Jacques et Françoise
Quand Françoise est arrivée, ils travaillaient
encore. Elle
avait entendu de loin le bruit des cognées qui frappaient en
cadence puis elle
s'était arrêtée pour les regarder. Jacques
était torse nu. Elle voyait ses
muscles se durcir et se détendre chaque fois qu'il
lançait la hache. Elle
l'avait appelé avant que l'arbre ne s'abatte.
— Jacques, c'est moi, Françoise. Jacques !
Elle avait dû crier fort. Jacques était assourdi par les
coups réguliers sur le bois frais, ils lui sonnaient encore aux
oreilles. Enfin
il avait fait un signe de tête pour que Pierre, le maître
bûcheron, arrête et
il s'était retourné et il avait souri à pleines
dents.
— Je savais que c'était toi. Mets-toi là. Il avait
désigné une souche un peu sur le côté :
On a presque fini avec celui-là.
Et il avait levé les yeux vers la cime de l'immense sapin.
Françoise avait attendu que l'arbre tombe. L'arbre était
tombé, exactement là où ils l'avaient
prévu, cela se voyait bien. Il était
tombé de tout son long. Entre les autres sapins. Sans en toucher
un seul, sans
casser aucune branche, mais avec un dernier grand craquement, et un son
sourd
quand il s'était abattu sur le sol dans un nuage d'humus
poussiéreux et de
branchages qui explosent. L'air s'était aussitôt rempli de
l'odeur de la résine.
La résine, c'est le sang du bois, le sang de l'arbre
terrassé.
Jacques s'était essuyé le front avec le revers du bras.
Il
était venu vers Françoise en souriant. Elle
s'était jetée dans ses bras. Il
l'avait entourée. Il avait senti la poitrine bien tendre et
ferme de sa fiancée
contre son poitrail, elle avait senti sa sueur percer à travers
la blouse. Ses
lèvres étaient fraîches, les siennes étaient
chaudes.
— Tu es montée.
— Oui, je voulais te voir. Dix jours, c'est long. C'est
trop long.
— Oui, dix jours, c'est long.
Il l'avait caressée, chassant la mèche folle qui
s'échappait
toujours de ses longs cheveux noués.
— Viens.
En la tenant par la main, et presque en courant, il l'avait
entraînée vers la rivière.
Il avait retiré son pantalon. Maintenant il était nu dans
l'eau froide qui tourbillonnait lentement ici dans une profonde
cuvette.
Françoise avait laissé ses sabots sur la rive et,
retenant
ses jupons dans ses mains, elle s'était avancée dans
l'eau, se tenant au bord
de la cuvette, près de la cascade. L'eau y est peu profonde et
s'écoule
lentement. Du moins sur les côtés, avant de
s'élancer dans le vide.
Jacques avait fait quelques brasses puis il était resté
debout. L'eau lui arrivait à la taille.
— Viens, viens, ma petite fiancée. Viens, Françoise,
l'eau est bonne.
Françoise avait juste souri. Et Jacques s'était lentement
avancé vers elle, sortant de plus en plus de l'eau.
Françoise se sentait prise
du même désir très fort que celui qu'elle voyait
chez Jacques. Mais elle
savait, et il savait lui aussi, elle voulait attendre.
— Je te veux.
— Pas maintenant. Nous ne sommes que fiancés.
Mais Jacques avait répété :
— Je te veux.
Il était résolu.
Il avait encore fait un pas vers Françoise et Françoise
avait senti le trouble croître encore en elle. Mais elle ne
voulait pas, pas
encore, pas maintenant, ils n'étaient que fiancés.
Elle avait secoué la tête énergiquement. Pour dire
non. Mais
Jacques la voulait. Maintenant.
Il s'était encore avancé, il avait tendu la main. Alors
elle
avait fait un geste, et un pas, pour lui échapper. Mais elle
avait glissé, la
pierre environnante était couverte d'algues. Et elle
était tombée juste là où
le courant est fort parce qu'il va s'élancer. Elle avait
glissé encore, et le
courant l'avait emmenée.
