Olivier SilligNouvelle pour "Le Corps flottant", recueil en devenir.
À mi-octobre, à cette altitude, la température tombe
soudain, l’air refroidi, l’eau reste chaude et le lac fume. Au crépuscule, la
voiture de Jean tombe en panne. Il est à trois kilomètres du village de son
enfance. Il se rappelle alors le sentier qui traversait leur aire de jeu. Il
l’emprunte en chantonnant. Une rengaine sicilienne. Elle évoque des roseaux qui
se mettent à parler. Parallèlement, il se souvent d’un petit cousin qui s’était
perdu et qu’ils avaient retrouvé grâce à ses pleurs. Il s'arrête un instant,
reprend, s'arrête à nouveau. Echo à sa chanson, il entend les roseaux, comme si
maintenant c’était eux qui pleuraient. Le lac fume toujours, le bleu s'épaissit
un peu. Jean ferme sa veste, il frissonne, il s'arrête. Un vol de canards, des
appels de poules d'eau. Une caresse. Et des pleurs, très faibles, sans
révoltes, complaisants. Des pleurs d'enfant, un enfant très jeune, plus jeune encore
que le petit cousin, presque un bébé. Jean allume une cigarette, et le temps
qu'il l'allume, les pleures cessent. Paquet froissé, frottement de souffre,
Jean reste fidèle aux allumettes, crépitement de la braise qui attaque le
papier et le tabac secs. Risée. Puis les pleurs. Comme un appel. Devant lui,
dans l'eau. Ou dans les roseaux, mais les roseaux restent trop proches. Jean
avance, avance encore, un pas, les pleurs cessent. Tout à coup Jean fait
demi-tour. Mais il s'arrête. Et si c'était vraiment des pleurs? En réponse,
cela reprend. Jean revient à son point de départ, là où il avait allumé sa cigarette.
Le lac fume de plus en plus, avec ses colonnes distinctes qui s'élèvent presque
droite, et s'immobilisent, gelées, puis recommencent. Elles forment un
ensemble, une chorégraphie. Jean se refuse à croire que la plainte vient de là,
de la colonne de vapeur la plus proche, ou d'ailleurs. Faut dire que c'est un
son qu'on entend et qu'on n'entend pas, alterné, à cause de la concentration,
du vent ou de la fatigue. Tout à coup les colonnes cessent de monter vers le
ciel perdu, comme si un huissier de théâtre venait de couper les fils de ses marionnettes.
Maintenant la vapeur dessine des cheveux inventifs. Comme la cigarette que Jean
vient de rallumer. Dans l'eau, dans la colonne, libre jusqu'à la taille, il y a
une jeune fille, une très jeune jeune fille. Non, il n'y a rien, ce n'est que
le vent, la vapeur et la nuit. Pas de jeune fille immobile, nue, les seins à
peine en bouton, les cheveux verts, couleurs de vapeur. Non, il n'y a pas de
jeune fille qui pleure. Qui pleure, pas qui appelle. Elle n'appelle pas, ni
Jean ni personne. Elle tourne la tête puis revient sur Jean. Ses cheveux se
dénouent et reprennent un instant le mouvement ascendant. Elle ne pleure plus.
Sa chair quitte le vert pour se teinter légèrement d'une carnation rosée. Jean
abandonne le sentier, fait un pas, la terre est encore ferme. Les pleurs reprennent.
Jean s'arrête, les pleurs s'arrêtent. Jean fait un autre pas, écoute, les
pleurs reprennent. Un appel? Une musique. Jean ne supporte plus le silence. La
terre est meuble, ses pas font des bruits de ventouse qui étouffent le reste.
Jean a de bonnes chaussures, mais des chaussures de ville. L'eau est douce et
chaude. Les autres souches de vapeurs sont désertes. Au loin, une vache. Plus
de voitures, les gens sont rentrés chez eux, ils mangent. Une nouvelle fois
Jean fait demi-tour, et un pas, les pleurs ne reprennent pas, personne ne le
retient, il peut partir, tant pis pour lui. Non, il se retourne encore, avance,
entend les pleurs. La voix. La jeune fille est là, elle danse et, dans sa danse, elle semble
s'élever sur l'eau. Elle n'est pas nue mais drapée jusqu'à la taille dans un
tissu plissé, couleur de l'eau, de ses cheveux et de la brume, légèrement plus
clair que la nuit qui s'installe. Par moment il a l'impression que la créature
s'éloigne, d'autre qu'elle approche. Peut-être danse-t-elle sur un cercle? Jean
a remonté ses pantalons mais ils sont retombés et l'eau est trop haute. L'eau
est chaude, l'air est froid. Jean avance, il avance, il avance. Il a maintenant
de l'eau à la taille, la chair de poule aux épaules, la poitrine et la nuque.
Les colonnes gagnent le centre de l'étang, sans doute encore plus chaud. La
jeune danseuse les a suivies. La nuit est complète, il fait trop sombre pour
voir encore. Jean glisse sa tête sous l'eau, il entend les pleurs comme le
chant des baleines, il voit danser la jeune danseuse, sous lui, sous la surface
noire de l'étang. Elle danse encore. Jean n'a pas besoins de nager, les poumons
pleins, il flotte. Il regroupe ses jambes sous lui, flotte et écoute.