© O.Sillig 1989 / acrylique et crayon                                                                                                 

  O.Sillig / 1989 nénuphaOlivier Sillig

Jacques et Françoise

Quand Françoise est arrivée, ils travaillaient encore. Elle avait entendu de loin le bruit des cognées qui frappaient en cadence puis elle s'était arrêtée pour les regarder. Jacques était torse nu. Elle voyait ses muscles se durcir et se détendre chaque fois qu'il lançait la hache. Elle l'avait appelé avant que l'arbre ne s'abatte.
— Jacques, c'est moi, Françoise. Jacques !
Elle avait dû crier fort. Jacques était assourdi par les coups réguliers sur le bois frais, ils lui sonnaient encore aux oreilles. Enfin il avait fait un signe de tête pour que Pierre, le maître bûcheron, arrête et il s'était retourné et il avait souri à pleines dents.
— Je savais que c'était toi. Mets-toi là. Il avait désigné une souche un peu sur le côté : On a presque fini avec celui-là.
Et il avait levé les yeux vers la cime de l'immense sapin.
Françoise avait attendu que l'arbre tombe. L'arbre était tombé, exactement là où ils l'avaient prévu, cela se voyait bien. Il était tombé de tout son long. Entre les autres sapins. Sans en toucher un seul, sans casser aucune branche, mais avec un dernier grand craquement, et un son sourd quand il s'était abattu sur le sol dans un nuage d'humus poussiéreux et de branchages qui explosent. L'air s'était aussitôt rempli de l'odeur de la résine. La résine, c'est le sang du bois, le sang de l'arbre terrassé.
Jacques s'était essuyé le front avec le revers du bras. Il était venu vers Françoise en souriant. Elle s'était jetée dans ses bras. Il l'avait entourée. Il avait senti la poitrine bien tendre et ferme de sa fiancée contre son poitrail, elle avait senti sa sueur percer à travers la blouse. Ses lèvres étaient fraîches, les siennes étaient chaudes.
— Tu es montée.
— Oui, je voulais te voir. Dix jours, c'est long. C'est trop long.
— Oui, dix jours, c'est long.
Il l'avait caressée, chassant la mèche folle qui s'échappait toujours de ses longs cheveux noués.
— Viens.
En la tenant par la main, et presque en courant, il l'avait entraînée vers la rivière.
Il avait retiré son pantalon. Maintenant il était nu dans l'eau froide qui tourbillonnait lentement ici dans une profonde cuvette.
Françoise avait laissé ses sabots sur la rive et, retenant ses jupons dans ses mains, elle s'était avancée dans l'eau, se tenant au bord de la cuvette, près de la cascade. L'eau y est peu profonde et s'écoule lentement. Du moins sur les côtés, avant de s'élancer dans le vide.
Jacques avait fait quelques brasses puis il était resté debout. L'eau lui arrivait à la taille.
— Viens, viens, ma petite fiancée. Viens, Françoise, l'eau est bonne.
Françoise avait juste souri. Et Jacques s'était lentement avancé vers elle, sortant de plus en plus de l'eau. Françoise se sentait prise du même désir très fort que celui qu'elle voyait chez Jacques. Mais elle savait, et il savait lui aussi, elle voulait attendre.
— Je te veux.
— Pas maintenant. Nous ne sommes que fiancés.
Mais Jacques avait répété :
— Je te veux.
Il était résolu.
Il avait encore fait un pas vers Françoise et Françoise avait senti le trouble croître encore en elle. Mais elle ne voulait pas, pas encore, pas maintenant, ils n'étaient que fiancés.
Elle avait secoué la tête énergiquement. Pour dire non. Mais Jacques la voulait. Maintenant.
Il s'était encore avancé, il avait tendu la main. Alors elle avait fait un geste, et un pas, pour lui échapper. Mais elle avait glissé, la pierre environnante était couverte d'algues. Et elle était tombée juste là où le courant est fort parce qu'il va s'élancer. Elle avait glissé encore, et le courant l'avait emmenée.
— Françoise !
Jacques avait poussé un cri. Il s'était penché au-dessus de la cascade. Il avait tout de suite vu sa fiancée en bas, son corps tourbillonnant dans le courant.
Jacques avait bondi hors de l'eau. Il avait saisi son pantalon qu'il avait jeté sur ses épaules et il s'était rué en bas les sapins en sautant de rocher en rocher. Quelqu'un qui l'aurait vu aurait pu le prendre pour un grand bouc sauvage.
Encore une fois, il avait aperçu la robe rouge de Françoise qui tournait dans la cuvette inférieure. Il passait d'un rocher à l'autre, en se tenant maintenant aux branches quand c'était nécessaire pour avancer  sans se ralentir. Chaque fois que cela était possible, il se laissait glisser dans la mousse qui ruisselait d'eau. Mais quand il était arrivé en bas, la vasque était vide, le courant venait d'emmener Françoise. Jacques avait bondi jusqu'au palier suivant. Il avait cru voir encore un instant la belle étoffe rouge — c'était un tissu qu'ils avaient choisi ensemble à la foire —, mais elle était déjà loin.