— Françoise !
Jacques avait poussé un cri. Il s'était penché
au-dessus de
la cascade. Il avait tout de suite vu sa fiancée en bas, son
corps
tourbillonnant dans le courant.
Jacques avait bondi hors de l'eau. Il avait saisi son
pantalon qu'il avait jeté sur ses épaules et il
s'était rué en bas les sapins
en sautant de rocher en rocher. Quelqu'un qui l'aurait vu aurait pu le
prendre pour
un grand bouc sauvage.
Encore une fois, il avait aperçu la robe rouge de
Françoise
qui tournait dans la cuvette inférieure. Il passait d'un rocher
à l'autre, en
se tenant maintenant aux branches quand c'était
nécessaire pour avancer sans se
ralentir. Chaque fois que cela était
possible, il se laissait glisser dans la mousse qui ruisselait d'eau.
Mais quand
il était arrivé en bas, la vasque était vide, le
courant venait d'emmener
Françoise. Jacques avait bondi jusqu'au palier suivant. Il avait
cru voir
encore un instant la belle étoffe rouge — c'était un
tissu qu'ils avaient
choisi ensemble à la foire —, mais elle était
déjà loin.
Depuis, Jacques courait le long de la rivière.
Quand il était passé près de la ferme du Grand
Moulin, le
vieux Fernand, assis devant sa porte, l'avait vu et l'avait
appelé :
— Eh, Jacques ! Où cours-tu comme ça ?
Mais Jacques, sans monter vers lui et sans lui répondre,
avait crié :
— Tu n'as pas vu une jeune fille ? Il était tout
essoufflé : Avec des cheveux blonds et une belle robe
rouge ?
Le vieux Fernand avait jeté un œil sur le chemin.
Jacques avait encore crié :
— Non pas par le chemin, mais là.
Et il avait montré la rivière. Mais le vieux Fernand
n'avait
rien vu. Il n'avait pas vraiment compris la question de Jacques.
Jacques avait
continué à courir dans le lit du torrent, en sautant
parfois de pierre en
pierre.
Maintenant le soleil était bas sur l'horizon et répandait
ses couleurs sur l'eau. L'or, Jacques croyait apercevoir les longs
cheveux de
sa fiancée. Peut-être le courant les avait-il
dénoués et s'étalaient-ils
maintenant sur toute la surface de l'eau ? Le rouge du couchant,
Jacques distinguait
alors la belle robe de Françoise qui se déployait et il
s'arrêtait pour
regarder sous la surface. L'eau n'était que verte, avec ses
seules algues comme
cheveux dansant dans le courant où quelques truites jouaient,
indifférentes aux
hirondelles qui venaient boire et leur disputer les insectes du soir.
Puis tout
avait viré au bleu et l'eau avait paru grise, plus douce et plus
calme.
Jacques courait toujours. Ses pantalons — il s'était
arrêté une fois pour les enfiler — étaient
trempés. Malgré l'air qui
fraîchissait rapidement ici, à cette altitude, Jacques
ruisselait de sueur ;
elle se confondait avec le ruissellement des éclaboussures d'eau
sur son torse
brûlé par le soleil de tant de jours de
bûcheronnage.
La nuit était venue, Jacques courait encore. Il était
arrivé
au hameau de Moulineuse. Il s'était arrêté à
la porte de la petite auberge, il
y avait de la lumière à l'intérieur. Il
s'était penché sur la fenêtre vitrée
pour regarder dans la pièce. II s'était senti revivre, il
avait retrouvé
Françoise, il en était certain, elle était
là, elle lui tournait le dos. Il
avait ouvert la porte dont il tenait encore la poignée. Il
allait crier
joyeusement son nom, mais la jeune fille aux cheveux blonds et à
la robe rouge
s'était retournée et l'avait regardé, surprise. Ce
n'était pas Françoise. Jacques
avait marqué un temps d'arrêt, de stupeur. Il était
resté immobile puis il
avait refermé la porte sur lui et avait repris sa course avec
une hâte
nouvelle.
