.
Les menteurs seuls savent raconter avec la vérité de l'ironie et sans le besoin de disciples les maux du Livre par les mots de l'exil.
Ainsi se disent les appétits des vieux, leurs confiances intermittentes et leurs amitiés difficiles : avec des mots lents, plus lourds que le poids d'une vie.
Insoumis en fuite, ils ont vingt ans et engrangent l'éternité pour ne pas mourir sans avoir tracé sillon.
Le mensonge et le mystère sont des conditions de la liberté.
Ce qui n'est qu'humain : le rire et la révolte, l'inceste et le meurtre.
Toutes les scènes de la misère ordinaire : un pigeon sur un toit de pluie puis le même, rôti.
On se supporte mal mais on se retrouve dans la vieille complicité des épreuves, avec toute la force de l'insolence, avec toute la force du désespoir.
Il n'y a rien d'autre à observer que cette vie à regarder, que la mort à raconter, et pour cette narration écrire sa propre nécrologie et se contempler comme un insecte.
Homme fatigué d'un temps qui parle pour ne rien dire, comme dans la vie de ces amants couplés, désormais sans émotion, oublieux des états de grâce...
Ne tirons pas sur ces cadavres : il y a des hospices pour les déshérités, mais point de havre pour les déshumanisés.

VIII

L'innocence perdue sous le signe d'un coup de foudre a la vertu impudique des magiciennes.
A la recherche d'un père, l'orphelin se fait caméléon.
Le vol d'un aigle, l'odeur de la sauge : raconte-t-on ainsi une vie, dans ses alcools et ses variances, ses fantasmes violents ou sereins, cruels et éternels ?
Cela devient poésie : cela se découvre, sans se révéler.
Il y a le projet, il y a la copie et de l'un à l'autre la défaite, le rabâchage, l'histoire.
Mentir nourrit la curiosité. Il faut faire pénitence dans les cendres de la mémoire et la froide violence d'un érotisme essouflé, avec rien, presque rien : un torse nu, une vomissure aux couleurs de beauté, un appel au meurtre.
La révolution a parfois la beauté d'un cauchemar, la vérité d'un voyage là où l'aube est impossible et l'éloquence inutile.
Sans mythes ni sacré, les flèches empoisonnées tracent les voies de l'infini et de ses doubles humains.
C'est toujours la même folie, la même passion tendant l'oreille aux tumultes doux et rigoureux d'une jeunesse que l'âge ne limite pas.
Le possédé et le sorcier laissent en héritage leurs mondes intérieurs.
Il aimait la France et ses cris multiples révolutions trancheuses de têtes et accoucheuses d'idées, mais il lui fallut prendre la fuite, avec un regard calme et la voix douce de qui dit la liberté et le désordre.
Il faut toujours beau sur l'Olympe quand les dieux n'y sont pas, morts dans un retour de flamme ou, plus sûrement, de l'indifférence des hommes.

IX

Hors du temps, l'étranger connaît le néant, marionnette chimérique annonciatrice de la fin d'un monde et de la résurgence d'un rêve flamboyant et désordonné.
Dans le ventre des voyageurs naïfs, il y a un crabe, dévorant ces promeneurs à la patience d'ange.
Il fallut trois vies à l'homme sans référence pour atteindre à l'universel.
Ce vertige intime de la lumière est le territoire de la folie; j'y dresse mes mensonges comme rempart face à l'imposture.
La poésie est péremptoire.
Au temps de l'Inquisition, les plus sensibles des hommes ne purent que détester la vie plus que la mort, l'oeuvre plus que la chair.
Aisi tombai-je dans le piège de Narcisse, qui est d'appartenir à mes mots et de vouloir par eux dire cet émoi de printemps qui me saisit quand derrière la vitre d'un train passe la mort des villes, entre deux palais de larmes, dans cet espace mythique et réel où les questions n'attendent pas de réponses et où pères et fils ensemble sont coupables, mais ne s'en divisent pas moins.
Pourquoi dire le monde quand sous ma main une jeune fille inconnue se crispe et se tend et que son visage se penche comme une ombre sur ce qui seul vaut d'être tu ?
Une autre image se dessine, et nous nous sentons voués à la honte ou à l'arrogance, chercheurs du sens de nos vies, là où nos corps peuvent donner la vie et se désespèrent d'être en deux moitiés irréconciliables.
J'ai cet extraordinaire appétit de maîtriser mon destin, si longtemps après qu'un printemps m'ait pour toujours échauffé et nommé par mon nom de régleur de comptes.
Le monde entier, celui qui est et celui qui vient, celui que je vis et celui que je rêve, est dans ce corps qui s'offre et que j'explore comme aux temps anciens, du cul à l'âme.