Depuis, Jacques courait le long de la rivière.
Quand il était passé près de la ferme du Grand Moulin, le vieux Fernand, assis devant sa porte, l'avait vu et l'avait appelé :
— Eh, Jacques ! Où cours-tu comme ça ?
Mais Jacques, sans monter vers lui et sans lui répondre, avait crié :
— Tu n'as pas vu une jeune fille ? Il était tout essoufflé : Avec des cheveux blonds et une belle robe rouge ?
Le vieux Fernand avait jeté un œil sur le chemin.
Jacques avait encore crié :
— Non pas par le chemin, mais là.
Et il avait montré la rivière. Mais le vieux Fernand n'avait rien vu. Il n'avait pas vraiment compris la question de Jacques. Jacques avait continué à courir dans le lit du torrent, en sautant parfois de pierre en pierre.
Maintenant le soleil était bas sur l'horizon et répandait ses couleurs sur l'eau. L'or, Jacques croyait apercevoir les longs cheveux de sa fiancée. Peut-être le courant les avait-il dénoués et s'étalaient-ils maintenant sur toute la surface de l'eau ? Le rouge du couchant, Jacques distinguait alors la belle robe de Françoise qui se déployait et il s'arrêtait pour regarder sous la surface. L'eau n'était que verte, avec ses seules algues comme cheveux dansant dans le courant où quelques truites jouaient, indifférentes aux hirondelles qui venaient boire et leur disputer les insectes du soir. Puis tout avait viré au bleu et l'eau avait paru grise, plus douce et plus calme.
Jacques courait toujours. Ses pantalons — il s'était arrêté une fois pour les enfiler — étaient trempés. Malgré l'air qui fraîchissait rapidement ici, à cette altitude, Jacques ruisselait de sueur ; elle se confondait avec le ruissellement des éclaboussures d'eau sur son torse brûlé par le soleil de tant de jours de bûcheronnage.
La nuit était venue, Jacques courait encore. Il était arrivé au hameau de Moulineuse. Il s'était arrêté à la porte de la petite auberge, il y avait de la lumière à l'intérieur. Il s'était penché sur la fenêtre vitrée pour regarder dans la pièce. II s'était senti revivre, il avait retrouvé Françoise, il en était certain, elle était là, elle lui tournait le dos. Il avait ouvert la porte dont il tenait encore la poignée. Il allait crier joyeusement son nom, mais la jeune fille aux cheveux blonds et à la robe rouge s'était retournée et l'avait regardé, surprise. Ce n'était pas Françoise. Jacques avait marqué un temps d'arrêt, de stupeur. Il était resté immobile puis il avait refermé la porte sur lui et avait repris sa course avec une hâte nouvelle.
Dans la nuit, il avait croisé la chasse d'une chouette, et un renard. Celui-ci s'essayait à pêcher des poissons à petits coups de patte ; il avait dû être si étonné qu'il avait laissé passer Jacques sans bouger.
Enfin, Jacques s'était arrêté. Il s'était laissé tomber sur la mousse et s'était endormi pour quelques heures, rêvant qu'il courait toujours. Au lever, il avait quitté un instant le lit du torrent pour monter vers une ferme devant laquelle des gens mangeaient des neuf heures qu’ils avaient partagé avec lui ; on voyait bien qu'il avait faim.
D'abord, il n'avait pas dit un mot, il avait avalé le pain et le fromage et bu au goulot de la fontaine. Seulement alors, il avait demandé s'ils n'avaient pas vu une jeune fille passer, avec de longs cheveux blonds, et une belle robe rouge. Une des femmes avait voulu demander des explications, mais elle s'était interrompue quand Jacques avait désigné la rivière ; à cause du geste étrange qu'il avait alors fait.
Un vieux avait seulement dit, l'air un peu désolé, comme en s'excusant déjà :
— À part quelques pêcheurs, personne ne passe par la rivière. Et il s'était dépêché d'ajouter : Il y a la route.
Jacques s'était levé. Les gens voyaient bien que c'était sérieux. Il avait fait un petit signe de la tête — pour les remercier et les saluer en même temps — et il était parti rejoindre la rivière.
Elle coulait plus tranquillement maintenant. La vallée était un peu plus large, un petit chemin la longeait. Jacques n'était jamais allé si loin.
 La première vraie bourgade, il l'avait vue longtemps à l’avance. Il y était arrivé vers midi. Elle avait plusieurs ponts qui reliaient les rues de part et d'autre. Il avait interrogé les passants, quelques enfants qui jouaient et, avec plus d'insistance, plus d'espoir, les femmes au lavoir qui battaient le linge. Mais les femmes l'avaient plaisanté et aussitôt repris leur bavardage. Jacques était reparti plus loin.
En plusieurs endroits du pays, jour après jour, des gens, des pêcheurs, des bergers qui menaient boire leurs bêtes et, peu à peu, les mariniers des premières péniches, avaient pu voir un jeune homme scrutant la surface de l'eau comme s'il fixait un visage, comme s'il lui parlait, comme si cette eau était un être vivant, comme s'il avait une conversation avec être réel mais qui aurait vécu dans les profondeurs du courant. Puis les gens avaient vu cet étrange jeune homme s'enfuir subitement, découragé, désespéré, dans le sens du cours d'eau.