Dans la nuit, il avait croisé la chasse d'une chouette, et
un renard. Celui-ci s'essayait à pêcher des poissons
à petits coups de patte ;
il avait dû être si étonné qu'il avait
laissé passer Jacques sans bouger.
Enfin, Jacques s'était arrêté. Il s'était
laissé tomber sur
la mousse et s'était endormi pour quelques heures, rêvant
qu'il courait toujours.
Au lever, il avait quitté un instant le lit du torrent pour
monter vers une
ferme devant laquelle des gens mangeaient des neuf heures qu’ils
avaient
partagé avec lui ; on voyait bien qu'il avait faim.
D'abord, il n'avait pas dit un mot, il avait avalé le pain
et le fromage et bu au goulot de la fontaine. Seulement alors, il avait
demandé
s'ils n'avaient pas vu une jeune fille passer, avec de longs cheveux
blonds, et
une belle robe rouge. Une des femmes avait voulu demander des
explications,
mais elle s'était interrompue quand Jacques avait
désigné la rivière ; à cause
du geste étrange qu'il avait alors fait.
Un vieux avait seulement dit, l'air un peu désolé, comme
en
s'excusant déjà :
— À part quelques pêcheurs, personne ne passe par la
rivière. Et il s'était dépêché
d'ajouter : Il y a la route.
Jacques s'était levé. Les gens voyaient bien que
c'était
sérieux. Il avait fait un petit signe de la tête
— pour les remercier et
les saluer en même temps — et il était parti rejoindre la
rivière.
Elle coulait plus tranquillement maintenant. La vallée
était
un peu plus large, un petit chemin la longeait. Jacques n'était
jamais allé si
loin.
La première vraie
bourgade, il l'avait vue longtemps à l’avance. Il y était
arrivé vers midi. Elle
avait plusieurs ponts qui reliaient les rues de part et d'autre. Il
avait
interrogé les passants, quelques enfants qui jouaient et, avec
plus
d'insistance, plus d'espoir, les femmes au lavoir qui battaient le
linge. Mais
les femmes l'avaient plaisanté et aussitôt repris leur
bavardage. Jacques était
reparti plus loin.
En plusieurs endroits du pays, jour après jour, des gens,
des pêcheurs, des bergers qui menaient boire leurs bêtes
et, peu à peu, les
mariniers des premières péniches, avaient pu voir un
jeune homme scrutant la
surface de l'eau comme s'il fixait un visage, comme s'il lui parlait,
comme si
cette eau était un être vivant, comme s'il avait une
conversation avec être réel
mais qui aurait vécu dans les profondeurs du courant. Puis les
gens avaient vu
cet étrange jeune homme s'enfuir subitement,
découragé, désespéré, dans le sens
du cours d'eau.
Jacques courait toujours le long des berges du fleuve.
On l'avait aperçu dans chaque ville et dans chaque village.
Plus d'une fois, il s'était enfin arrêté pour
appeler une
jeune fille aperçue. Et plus d'une jeune fille s’étaient
retournée surprise
vers ce bel inconnu qui semblait les connaître et qui même
quelquefois, par
simple coïncidence, avait crié leur nom. Il avait
posé sa main sur l'épaule
d'une jeune femme assise, la jeune femme avait pu lire son
désespoir, quand
leurs yeux s'étaient croisés.
On l'avait ensuite rencontré qui marchait ou courait le long
du fleuve. Ses lèvres criaient ou murmuraient sans cesse le nom
de sa fiancée
perdue, perdue au fil de ce fleuve maintenant très large qui
charriait des eaux
brunes et profondes sur lesquelles les péniches se croisaient
dans un
va-et-vient silencieux.
Jacques avait interrogé les mariniers aux escales, mais
personne n'avait rencontré la belle ondine aux cheveux d'or et
à la grande robe
rouge. Tous lui avaient répondu avec respect, le respect que
l'on doit aux
égarés et à leur douleur.
