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Olivier Sillig et Narcisse
L’éponge et l’éphèbe
Chaque mois, Julien Burri, journaliste
et écrivain, invite une personnalité à se pencher sur son image et celle de l'alter
ego qu'elle s'est choisi pour l'occasion. Portrait au miroir. Photo : Carine Roth

Ecrivain,
dessinateur, cinéaste, fabriquant de bateaux en boîtes de conserve... Olivier
Sillig, 60 ans, est un bricoleur hors pair, un artisan, dans le meilleur sens
du terme. Père de deux filles de 30 et 32 ans, il a décidé de «devenir» gay de
1999 à 2005 pour «vivre une seconde adolescence».
Il a découvert les soirées du
Trixx et ses garçons. Depuis, les filles le draguent davantage, attirées par
l'homme «impossible». Olivier Sillig balance entre amants et maîtresses,
s'interroge sur les différences entre les sex
es: relation plus physique avec
les mâles, plus sensuelle avec les filles. Là encore, il bricole avec les
identités et les désirs, sans tabous.
Panne de journaliste
II
m'a reçu chez lui, dans son appartement lausannois, dont il a conçu les meubles
et la décoration. C'était peu avant Noël et j'ai recueilli deux heures
d'interview sur deux enregistreurs (on n'est jamais trop prudent), avant de
déguster un goûteux plat de pâtes. En voulant réécouter les bandes plus tard,
il m'est arrivé le pire cauchemar que puisse vivre un journaliste: plus de
Sillig. Ni sur le premier enregistreur, ni sur le second. Commentaire de
l'intéressé par courriel: «C'est comme l'histoire du type qui mettait deux
préservatifs.» Puis: «La mémoire reste la meilleur des mémoires.»
Narcisse manqué
Problème:
je ne me souviens plus pourquoi Olivier Sillig avait choisi Narcisse comme
alter-ego. Psychologue clinicien diplômé depuis 1978, l'écrivain regarde
aujourd'hui la discipline avec défiance. Aucune psychologie dans ses romans. Il
m'avait envoyé une photographie de Gustave Courtois (1853-1923) montrant un
éphèbe, penché sur l'eau, plongé dans la contemplation de son reflet. Une image
qui rappelle les photos du Baron Wilhelm Von Gloeden (une jeunesse rurale à
peine pubère déshabillée par un aristo esthète sous couvert de mythologie).
Olivier Sillig n'a pas de problème à se regarder dans un miroir. Ni
n'entretient de fascination particulière pour son reflet. En fait, il se trouve
très peu narcissique. Cela en devient presque une maladie. Il veut mettre en
avant ses créations, pas lui. S'effacer. Narcisse serait donc un
anti-alter-ego? Hélas la réponse était sur les bandes, perdue à tout jamais!

Architecte de l'imaginaire
Souvent,
les personnages principaux des récits d'Olivier Sillig sont des décors. Ce fils
d'architecte excelle à créer des lieux fantasmagoriques qui mettent les corps
sous tension. Des no man's land hantés, où la mémoire se perd. Prenez Je dis tue à tous ceux que j'aime,
publié chez l'éditeur gay H&O. C'est une ville qui sous-tend le récit, une
ville qui s'efface et piège progressivement les deux héros, deux hommes qui se
cherchent et se désirent. Ou son premier livre, Bzjeurd, qu'il a mis sept ans à
publier (sollicitant quelques 60 éditeurs avant d'être retenu par l'Atalante en
1995, puis republié dans la prestigieuse collection Folio
SF de Gallimard): les personnages se perdent dans
une lande mouvante qui les absorbe peu à peu et finit par hanter leur esprit. Ses
meilleures histoires sont quasi topographiques. Ce sont aussi les plus sombres,
les plus dépouillées.
Touche à tout de génie
Après
la psychologie, Olivier Sillig a été informaticien. Il vit de «quelques droits,
de ses économies et d'expédients très avouables». Il vient de terminer un film
d'animation, Tiens-toi bien! et ne
sait pas quels seront ses projets artistiques pour 2011. Dans son
appartement-atelier, il confectionne des meubles qu'il vend, inspiré des
stations services de l'ex-RDA. Sa prolixité donne le vertige aux éditeurs:
scénarios de western burlesque ou de BD, poèmes, contes érotiques, romans
historiques ou de SF, pièces de théâtre ou chansons... Il ne se reconnaît dans
aucune catégorie. Il est «sponge». «Sponge», comme une éponge. Il ingurgite et
dégurgite ce qui l'entoure. Organique, donc. Travaillé par les corps et le
désir.
Il
a voyagé aussi. Autour de sa chambre puis en chair et en os. Lui qui voulait
tant aller au Caire, a fait un lapsus en remplissant un questionnaire pour
participer à une résidence d'artiste de Pro Helvetia. Résultat: il a finit à
Johannesburg. Le Caire, ce sera pour plus tard. Lui qui avait filmé l'Afrique
sans y avoir mis les pieds a découvert un continent qu'il connaissait déjà. Umbo et Samuel, 17 minutes en français
et en wolof. L'histoire d'un enfant, Samuel, enfermé dans une prison africaine
avec Umbo, le Wolof. Samuel doit convaincre Umbo de l'aider à se hisser jusqu'à
la fenêtre de la cellule, pour qu'il puisse s'échapper. Mais Umbo ne veut pas
rester seul... Contre toute attente, ce film a été tourné à Lausanne. Ce
foisonnement créatif n'est pas que joyeux. Une pointe de tristesse affleure,
«congénitale», paraît-il. Pourtant le créateur ne se laisse pas désarçonner par
ses échecs. S'il décide de ne pas diffuser un film «raté» et de le laisser
dormir dans sa boîte, il est «plutôt fier» d'en avoir conscience et de
l'assumer. Les affres du métier (chercher à chaque fois un nouvel éditeur,
attendre, - il a mis 16 ans à publier le roman historique Deux Bons Bougres) le
fatigue mais le stimule en même temps. Sur son site internet, on peut lire: «Le
chemin est caillouteux. Heureusement, il est aussi imprévisible et sinueux.
C'est ce qui rend le rend amusant.»
Février 2011 – 360°
Fiche signalétique
Livre de chevet > Un caprice de
la nature, de Nadine Gordimer
Film fétiche > Soleil trompeur, du russe Nikita
Mikhalkov.
Collection > «Aucune, jamais!»
Un lieu > Houat, une île de Bretagne où il s'est isolé pour écrire Je dis tue à tous ceux que j'aime.
Une phrase > «Me botte ce qu'il y a dans ta culotte, c'est avec ton cul que je
prends mon pied.» Olivier Sillig note des
aphorismes ou des phrases glanées ça et là en signature de ses
courriels. Celui-ci est daté de juillet 2009 et signé «Le cordonnier déchaussé». On peut en lire un
florilège sur son site: www.perso.ch/olivier.sillig
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