Jacques courait toujours le long des berges du fleuve.
On l'avait aperçu dans chaque ville et dans chaque village.
Plus d'une fois, il s'était enfin arrêté pour appeler une jeune fille aperçue. Et plus d'une jeune fille s’étaient retournée surprise vers ce bel inconnu qui semblait les connaître et qui même quelquefois, par simple coïncidence, avait crié leur nom. Il avait posé sa main sur l'épaule d'une jeune femme assise, la jeune femme avait pu lire son désespoir, quand leurs yeux s'étaient croisés.
On l'avait ensuite rencontré qui marchait ou courait le long du fleuve. Ses lèvres criaient ou murmuraient sans cesse le nom de sa fiancée perdue, perdue au fil de ce fleuve maintenant très large qui charriait des eaux brunes et profondes sur lesquelles les péniches se croisaient dans un va-et-vient silencieux.
Jacques avait interrogé les mariniers aux escales, mais personne n'avait rencontré la belle ondine aux cheveux d'or et à la grande robe rouge. Tous lui avaient répondu avec respect, le respect que l'on doit aux égarés et à leur douleur.
Le fleuve était devenu si vaste que Jacques s'était effrayé de ne plus pouvoir le contrôler d'une rive à l'autre.
Enfin, un matin, peu après l'aube, peu après que Jacques ait repris sa course, le fleuve avait disparu ; il s'était dissous dans un espace si grand qu'on n'en voyait plus les rives. C'était la mer. Mais Jacques ne connaissait pas la mer.
Jacques s'était laissé tomber dans le sable. Il regardait assis cette surface d'eau infinie. Le soleil se levait en se reflétant jusqu'à l'horizon en de longues bandes ondoyant dans la mer presque calme. C'était comme si Françoise, en disparaissant dans l'océan avait vu sa coiffure se multiplier à l'infini. Comme si désormais elle ne formait plus qu'un avec toute cette eau.
Jacques était resté ainsi immobile tout le jour à contempler la mer. Il avait senti monter en lui une sorte de paix.
Le soleil couché, la mer était devenue d'un bleu profond se confondant pour finir avec le ciel ; les étoiles faisant à leur tour comme les éclats des cheveux blonds de Françoise. Maintenant pour Jacques, la jeune disparue se confondait avec l'univers. Et Jacques sentait en lui une paix nouvelle.
Il perçut, dans la nuit, un pas, très léger à cause du sable. Mais il n'avait pas envie de se retourner. Il sentait une présence, proche de lui, à la même hauteur que lui.
Il ne fut pas étonné quand il entendit une voix de femme :
— Tu es Jacques ?
Il répondit seulement d'un mouvement de tête.
— C'est toi qui cours tout au long du fleuve à la recherche de ta fiancée ?
Sans se retourner, il dit :
— Oui, c'est moi. Ma fiancée, c'est Françoise. Elle a été emportée par le courant.
La voix lui dit alors qu'ici c'était la mer, l'océan, et que sa fiancée avait rejoint cet océan. Que l'océan était, maintenant, sa dernière couche. Jacques répondit qu'il le savait aussi, il désigna les étoiles :
— Elles, ce sont le reflet de ses cheveux. Elle avait les cheveux si blonds.
Il dit encore que, juste avant le lever du soleil, ils pourraient apercevoir sa belle robe rouge couvrant toute la surface de l'eau. Puis, avec le lever du soleil, ils verraient danser sa chevelure d'or.
Ensemble ils attendirent l'aube. Ils virent la belle robe rouge couvrir toute la surface de l'eau puis la chevelure d'or danser sur l'océan.
Jacques qui se leva le premier. La femme lui tendit la main. Jacques prit cette main. La femme était belle, jeune, grande. Elle était brune, avec des yeux noirs et un sourire très blanc. Elle lui dit qu’elle s'appelait Patricia.
Ils marchèrent ensemble sur la plage.
La femme habitait une cabane de pêcheur tout au bord de la mer. Son mari s'était perdu en mer, il y avait des mois et des mois. Elle avait entendu l'histoire de Jacques, les gens se la racontaient déjà dans les villages qu'il avait traversés. Elle avait besoin d'un homme. Elle avait tout de suite pensé qu'il était celui qu'il lui fallait. Elle s'était mise à sa recherche. Elle l'avait trouvé maintenant. Jacques resterait.
 
Maintenant Jacques vit avec la femme du pêcheur. Il est pêcheur. Ils s'aiment.
Chaque matin il peut voir le rouge et l'or. Ils lui rappellent le doux souvenir de sa fiancée. Elle garde ainsi une place près de sa maison. Souvent il pense que c'est Françoise qui lui a trouvé la femme qu'il a maintenant. En échange. Quand Françoise, elle, a choisi de devenir la fiancée de l'océan.
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Master in ..\02_Nouvelles éparses  V: 1.11.2007  (1.11.2007 - 13.1.1992)