Le fleuve était devenu si vaste que Jacques s'était
effrayé
de ne plus pouvoir le contrôler d'une rive à l'autre.
Enfin, un matin, peu après l'aube, peu après que Jacques
ait
repris sa course, le fleuve avait disparu ; il s'était
dissous dans un
espace si grand qu'on n'en voyait plus les rives. C'était la
mer. Mais Jacques
ne connaissait pas la mer.
Jacques s'était laissé tomber dans le sable. Il regardait
assis cette surface d'eau infinie. Le soleil se levait en se
reflétant jusqu'à
l'horizon en de longues bandes ondoyant dans la mer presque calme.
C'était
comme si Françoise, en disparaissant dans l'océan avait
vu sa coiffure se
multiplier à l'infini. Comme si désormais elle ne formait
plus qu'un avec toute
cette eau.
Jacques était resté ainsi immobile tout le jour à
contempler
la mer. Il avait senti monter en lui une sorte de paix.
Le soleil couché, la mer était devenue d'un bleu profond
se
confondant pour finir avec le ciel ; les étoiles faisant
à leur tour comme
les éclats des cheveux blonds de Françoise. Maintenant
pour Jacques, la jeune
disparue se confondait avec l'univers. Et Jacques sentait en lui une
paix
nouvelle.
Il perçut, dans la nuit, un pas, très léger
à cause du
sable. Mais il n'avait pas envie de se retourner. Il sentait une
présence,
proche de lui, à la même hauteur que lui.
Il ne fut pas étonné quand il entendit une voix de
femme :
— Tu es Jacques ?
Il répondit seulement d'un mouvement de tête.
— C'est toi qui cours tout au long du fleuve à la
recherche de ta fiancée ?
Sans se retourner, il dit :
— Oui, c'est moi. Ma fiancée, c'est Françoise. Elle
a
été emportée par le courant.
La voix lui dit alors qu'ici c'était la mer, l'océan, et
que
sa fiancée avait rejoint cet océan. Que l'océan
était, maintenant, sa dernière
couche. Jacques répondit qu'il le savait aussi, il
désigna les étoiles :
— Elles, ce sont le reflet de ses cheveux. Elle avait
les cheveux si blonds.
Il dit encore que, juste avant le lever du soleil, ils
pourraient apercevoir sa belle robe rouge couvrant toute la surface de
l'eau. Puis,
avec le lever du soleil, ils verraient danser sa chevelure d'or.
Ensemble ils attendirent l'aube. Ils virent la belle robe
rouge couvrir toute la surface de l'eau puis la chevelure d'or danser
sur l'océan.
Jacques qui se leva le premier. La femme lui tendit la main.
Jacques prit cette main. La femme était belle, jeune, grande.
Elle était brune,
avec des yeux noirs et un sourire très blanc. Elle lui dit
qu’elle s'appelait
Patricia.
Ils marchèrent ensemble sur la plage.
La femme habitait une cabane de pêcheur tout au bord de la
mer. Son mari s'était perdu en mer, il y avait des mois et des
mois. Elle avait
entendu l'histoire de Jacques, les gens se la racontaient
déjà dans les
villages qu'il avait traversés. Elle avait besoin d'un homme.
Elle avait tout
de suite pensé qu'il était celui qu'il lui fallait. Elle
s'était mise à sa
recherche. Elle l'avait trouvé maintenant. Jacques resterait.
Maintenant Jacques vit avec la femme du pêcheur. Il est
pêcheur. Ils s'aiment.
Chaque matin il peut voir le rouge et l'or. Ils lui
rappellent le doux souvenir de sa fiancée. Elle garde ainsi une
place près de
sa maison. Souvent il pense que c'est Françoise qui lui a
trouvé la femme qu'il
a maintenant. En échange. Quand Françoise, elle, a choisi
de devenir la fiancée
de l'océan.