Le coeur est un mystère exigeant.


Vivre tue

Nous ne sommes tués que par la vie : La mort est l'hôte. Cesare Pavese

Certaines années sont de tous les dangers : les pauvres y font moisson d'infini, les enfants du contre-monde prennent le chemin de leurs noces de malheures et de plaisirs. Ils ont cet esprit des îles, tout façonné de mains légendaires.

Du pays du vin au jardin des dieux, le double visage de La Mecque est d'être le terme de chemins buissonniers et un taillis de racines de ghettos.

Les découvreurs et les sauvages scandalisent flics et meurtriers ordinaires. Ils se rendent, intrépides bougeurs, modestes et curieux, porteurs de toutes les rumeurs de la vie, arpenteurs de lieux saints aux périphéries des révolutions, hantés par quelque refus irréductible.

Il n'est pas déraisonnable d'être excentrique; nous nous souvenons de nos pannes quand les causes semblent entendues. Le mouvement est irrépressible. Le but du voyage est de voyager.


Mode d'emploi des mots

Mes mots n'ont pas de genre, ne narrent nulle intrigue, ne fondent nulle coterie, mais par eux je puis masquer mes masques, comme les maigres palmiers masquent les trompe-l'oeil des palaces dans les villes balnéaires.

Dans la jungle épaisse des rêves, les dieux parlent aux hommes le langage que les hommes leur ont appris. Ils font pélerinage vers nous, faiblissant en route et finissant, discrets, oubliés, dans un hiver glacial où ils ne vivront plus que de leurs charmes éteints.


Fuir le monde

Ils finiront rattrapés par leur légende, ces grands insensés en pleine course, trahis et ressuscités par mille conteurs, avec leur enfance déchirée et toute la vertu des peuples libres.

D'intolérables souffrances sont scandées en de professionnels malaises. De terrifiantes épidémies guettent, qui dépeupleront les communautés émancipées, comme si toujours de la mort la liberté devait se payer. Ainsi se fera cette sale guerre : la mort fermera aux poètes les paradis aux plaisirs imparfaits, inattendus, voluptueux.

Les barrières sont tombées comme dans un opéra muet, et avec elles les ombres du vrai, car l'Histoire est cruelle et peu de vies sont exemplaires. Sur le rivage des murmures, la causticité des impuissants et le lyrisme des victimes accompagnent la halètement de l'homme que la main de l'enfant redresse.

Dans un jardin chinois, je me retrouve en présence du mystère que je reconnais dans les formes tracées par le pinceau de la frêle artiste qui m'offre toutes ses bouches d'ombre tiède pour qu'enfin je m'y abolisse. Elle a quatorze ans et la toison d'un agneau. Scrutée sous tous ses angles, je la fais héroïne et martyr. De l'homme en amour il ne saurait être question, mais de prairies infinies. Fatigué de musiques, je n'attends plus que le chant de la langue sur mon sexe entre ses doigts tendus.


L'aveu

L'énigme de l'homme est dans sa mémoire vaincue. Les chimères sont violentes, et le mal d'aimer, comme la révolte, a de ces embardées, de ces décalages, de ces déchirements qui sont manière de perfection et réveillent les fantômes des découvreurs de monde.

L'amour-passion se dit aussi dans les langue des bistrots, avec ce talent inquiétant des coups de théâtre.

Orateurs enflammés et politiques novices font le procès de la recherche du bonheur. Il faudrait se tenir coi puisque toute passion mène à l'échec ou s'en nourrit, mais il y a cette magnifiscence dont miroitent encore les songes qui volent à notre secours, et nous mêlons l'histoire à nos souvenirs.

Le tournis nous prend à cet aveu de grâce, éveilleur de hantises et d'ombres. Qu'ils ont donc la vie dure, ces pays sans frontières que l'on porte en soi !


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